André Laurendeau et la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme

Le 22 juillet 1963, le premier ministre L. B. Pearson annonce la création de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme sous la direction d'André Laurendeau et de Davidson Dunton.



Il y a de cela 41 ans, le 22 juillet 1963, le premier ministre L. B. Pearson annonce la création de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme sous la direction d'André Laurendeau et de Davidson Dunton. Tous trois voient cette commission comme une grande enquête - pour reprendre le terme de Pearson - sur les relations entre les communautés francophones et anglophones du Canada, qui mènerait à un véritable partenariat entre les deux cultures.

Plus tôt cette année-là, pendant la campagne électorale, les Libéraux de Pearson ont intégré la Commission B.B., comme on va rapidement l'appeler, à leurs promesses. Ils tiennent rapidement cet engagement. En effet, la Révolution tranquille semble pousser les Québécois, qui réclamaient d'être maîtres dans leur coin de la nation, à revendiquer le statut de nation pour eux-mêmes.

André Laurendeau (gauche) and Davidson Dunton (droit), coprésidents de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

Le rapport préliminaire de la Commission B.B., paru en 1965, présente le Canada comme un pays tourmenté "qui traverse la période la plus critique de son histoire". Cette description rejoint celle de Pearson qui admet avoir voulu secouer les gens. "Et ils l'ont été, dit-il. Des Canadiens viennent de se rendre compte qu'il y a des désaccords assez sérieux pour détruire le pays si rien n'est fait pour les régler."

Certains l'ont compris; d'autres non. La démarche de la commission soulève une vive controverse. N'est-ce pas une excuse pour donner un statut spécial au Québec? Le Canada n'est-il que la somme des cultures française et anglaise? Qu'advient-il des autres ethnies du Canada, qui constituent presque un quart de la population et qu'on n'a rajouté au mandat qu'après coup?

Alors qu'elle sillonne le pays, la Commission B.B. se heurte à une forte hostilité. Les nationalistes francophones montent rageusement à l'attaque tandis que de nombreux anglophones (un mot popularisé par la commission) hors Québec se demandent ce qui peut bien provoquer tous ces remous. En agissant comme s'il y avait crise, n'en a-t-on pas créé une? F. R. Scott, poète et universitaire connu, siège à la Commission B.B. et jette sur papier quelques lignes sur l'impopularité de celle-ci. Essentiellement, il se demande comment la Commission B.B., déjà si occupée, trouvent le temps d'écouter les gémissements et les plaintes qui fusent d'un océan à l'autre et, ce faisant, d'envenimer la situation.

Brillant et enthousiaste, auréolé de sa fumée de cigarette, André Laurendeau dirige la commission. L'éditeur respecté du Devoir, une figure imposante du mouvement nationaliste québécois, subit la condescendance et le désappointement de ceux qui, dans son camp, proclament qu'il a bradé leur cause. En même temps, l'ignorance et les préjugés qu'il découvre dans le Canada anglais le troublent et font naître en lui une envie forte et profonde de se ranger du côté des séparatistes.

Pourtant Laurendeau n'a jamais été un défenseur de l'indépendance du Québec. Il est décidé à trouver des moyens pour que les deux peuples continuent à coexister. Sa détermination vise autant le Québec que le Canada.

Après la publication de son rapport préliminaire, la commission est en perte de vitesse. Sa tâche est énorme, de quoi occuper de nombreuses commissions royales d'enquête; un ambitieux programme de recherche prend nécessairement du temps. Son coût devient en soi la cible de bien des critiques. Il lui faudra huit années pour accomplir sa tâche.

En 1968, Pierre Trudeau devient premier ministre et Laurendeau meurt tragiquement presque au même moment. Trudeau n'est pas un admirateur de la Commission B.B. et sûrement pas de la vision d'André Laurendeau selon laquelle la commission devrait envisager des changements structurels majeurs dans le fonctionnement du pays.

Néanmoins, la commission a un impact considérable. Dans la foulée de ses recommandations, la Loi sur les langues officielles (1969) accorde à l'anglais et au français le même statut dans les institutions nationales, le Nouveau-Brunswick décide de devenir une province bilingue et Ottawa octroie aux provinces des subventions pour l'établissement d'écoles publiques dans la langue minoritaire. Au gouvernement fédéral et dans l'armée, le français cesse d'être considéré comme un sujet sans importance.

Le rêve d'un biculturalisme canadien fait place au multiculturalisme qui, en 1971, fait l'objet d'une politique officielle sous le gouvernement Trudeau. Or, le bilinguisme fait son chemin au pays, ce que confirme une étude récente du Centre de recherche et d'information sur le Canada.

La vision de partenariat égal qui animait la commission était plus vaste et plus généreuse que le pays tiraillé qu'elle tentait de garder uni. Quoi qu'il en soit, il ne fait aucun doute que ses travaux ont changé le Canada pour toujours.