Lotta Hitschmanova

Lotta Hitschmanova (née Hitschmann), C.C., figure de l’action humanitaire, fondatrice du Comité du service unitaire du Canada (née le 28 novembre 1909 à Prague, en Bohême (actuelle République tchèque); décédée le 1er août 1990 à Ottawa, en Ontario).

Lotta Hitschmanova (née Hitschmann), C.C., figure de l’action humanitaire, fondatrice du Comité du service unitaire du Canada (née le 28 novembre 1909 à Prague, en Bohême (actuelle République tchèque); décédée le 1er août 1990 à Ottawa, en Ontario). Connue à travers le monde en tant que « Dre Lotta », fervente adepte du leadership populaire, elle permet au Canada d’innover en matière d’aide extérieure. Son parcours en Europe pendant la Deuxième Guerre mondialela conduit à fonder le Comité du service unitaire du Canada (USC Canada) en 1945, afin de lutter contre la pauvreté, la maladie et la famine qui sévissent en raison des guerres, des catastrophes naturelles et du manque d’éducation. Grâce à son engagement, l’USC Canada sauve des millions de vies en Europe, au Japon, en Corée, au Vietnam, en Inde et en Afrique.

Jeunesse et vie familiale

Lotta Hitschmanova connaît une enfance idyllique. Née Lotta Hitschmann, elle grandit dans une riche famille juive de Prague, en Tchécoslovaquie. Elle voyage beaucoup, accompagnée de gouvernantes qui veillent sur elle et sa jeune sœur, Lilly. En 1929, Lotta s’inscrit en philosophie à l’Université allemande de Prague, mais sur ses quatre années d’études, elle en passe deux à la Sorbonne à Paris. En 1933, elle obtient son doctorat de l’Université allemande pour sa thèse André Thérive, critique du Temps. La même année, elle revient à Paris et s’inscrit simultanément en journalisme et en science politique à la Sorbonne. Elle obtient son diplôme de journaliste en 1935. En parallèle, elle obtient des diplômes en cinq langues, soit le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le tchèque. Son objectif est de devenir journaliste avant d’embrasser une carrière diplomatique.

De retour à la maison en 1935, Lotta travaille comme pigiste pour divers journaux de Tchécoslovaquie, de Roumanie et de Yougoslavie, dans lesquels elle écrit des articles de plus en plus hostiles aux nazis. En 1938, Adolf Hitler commence à regarder du côté de la Tchécoslovaquie et Lotta apprend que son nom figure sur une liste allemande de journalistes hostiles. Quittant sa famille, elle fuit Prague pour Bruxelles, où elle change son nom de Hitschmann en Hitschmanova, à consonance plus slave. Elle se trouve toujours à Bruxelles lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclate en 1939, mais elle s’enfuit en mai 1940, lorsque l’aviation allemande bombarde la ville. Elle passe les quatre années suivantes en déplacement à travers l’Europe, en écrivant et en travaillant à chaque fois qu’elle en a la possibilité. Elle rejoint les longues files d’attente de réfugiés, apprenant à faire face aux pénuries d’abris et de nourriture.

En 1942, Lotta Hitschmanova arrive en France, où ses connaissances linguistiques lui permettent de trouver un travail de traductrice pour une agence qui vient en aide aux immigrants. Un jour, alors qu’elle s’effondre dans une file d’attente à Marseille, elle reçoit de l’aide d’une clinique locale gérée par l’American Unitarian Service Committee. Sa vie prend alors un nouveau tournant. Elle veut épargner aux autres de connaître ce qu’elle a vécu.

Immigration au Canada

Dans l’impossibilité d’obtenir un visa aux États-Unis, Lotta Hitschmanova émigre au Canada en juillet 1942. « Je suis arrivée avec 60 dollars en poche. J’avais un nom imprononçable. Je pesais moins de 45 kilos et j’étais complètement perdue. » Quelques jours après, elle est engagée comme secrétaire par Wood Lumber à Montréal. Toutefois, comme elle veut participer à l’effort de guerre, elle postule auprès de la censure postale et de l’Aviation royale canadienne. En octobre 1942, elle déménage à Ottawa pour travailler à la censure postale au ministère des Services nationaux de guerre, où elle est chargée de lire les lettres des prisonniers de guerre allemands. En parallèle, elle continue d’œuvrer en faveur des réfugiés européens en organisant des approvisionnements de secours à destination de la France et en collectant des fonds pour les services de guerre tchécoslovaques basés à Londres. Elle écrit également des articles et présente des reportages radio de 15 minutes en français sur la culture tchécoslovaque sur la station CKCH d’Ottawa-Hull.

Malgré son poste au gouvernement, Lotta Hitschmanova, qui dispose de peu de moyens, stocke la nourriture dans des caisses d’oranges et réprimande ses amis lorsqu’ils utilisent trop de savon. Cependant, c’est pour sa famille qu’elle s’inquiète le plus. Après de nombreuses dépêches et lettres, elle retrouve sa sœur en Palestine, mais c’est seulement au bout de plusieurs années qu’elle apprend que ses parents ont disparu quelque part entre Theresienstadt (Terezin) et le camp de concentration d’Auschwitz (voir Holocauste).

Le Comité du service unitaire du Canada

En 1945, Lotta Hitschmanova fonde le Comité du service unitaire du Canada (USC Canada). À l’origine, elle souhaite aider les enfants et les réfugiés européens à surmonter la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale. En janvier 1946, Lotta Hitschmanova organise sa première campagne de financement à l’échelle du Canada, en prenant la parole dans des églises, des mairies, des écoles et à la radio. Des Canadiens de tout le pays répondent généreusement à son appel en donnant 225 000 dollars en argent et en provisions cette seule année. Pendant les 35 années suivantes, elle sensibilisera les Canadiens à l’aide internationale, en incitant des générations de nos compatriotes à aider les enfants démunis de l’Europe d’après-guerre, du Japon, de la Corée du Sud, du Vietnam du Sud, de la Palestine et de l’Inde. En 1974, par exemple, les Canadiens versent à l’organisme plus de 2,2 millions de dollars.

Grâce à son passé de journaliste, Lotta Hitschmanova sait comment captiver le public en partageant des anecdotes personnelles sur les gens qu’elle rencontre au fil de ses voyages humanitaires à l’étranger. Elle écrit également tous les mois des articles dans le bulletin de l’USC, Carnet de voyage. En 1967, par exemple, elle décrit avec émotion son voyage au Bihar : « Chaque heure, des enfants et des adultes meurent au Bihar. La faim et la soif ne tuent pas instantanément, comme le ferait une grenade ou un tremblement de terre. Cette mort lente est bien plus cruelle. » Il y a un prix à payer pour ces histoires inspirantes. « Je suis souvent hantée par les choses que je vois pendant la journée », écrit-elle. « La nuit, lorsque je suis seule et que j’y repense, c’est difficile d’oublier et de trouver le sommeil. »

Lotta Hitschmanova veut que chaque dollar récolté soit dépensé au profit de ceux qui en ont besoin. De nombreuses histoires circulent sur son souci de l’économie. « Dre Lotta », qui tient à ce que tout le matériel de bureau soit acheté d'occasion, remarque aussitôt tout achat inconsidéré, allant jusqu’à se plaindre de l’excès de biscuits servis lors d’une réception à Winnipeg. Elle exerce un contrôle tellement serré du budget que l’USC ne souscrit pas d’assurance incendie ou vol jusqu’en 1958. Elle applique la même approche à son propre salaire, en protestant lorsque le conseil d’administration du Comité du service unitaire du Canada décide de l’augmenter.

Sur le terrain

Bien que l’objectif initial de l’USC Canada soit d’aider les enfants et les réfugiés européens à reprendre une vie normale après la Deuxième Guerre mondiale, l’organisme s’intéresse rapidement à d’autres pays et continents. Lotta Hitschmanova pense au départ que son travail sera terminé au bout de trois ou quatre années, mais il y a toujours une autre guerre ou une autre catastrophe naturelle. Elle se rend ensuite de Grèce en Italie, puis en Corée du Sud, à Hong Kong, en Inde, à Gaza, au Vietnam du Sud, au Bangladesh, en Afrique, en Indonésie et au Népal.

Au milieu des années 1970, l’USC Canada finance 150 projets dans 20 pays d’Europe, d’Asie et d’Afrique, dans lesquels se rend personnellement Lotta Hitschmanova, afin de visiter et de surveiller chaque projet. En Inde, par exemple, elle investit l’argent de l’USC Canada dans la construction de centres de formation pour les garçons et les filles qui vivent dans les rues. L’organisme soutient également des projets dans des zones rurales, en finançant par exemple une ambulance pour le Karnatak Health Institute, situé à environ 400 km au sud de Bombay, sur la rivière Ghataprabha. Dans les villages avoisinants, l’USC Canada parraine une série de conférences animées par des femmes : pour un investissement de 500 dollars par année, des femmes issues de treize villages différents se rencontrent entre 1968 et 1975. Elles organisent des séances de vaccination et des discussions autour de la planification familiale, ainsi que des festivals, des campagnes agricoles et des bilans de santé annuels pour les enfants en âge préscolaire.

Lotta Hitschmanova se reconnaît facilement par ses cheveux roux, son chapeau militaire et l’uniforme d’infirmière des surplus de l’armée américaine vert olive qu’elle porte. L’ONU exige que quiconque s’engage dans l’aide internationale porte un uniforme. Lotta Hitschmanova trouve que c’est une tenue pratique pour voyager, et elle en possède deux versions : une vert olive pour l’hiver et une kaki pour l’été et les pays chauds. Au revers des deux figure le mot Canada, inscrit à côté de l’épinglette de la feuille d’érable.

Défis

Lotta Hitschmanova et l’USC Canada doivent surmonter certains obstacles, aussi bien au Canada qu’à l’étranger. Le premier concerne les liens de l’organisme avec l’Église unitarienne. En 1948, elle décide de rompre ces liens en faisant de l’USC Canada un organisme non confessionnel dans le but de ne pas contrarier les donateurs ou les bénéficiaires des aides ayant d’autres convictions. À cette époque, l’USC Canada rompt également ses liens avec celui de Boston, même s’il a constitué à l’origine une extension du groupe américain. La décision de Lotta Hitschmanova de se dissocier de l’USC de Boston est motivée en partie par le fait que celui-ci insiste pour que les Américains supervisent les programmes à l’étranger. Lotta Hitschmanova, qui est en profond désaccord avec cette approche, pense que les pays et les collectivités sont mieux desservis par leur propre personnel. C’est une différence philosophique qui permet à l’USC de se démarquer des autres agences d’aide internationale à cette époque.

Les membres de l’Église unitarienne restent de fervents partisans des programmes alimentaires, médicaux et éducatifs de l’USC Canada. Mais en tant que communauté ecclésiale, ils sont également très engagés dans l’activisme social, y compris en ce qui a trait aux droits des femmes et aucontrôle des naissances. Parmi eux, beaucoup pensent que Lotta Hitschmanova devrait être active socialement et prendre position en faveur de la régulation des naissances. Elle n’est cependant pas d’accord et pense que son rôle doit se cantonner au service et non à l’activisme social. Elle ne veut contrarier aucune agence, église ou collectivité qui finance ses projets, pas plus que les gouvernements qui permettent à l’USC d’œuvrer dans les écoles, les hôpitaux et les fermes des différents pays. Certains membres de l’Église unitarienne retirent leur soutien à l'USC suite à sa prise de position. Les préoccupations de Lotta Hitschmanova, cependant, sont fondées. En 1972, la CBC refuse de diffuser sur ses ondes des annonces de l’USC Canada relatives à un programme de planification familiale à Hong Kong.

L’organisme doit également faire face à l’opposition d’autres pays. Le haut-commissaire de l’Inde à Ottawa exige que l’USC Canada arrête de montrer des photographies d’enfants indiens mourant de faim dans ses annonces. Lotta Hitschmanova reconnaît que la campagne montre un seul aspect de l’Inde, mais elle ne dispose que de quelques secondes cruciales à la télévision pour convaincre. Lotta Hitschmanova et le comité décident finalement de mettre fin à l’aide apportée à l’Inde, en partie à cause de l’opposition dont le gouvernement indien fait preuve.

Importance

Plusieurs générations de Canadiens grandissent en entendant la voix forte et l’accent tchèque de Lotta Hitschmanova lors de ses annonces à la radio et à la télévision, qui se terminent toutes par un appel à soutenir l’USC, au « 56, rue Sparks à Ottawa. » L’adresse est devenue l’une des plus connues du pays.

Au milieu des années 1980, ses pertes de mémoire et sa santé défaillante ne lui permettent plus de voyager à l’étranger ou de prendre la parole au pays. Comble de l’ironie, cette femme passionnée et éloquente souffre dans ses dernières années de vie de la maladie d’Alzheimer. Elle décède d’un cancer en juillet 1990 à Ottawa.

L’héritage laissé par Lotta Hitschmanova, à savoir le Comité du service unitaire du Canada, œuvre désormais dans 12 pays d’Asie, d’Amérique centrale et du Sud et d’Afrique, ainsi qu’au Canada. Le programme phare d’USC Canada, les « Semences de survie », prône la collaboration avec les petites exploitations agricoles sur la sécurité alimentaire et la biodiversité.

Récompenses

Au fil des années, Lotta Hitschmanova reçoit de nombreux prix de gouvernements du monde entier, y compris la Médaille d’Honneur de la Croix-Rouge (1950), la Médaille de St-Paul de la Grèce (1952), l’insigne d’Officier de l’Ordre du Canada (1969), le titre de Femme de l’année remis par la première ministre indienne Indira Gandhi (1975) et l’insigne de Compagnon de l’Ordre du Canada (1980). Elle se voit également décerner la Médaille du jubilé de la Reine Elizabeth II, la Médaille de la Reconnaissance française, la Médaille du siège de l’ONU et la Décoration de l’Ordre et de la Paix des Pays-Bas, ainsi que le Prix de la Banque Royale du Canada (50 000 dollars).

En 1991, Agriculture Canada nomme sa nouvelle variété d’avoine AC Lotta (Avena sativa) en son honneur.

En 2007, Lotta Hitschmanova compte parmi les 27 Canadiens influents à figurer dans la salle des personnalités canadiennes du Musée canadien des civilisations (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire) à Gatineau, au Québec.

En 2016, le gouvernement du Canada annonce que Lotta Hitschmanova compte parmi les 12 femmes envisagées comme modèles pour un nouveau billet de banque canadien qui sera mis en circulation en 2018.


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