Parti bleu

Par sa promotion des valeurs de la « survivance »et son opposition à l’anticléricalisme et au radicalisme du Parti rouge, le Parti bleu récolte l’appui du clergé de l’Église catholique, ce qui en fait le parti politique le plus puissant du Canada-Est (Québec).

 Sir Louis-Hippolyte LaFontaine
Sir Louis-Hippolyte LaFontaine, vice-premier ministre de la Province du Canada, de 1848 à 1851, huile sur toile de June Forbes McCormack (avec la permission de la Government of Ontario Art Collection).

Par sa promotion des valeurs de la « survivance »et son opposition à l’anticléricalisme et au radicalisme du Parti rouge, le Parti bleu récolte l’appui du clergé de l’Église catholique, ce qui en fait le parti politique le plus puissant du Canada-Est (Québec). Sous la direction de George-Étienne Cartier, le parti forme une alliance avec le Parti libéral-conservateur de John A. Macdonald dans l’Assemblée législative de la Province du Canada; il joue un rôle de premier plan dans la création de la Confédération.Ensemble, ils forment les assises du Parti conservateur.

Contexte

En 1841, au lendemain de l’Union des Canadas, les Canadiens français se regroupent sous la direction de Louis-Hippolyte LaFontaine et travaillent à limiter les dommages causés par l’Acte d’Union, qui à plusieurs points de vue vise l’assimilation des francophones. Grâce aux politiques conciliantes des Réformateurs de Robert Baldwin , le « bloc français » réussit à rétablir le français comme langue officielle et à garantir que le Canada français ait une voix au sein du gouvernement. Durant cette période, les Canadiens français, qu’ils soient radicaux ou modérés, appuient LaFontaine. Toutefois, à la fin des années 1840, certains en ont assez de ses politiques modérées et conservatrices. Plusieurs de ses partisans s’en éloignent en raison de son alliance avec le clergé catholique, son rejet de la représentation proportionnelle, son refus de séculariser les réserves du clergé et sa résistance à abolir le régime seigneurial sans compenser adéquatement les seigneurs.

Inspirés par les révolutions libérales des années 1840 (par exemple en France, en Allemagne et en Italie) et par le retour de Louis-Joseph Papineau dans l’arène politique canadienne, les membres plus libéraux de ce « bloc français » commencent à exiger des changements radicaux, dont le suffrage universel, la séparation de l’Église et de l’État et la disparition du régime seigneurial. Par conséquent, vers la fin des années 1840, une réorientation politique s’opère parmi les Canadiens français. Ceux qui exigent des réformes radicales forment le Parti rouge, et ceux qui demeurent loyaux aux politiques modérées de LaFontaine fondent le Parti bleu.

Idéologie

Modéré et conciliant, le Parti bleu soutient l’Acte d’Union et s’oppose à l’annexion avec les États-Unis, un important objectif du Parti rouge. Il s’oppose aux institutions républicaines et au suffrage universel. George-Étienne Cartier, le chef du Parti bleu dans les années 1850 et 1860, se montre critique envers les deux. En 1865, lors d’un discours à l’Assemblée législative de la Province du Canada, il déclare que le républicanisme a eu des répercussions néfastes. Il fait valoir que les institutions démocratiques et républicaines, telles que le suffrage universel, ne peuvent garantir la paix et la prospérité autant qu’une union fédérale protégée par des institutions monarchiques (voir Monarchisme). Le républicanisme et le suffrage universel assujettissent le gouvernement (la seule autorité légitime de la nation) au fanatisme des hordes. Le parti favorise les initiatives commerciales qui avantagent le milieu des affaires, tel que l’expansion des chemins de fer.

Le parti prône en outre une attitude qui s’appelle la « survivance », une idéologie largement préconisée par le clergé ultramontain dans le Canada-Est (voir Ultramontanisme). Adoptée dans le sillage de l’Union de 1841, la survivance se caractérise par la conservation des valeurs, des us et des coutumes canadiennes-françaises ainsi que de la religion. Guidés par l’Église catholique romaine, les Canadiens français adoptent une attitude prudente envers le républicanisme, le libéralisme et l’industrialisation qui sont les développements sociaux, économiques et politiques du XIXe siècle. Cette idéologie valorise les avantages d’une société agricole traditionnelle et d’une Église solide présente dans tous les aspects de la société civile.

En raison de son conservatisme et son opposition au Parti rouge, le Parti bleu s’attire l’appui du clergé catholique dans le Canada-Est. Même si des membres plus modérés du parti sont en désaccord avec les ultramontains plus radicaux, le parti et l’Église demeurent des alliés de taille. Tout au long des batailles politiques opposant les rouges aux bleus dans les années 1850 et 1860, le clergé se range souvent derrière ces derniers, mettant à profit leurs sermons et leurs confessionnaux pour empêcher les Canadiens français de voter rouge en invoquant la célèbre formule : « Le ciel est bleu et l’enfer est rouge ».

George-Étienne Cartier

Au début des années 1850, lorsque Louis-Hippolyte LaFontaine quitte la politique, George-Étienne Cartier gagne rapidement en popularité et devient le chef du Parti bleu. Bien qu’il soit un Patriote et qu’il ait même combattu lors de la bataille de Saint-Denis, il devient un chef modéré et soutient les politiques conciliantes de LaFontaine. Grâce en grande partie à l’influence du clergé, le Parti bleu de Cartier domine la scène politique du Canada-Est. En 1861, par exemple, le parti remporte 64 % des votes à Montréal et 59 % de ceux à l’extérieur de la ville.

Cartier gravit rapidement les échelons au sein de l’Assemblée législative. En 1856, par exemple, il est nommé procureur général du Canada-Est sous le gouvernement d’Étienne-Paschal Taché et de John A. Macdonald. En 1857, après le départ de Taché de la scène politique, on demande à Cartier de former un gouvernement avec Macdonald, créant ainsi le premier de plusieurs partenariats politiques Macdonald-Cartier.

Cartier et les bleus jouent un rôle capital dans la rédaction de nombre des plus importantes lois de l’époque. En 1852, par exemple, Cartier présente le projet de loi qui crée le chemin de fer Grand Tronc. En 1855, il devient le secrétaire provincial lorsque les municipalités sont instituées dans le Canada-Est. En 1857, Cartier joue un rôle prépondérant dans la codification des lois du Canada-Est, ouvrant la voie à la création du Code civil du Bas-Canada de 1866.

Confédération

Sous George-Étienne Cartier, le Parti bleu joue un rôle essentiel à l’élaboration du projet de la Confédération. Par exemple, en 1858, Cartier se rend à Londres avec Alexander Tilloch Galt et John Ross afin de promouvoir une fédération des provinces de l’Amérique du Nord britannique. En 1864, les bleus de Cartier, aux côtés des libéraux-conservateurs de John A. Macdonald et des Clear Grits radicaux de George Brown forment la Grande Coalition, un gouvernement de coalition appuyant la Confédération. Selon Cartier, une confédération représente la seule solution pour empêcher que les États-Unis absorbent les colonies de l’Amérique du Nord britannique. Elle constitue aussi la seule garantie de la survie du Canada français; en vertu de ce régime, la province retiendrait le contrôle de son propre système d’enseignement, ses lois, ses institutions, sa langue et sa religion. Il représente les bleus lors de deux événements d’importance qui mèneront à la Confédération : la Conférence de Charlottetown et la Conférence de Québec. En 1865, Cartier se rend aussi à Londres afin de promouvoir le projet que l’assemblée a approuvé (voir aussi Conférence de Londres).

Parti conservateur du Canada et Québec

Après la Confédération, l’alliance entre les libéraux conservateurs de sir John A. Macdonald et le Parti bleu de sir George-Étienne Cartier jette les assises du Parti conservateur qui domine la politique fédérale jusqu’au tournant du XXe siècle.