Tommy Douglas et l'eugénisme

À une certaine époque, Tommy Douglas, le père de la médecine socialisée au Canada et une des personnalités les plus aimées du pays, a soutenu des politiques eugénistes. En 1933, il a obtenu une maîtrise ès arts en sociologie de l’Université McMaster pour sa thèse intitulée « The Problems of the Subnormal Family » (les problèmes de la famille sous-normale). Dans cette thèse, il recommandait plusieurs politiques eugénistes, dont la stérilisation des « déficients mentaux » et des personnes frappées de maladies incurables. Il n’était pas seul à penser ainsi, car deux provinces canadiennes (ainsi que 32 États américains) ont promulgué des lois de stérilisation sexuelle dans les années 1920 et 1930. Toutefois, à l’époque où il est devenu premier ministre de Saskatchewan, en 1944, Tommy Douglas avait cessé d’appuyer les politiques eugénistes. Lorsqu’il a reçu deux rapports recommandant la stérilisation sexuelle dans la province, il a rejeté l’idée.




Photo de l’exposition extraite de l’ouvrage de Harry H. Laughlin, The Second International Exhibition of Eugenics held September 22 to October 22, 1921, in connection with the Second International Congress of Eugenics in the American Museum of Natural History, New York (Baltimore: William & Wilkins Co., 1923).

(Wikimédia, CC)

Mots clés

Eugénisme

Ensemble de croyances et de pratiques ayant pour objectif d’améliorer la population humaine par une sélection contrôlée.

Stérilisation

Procédure médicale permanente prévenant la grossesse. Un exemple est la ligature des trompes, une opération chirurgicale consistant à couper ou bloquer les trompes de Fallope.

Contexte

En 2004, Tommy Douglas a été élu « plus grand Canadien de tous les temps » dans le cadre d’une série de la télévision de CBC. Le fait qu’il l’ait emporté sur des Canadiens aussi célèbres que Terry Fox, Pierre Trudeau, Wayne Gretzky et Frederick Banting montre à quel point le système de santé public est important pour les Canadiens. Néanmoins, malgré sa contribution indéniable au Canada, Tommy Douglas n’était pas parfait. Le lecteur moderne sera troublé par l’appui qu’il a apporté à l’eugénisme, un ensemble de croyances et de pratiques qui ont pour but d’améliorer la population humaine grâce à une sélection contrôlée. Comme beaucoup de Canadiens dans les années 1920 et 1930, dont Emily Murphy et William Aberhart, Tommy Douglas croyait que l’eugénisme pouvait améliorer la société canadienne.

L’intérêt de Tommy Douglas pour l’eugénisme semble motivé par un désir de réduire la misère et les souffrances qu’il observe autour de lui. C’est ce même souci qui l’amène à devenir pasteur et, par la suite, à faire carrière en politique. Après son ordination comme pasteur en 1930, Tommy Douglas et sa femme quittent le Manitoba pour s’installer en Saskatchewan, durement frappée par la sécheresse et la crise économique. Atterré par la misère des pauvres et des chômeurs, il acquiert la conviction que le gouvernement doit agir. Vers 1932, il contribue à l’établissement d’une association locale du Parti travailliste indépendant. En juillet 1933, il participe au congrès national de ce qui deviendra la Co-operative Commonwealth Federation (CCF). Deux ans plus tard, il est élu à la Chambre des communes en tant que candidat de la CCF de Weyburn, en Saskatchewan. C’est le début d’une carrière politique longue et remarquable, au cours de laquelle il transformera le paysage politique et médical du Canada.

Thèse de maîtrise sur la famille « sous-normale »

Vers la même époque, Tommy Douglas acquiert la conviction qu’une politique eugéniste pourrait contribuer à réduire la misère et améliorer la société. C’est ce qu’il soutient implicitement dans sa thèse de maîtrise, « The Problems of the Subnormal Family » (les problèmes de la famille sous-normale), qu’il complète en 1933. (Tommy Douglas reçoit sa maîtrise ès arts en sociologie de l’Université McMaster.) La thèse traite de la vie de 12 femmes et de leurs familles.

Selon Tommy Douglas, une famille « sous-normale » possède un « bas niveau mental […] se situant n’importe où entre l’idiot de haut niveau et la déficience mentale », et sous les « standards moraux » normaux (incluant les personnes vivant dans une promiscuité sexuelle, ou impliquées dans la prostitution). Selon lui, ces familles représentent un fardeau social et économique pour la société canadienne.

Son principal souci est de contrôler la reproduction des individus « sous-normaux » et de réduire leur impact sur le reste de la société. Il recommande plusieurs politiques requérant une intervention accrue du gouvernement, du système éducatif et des églises dans la société. Ceci comprendrait des certificats médicaux obligatoires pour les couples désireux de se marier. Les médecins devraient certifier l’aptitude mentale et physique des candidats, afin de réduire la probabilité que les individus « sous-normaux » ou malades mentaux se marient. Il propose aussi que les couples doivent signaler leur intention de se marier par un avis sept jours auparavant.

Appui à la ségrégation

Dans sa thèse de maîtrise, Tommy Douglas recommande aussi la ségrégation des individus « sous-normaux » et de leurs familles. Ceci inclut la ségrégation sociale et éducative. Selon lui, les familles sous-normales devraient être isolées « dans des communautés avec leurs semblables, où les effets physiques, mentaux et moraux [négatifs] mentionnés plus haut ne pourraient plus affecter la collectivité. »

Un autre avantage d’une telle ségrégation est qu’ils ne seraient plus autant un poids pour la société. La plupart de ces hommes sont de bons travailleurs, mais de mauvais gestionnaires […] Ils ont l’industrie, mais il leur manque l’initiative pour réussir, là où des décisions importantes doivent être prises. Si ses familles étaient placées dans des fermes d’État, où dans une colonie, où les décisions seraient prises pour elles par un superviseur compétent, et où leurs achats pourraient être faits pour eux, on ne voit pas pourquoi ils ne pourraient subvenir à leurs besoins par eux-mêmes […].

Tommy Douglas pense aussi que les enfants « sous-normaux » devraient être placés dans des classes séparées, avec des professeurs formés pour s’occuper des enfants « problèmes ». D’un côté, cela éviterait que ces enfants « n’empêchent les enfants plus intelligents de progresser en les maintenant dans une atmosphère débilitante ». D’un autre côté, la classe pourrait avancer à un rythme qui lui convient, leur permettant de mieux assimiler les matières enseignées. Tommy Douglas suggère aussi que le programme des écoles destinées à ces enfants insiste sur les aptitudes « mécaniques » davantage que sur des sujets académiques.

Appui à la stérilisation

Dans sa thèse de maîtrise, Tommy Douglas aborde aussi la question de l’efficacité de la ségrégation des sexes pour prévenir la reproduction des personnes atteintes de déficiences physiques et mentales. Toutefois, il croit que ceci serait « difficile à mettre en place, et serait un mode de vie non naturel ». Il recommande plutôt la stérilisation, c’est-à-dire une procédure médicale permanente, comme la ligature des trompes, ayant pour effet de prévenir la grossesse.

La stérilisation des déficients physiques et mentaux est préconisée depuis longtemps, mais ce n’est que récemment qu’elle a attiré l’attention du public. Depuis l’époque où Platon a écrit la République jusqu’à aujourd’hui, les eugénistes ont avancé plusieurs solutions au problème de la déficience, mais la stérilisation semble la plus apte à répondre aux besoins de la situation. Car tout en protégeant la collectivité, elle ne prive les déficients de rien, sauf du privilège de mettre au monde des enfants dont personne ne s’occuperait et qui seraient une charge pour la société […] Seuls les déficients mentaux et les malades incurables devraient être stérilisés. Beaucoup de familles sous-normales dont l’intelligence n’est pas d’un niveau très élevé sont capables d’élever des enfants utiles. Mais la société doit avoir voix au chapitre quant aux charges et responsabilités qu’elle devra assumer, non seulement maintenant, mais pour les générations à venir.

Rejet des politiques eugéniques

Pour le lecteur moderne, l’intérêt et l’appui de Tommy Douglas à l’égard des politiques eugénistes est à la fois surprenant et troublant. À l’époque, toutefois, il n’était pas seul à penser ainsi. De nombreux Canadiens soutenaient des politiques eugénistes, dont Emily Murphy, Nellie McClung, Carrie Derick et William Aberhart. L’ Alberta et la Colombie-Britannique promulguent, en 1928 et 1933 respectivement, des lois légalisant la stérilisation sexuelle des pensionnaires des hôpitaux psychiatriques. En Amérique, 32 États votent des lois eugénistes.

Toutefois, à l’époque où Tommy Douglas devient premier ministre de Saskatchewan, en 1944, il ne croit plus aux politiques eugénistes. Beaucoup d’intellectuels de gauche ont abandonné l’eugénisme après la mise en place de programmes eugénistes à grande échelle par l’Allemagne nazie. En tant que premier ministre, Tommy Douglas rejette deux études du système de santé mentale qui recommandent des politiques eugénistes, incluant la stérilisation. À la place, il préconise une approche différente, dont la thérapie pour les gens atteints de maladies mentales, et une formation professionnelle pour les personnes atteintes de déficiences intellectuelles.

David Lewis et Tommy Douglas
(avec la permission de Horst Ehricht / Blibliothèque et Archives Canada / PA-180405)