Le filou

« Filou » est un terme utilisé pour décrire un être surnaturel qui figure dans le folklore de différentes cultures du monde. Au Canada, ce terme est popularisé par les anthropologues qui étudient le rôle de ce personnage dans les enseignements et la tradition orale autochtones. Les peuples autochtones désignent les filous par leurs propres noms, comme Glooscap ou Glooskap (en algonquien), Wisakedjak ou Weesageechak (en cri) et Nanabush ou Nanabozho (en anishinaabe). Bien que les nations autochtones interprètent chacune à leur façon les agissements du filou, on constate un certain nombre de similitudes interculturelles. Souvent considérés comme des héros culturels, on attribue aux filous la protection – et dans certaines cultures, la création – de la vie humaine. Comme leur nom le suggère, toutefois, les filous ont également tendance à briser les règles. Curieux farceurs franchissant et remettant sans cesse en question les limites, ils font fi des concepts d’harmonie sociale et d’ordre. Depuis des générations, on recourt aux histoires de filous pour divertir les membres de la communauté et transmettre des connaissances traditionnelles sur la société, la culture et la moralité.

Wisakedjak et la lune
Wisakedjak, esprit de malice et de tromperie; ce filou fait partie de nombreuses histoires sur la création.
Glooscap crée les West Isles
Nanabush
Représentation de Nanabush (Nanabozo) au site de pétroglyphes de Peterborough dans le sud de l'Ontario
Le filou Corbeau
Ce monument de la rotonde Bill Reid du Musée d'anthropologie de l'Université de la Colombie-Britannique illustre le passé ancestral du peuple haïda. Selon la légende, le Corbeau, sage et puissant filou qui adore jouer des tours, trouve les premiers humains dans un coquillage sur la plage.

Origine du terme

Craig S. Womack, auteur creek-cherokee, soutient que les filous, loin d’être l’apanage des peuples autochtones, sont plutôt « l’invention des anthropologues ». L’auteur fait allusion au fait que des érudits, dans la plupart des cas non autochtones, commencent à utiliser au 19e siècle l’expression fourre-tout « filou » pour parler des personnages et des histoires autochtones qui pourraient ne pas toujours s’inscrire dans cette catégorie. Il est donc important de tenir compte du fait que les communautés autochtones interprètent ce personnage de différentes manières.

Définition du filou

Bien qu’une définition générale du terme « filou » puisse restreindre la complexité et la spécificité culturelle propres à ce personnage d’une nation à l’autre, la reconnaissance de certaines similitudes entre les cultures peut aider à expliquer ce que sont les filous, et pourquoi ils sont importants dans la plupart des cultures autochtones au Canada.

Dans toutes les cultures, les filous sont des fauteurs de troubles idiots et enfantins. Certains sont inoffensifs, tandis que d’autres ont des intentions malveillantes. Les filous Nanabush et Wisakedjak sont, eux, considérés comme des héros. Tous deux sont de puissants sages qui ont parfois des ennuis et aiment jouer des tours aux humains. Par contraste, des filous comme Napi sont parfois dépeints comme égoïstes et cruels.

Les filous ont pour autre caractéristique importante qu’ils errent, spirituellement et physiquement. Ils passent souvent du monde des esprits au monde tangible, traversant aussi les zones entre les deux. Pendant ces voyages, certains filous, comme le Corbeau et le Coyote, changent de forme, se manifestant sous la forme d’êtres puissants et sacrés, d’animaux, d’objets inanimés (roches, arbres, etc.) et d’humains. Dans ces cas particuliers, on désigne également les filous dans la littérature comme étant des créatures transformables ou « métamorphes ».

Filous dans les cultures autochtones

Il existe une grande variété de filous dans les histoires autochtones canadiennes. Voici quelques exemples de filous associés à diverses régions du pays.

Chez les Cris, Wisakedjakest un filou aventureux et farceur qui jouit d’un certain prestige en raison de son rôle de guide pour l’humanité. Il a également un côté rebelle. Dans une histoire, il désobéit au Créateur, qui lui demande d’empêcher les animaux et les humains de se quereller. Le Créateur décide alors d’inonder le monde pour recommencer la vie de zéro. Même si Wisakedjak joue un rôle important dans la reconstruction du monde, certaines histoires orales racontent que le Créateur a réduit ses pouvoirs, lui laissant seulement la capacité de complimenter et de tromper. Dans d’autres histoires, Wisakedjak a toujours eu beaucoup de pouvoirs, et on lui doit la création de la lune et d’autres éléments de notre monde.

Nanabush, dans la tradition ojibwée, est un personnage mi-humain, mi-spirituel qui figure dans les histoires sur la création et est profondément respecté et vénéré en tant que héros parmi les divers peuples anishinaabe. Nanabush a la capacité de changer de forme; d’ailleurs, il le fait régulièrement pour confondre les gens. Selon certains récits, Nanabush est également décrit comme bispirituel. Nanabush est immortalisé dans des pictogrammes précoloniaux dans un endroit sacré du parc provincial Bon Echo sur le lac Mazinaw, dans le sud de l’Ontario.

Les Métis ont eux aussi leurs propres contes sur Wisakedjak et Nanabush, ainsi qu’un autre filou propre à leur culture (Chi-Jean), dont certains disent qu’il est le cousin ou un ami proche des deux autres filous. Les voyages et aventures de Chi-Jean, relatés dans de nombreuses histoires orales ainsi que dans une série de romans jeunesse, ont pour but de transmettre la culture métisse et mettent en valeur le lien entre les humains et la terre.

Glooscap, créature puissante et gigantesque, est présent dans de nombreuses histoires racontées parmi les peuples de langue algonquienne, comme les Mi’kmaq et les Abénaquis. On dit qu’il aurait créé des éléments naturels comme la vallée de l’Annapolis, devant au passage affronter son frère jumeau diabolique qui, lui, souhaitait que les rivières soient sinueuses et les montagnes, infranchissables.

Le Corbeau est un filou important dans les légendes de différents peuples autochtones de la côte du nord-ouest. Figurant dans plusieurs histoires et contes sur l’origine du monde, il est considéré comme un précieux esprit gardien. Les Haïdas, les Tlingits et les Tsimshians ont des moitiés (un genre de groupe de parenté) nommées d’après ce personnage. Le Corbeau est également un personnage de certaines histoires inuit, tout comme Kiviuq, héros culturel. Décrit comme un vagabond et un chaman d’une grande puissance, Kiviuq accumule les aventures, déjouant au passage un ours affamé, se lançant en kayak sur des eaux turbulentes et se retrouvant nez à nez avec une abeille géante.

Dans les Prairies, les Siksikas racontent des histoires mettant en vedette le filou Napi. Certains Siksikas racontent que le puissant Napi aurait créé le monde et toute la vie qu’il renferme. Il s’agit toutefois aussi d’un être idiot et parfois cruel. De nombreux récits disent qu’il possède des pouvoirs trompeurs et destructeurs. Dans certains contes autochtones des Prairies et de la côte ouest, Napi est flanqué d’un autre filou : le Coyote. Habituellement décrit comme un voleur agaçant, le Coyote est aussi un guérisseur, don conféré par le Créateur.

But et utilisation des contes de filous

Les contes de filous remplissent initialement différents rôles, qu’il s’agisse de divertir les membres de la communauté, de transmettre des connaissances traditionnelles ou encore d’aider les jeunes à discerner le bien du mal. Ces histoires illustrent la place centrale qu’ont les relations entre les membres de la famille, des clans et des nations, tout en mettant en évidence les tensions qui peuvent exister entre les aspirations individuelles et celles du groupe social élargi. En modifiant les structures de la société, les filous révèlent (et occupent) l’espace qui existe entre celles-ci, démontrant que les normes sociales peuvent être contestées, redéfinies et renversées.

De nos jours, le filou est d’une grande utilité pour ceux qui souhaitent effectuer un retour aux approches autochtones en matière d’apprentissage. L’enseignante Sylvia Moore compose son livre, intitulé Trickster Chases the Tale of Education (2017) en suivant le format d’une histoire de filou, mettant en contraste les savoirs des peuples autochtones et des peuples non autochtones. Elle soutient que l’écart entre ces deux visions du monde (l’« espace du filou ») permet de mettre en place une approche respectueuse et collaborative vis-à-vis de l’apprentissage autochtone. De son côté, John Borrows, professeur de droit, fait valoir que le filou, lorsqu’on l’utilise comme un cadre pour mieux comprendre le savoir autochtone, peut être utile dans l’enseignement des droits des Autochtones et des traditions juridiques. Par exemple, il explique que les récits de Nanabush peuvent révéler certaines « hypothèses culturelles dissimulées dans la loi anishinaabe » et, ce faisant, que « les Anishinaabe peuvent accéder à certains points de vue dans leur tradition juridique ».

Les filous trouvent un rôle particulier dans la société urbaine des peuples autochtones vivant hors des réserves, qui s’identifient avec lui à titre d’individus adaptables, mais authentiquement autochtones. Les filous peuvent représenter, pour ceux qui sont généralement exclus des structures hiérarchiques traditionnelles, une source d’inspiration. À titre d’exemple, l’écrivaine Eden Robinson utilise l’archétype du filou dans son roman Son of a Trickster (2017), souhaitant ainsi contester les structures hiérarchiques patriarcales et la vision eurocentrique de la sexualité et de la vie domestique des femmes. De même, le filou est un personnage dans lequel les personnes bispirituelles peuvent se reconnaître. Dans certaines cultures, il est asexué, pouvant par le fait même jouer tous les rôles traditionnels liés aux genres.

Le filou dans la littérature canadienne

Dans les années 1980 et 1990, le filou devient un puissant symbole pour ceux qui souhaitent donner une voix aux Autochtones dans la littérature canadienne. De nombreux ouvrages portant sur les filous paraissent pendant cette période. C’est le cas, notamment, de The Rez Sisters, de Tomson Highway (1986), de Coyote City, de Daniel David Moses (1988) et de Green Grass, Running Water, de Thomas King (1993). Dans les années 1980, un groupe d’artistes autochtones met sur pied le « Comité pour rétablir le filou » afin de souligner le rôle que joue ce personnage dans la littérature autochtone, tout en corrigeant les représentations stéréotypées des peuples autochtones dans la littérature canadienne dominante.

Même si le filou est toujours bien présent dans la littérature canadienne contemporaine – citons, notamment, Motorcycles and Sweetgrass, de Drew Hayden Taylor (2010) et Son of a Trickster, d’Eden Robinson (2017) –, certains universitaires craignent qu’une surutilisation de ce personnage puisse contribuer à perpétuer des filous génériques peu fidèles aux traditions de certaines nations autochtones. L’ouvrage de Deanna Reder et Linda M. Morra intitulé Troubling Tricksters: Revisioning Critical Conversations (2010) préconise l’appréciation et la reconnaissance d’approches propres aux cultures vis-à-vis des histoires orales autochtones, au lieu de l’utilisation de filous aux caractéristiques vagues et uniformisées, s’adaptant à toutes les cultures.


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