Joseph Lewis

Joseph Lewis, aussi appelé Levi Johnston, Lewes et Louis, négociant de fourrures (né vers 1772–1773 à Manchester, dans le New Hampshire; mort en 1820 dans le district de Saskatchewan). Joseph Lewis était un négociant de fourrures noir, originaire des États-Unis, qui a participé aux débuts de l’expansion de l’industrie de la fourrure à la fin du 18e et au début du 19e siècles. Il est une des rares personnes noires engagées dans la traite des fourrures dont le nom est attesté dans les sources. Joseph Lewis est aussi le premier Noir à avoir vécu dans le territoire actuel de la Saskatchewan et, vraisemblablement, en Alberta.



Négociants de fourrure noirs

Bien que la traite des fourrures occupe une grande place dans le début de l’histoire du Canada, la présence de Canadiens noirs dans cette histoire a été beaucoup négligée. Cette omission vient notamment du fait que l’intérêt des historiens se trouvait ailleurs, mais a également été cultivée par une idée reçue très répandue, selon laquelle l’histoire des Noirs en Amérique du Nord concerne essentiellement les États-Unis et les régions plus tempérées situées plus au Sud.

Beaucoup de Canadiens connaissent York, l’Afro-Américain qui a accompagné Lewis et Clark, mais peu sont en mesure de nommer un Canadien ayant joué un rôle similaire. Pourtant, le Code Noir français, même s’il n’a pas été officiellement adopté en Nouvelle-France, est, selon la coutume, considéré comme un guide expliquant comment les esclaves, africains ou Autochtones, peuvent être traités, achetés, échangés et considérés comme une propriété (voir Esclavage des Autochtones au Canada, Esclavage des Noirs au Canada).

Avec la richesse générée par la traite des fourrures, des gens arrivent qui en ont réduit d’autres à l’esclavage. Parfois, les négociants de fourrures font eux-mêmes partie des propriétaires d’esclaves canadiens. Bien que, pour certains Noirs, tenter la fortune dans la traite des fourrures puisse représenter un moyen d’échapper à l’esclavage, ils n’en sont pas moins soumis à des structures de pouvoir qui les défavorisent comparativement à d’autres dans des situations similaires. Souvent, ils occupent des postes de rang inférieur, comme « milieu » (pagayeur situé au milieu du canot) ou manœuvres, bien qu’ils puissent à l’occasion être « gouvernail », un travail considéré comme qualifié (voir Voyageur). On leur confie souvent le rôle important d’interprète, en raison de relations familiales avec les peuples autochtones.

Joseph Lewis
(avec la permission du Black Studies Center, 1516-91)

Bien que les références aux Noirs dans la traite des fourrures soient manifestes, nous ne connaissons avec une certaine certitude que le nom et l’histoire de quelques-uns d’entre eux. Parmi ceux-ci, on retrouve Glasgow Crawford, un employé de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et la famille Bonga (aussi épelée Bungo ou Bongo), incluant Pierre et ses fils Stephen et George. George Bonga a laissé derrière lui une série de lettres qui fournissent de précieuses informations sur les relations entre les Européens et les peuples autochtones. Dans la plupart des cas, cependant, on sait peu de choses sur les Noirs participant à la traite des fourrures.

Joseph Lewis
(avec la permission de Minnesota Historical Society)

Jeunesse

On sait peu de choses de la jeunesse de Joseph Lewis, et toutes les références proviennent de commentaires courts et indirects, parfois une note en bas de page. Même son nom demeure incertain. Son nom de famille est parfois épelé Lewis, Louis ou Lewes. Dans plusieurs documents, il apparaît aussi clairement qu’il a également, ou précédemment, porté le nom de Levi Johnston.

Joseph Lewis est vraisemblablement né à Manchester, New Hampshire, mais on ne sait s’il était esclave, en servitude ou simplement un homme libre. Trois éléments laissent croire qu’il était francophone : la variante de son nom « Louis », une mention de son anglais « tolérable », et le fait qu’il soit entré au service de la CBH avec un certain montant de dette. Mais dans l’ensemble, la jeunesse de Joseph Lewis comporte plus de mystères que de faits confirmés.

Bien que l’on prenne pour acquis que la Nouvelle-Angleterre était surtout peuplée par des Européens abolitionnistes, et qu’on y trouvait peu d’esclaves, dans les années 1700, le New Hampshire était un point de débarquement pour les esclaves en provenance d’Afrique. En fait, le New Hampshire n’a pas définitivement aboli l’esclavage avant qu’il ne soit interdit dans l’ensemble du pays, à la fin de la guerre de Sécession, en 1865. Avant cela, l’État était une plaque tournante du commerce des esclaves, parce que le New Hampshire ne prélevait pas de taxes sur les esclaves importés, devenant par le fait même un site de choix pour la distribution des esclaves dans le reste des colonies.

Joseph Lewis est identifié comme un mulâtre, ce qui laisse croire que son père pourrait être un propriétaire d’esclave, et sa mère une esclave. Toutefois, il n’y a pas de preuve définitive de ce fait, et il est aussi identifié, plus fréquemment, comme une personne de couleur.

Portsmouth, situé un peu à l’est de Manchester, comporte le plus grand nombre d’Africains du New Hampshire. Ceci change durant les années précédant et suivant la Révolution américaine, où de nombreux esclaves s’échappent pour se joindre au combat pour la liberté américaine ou, de manière plus pragmatique, pour prendre le parti des Britanniques, qui tentent de les amener dans leur camp en leur promettant la liberté. Le nombre d’esclaves dans l’État diminue brusquement entre 1773 et 1786. Bien que nous ne sachions pas exactement à quel moment Joseph Lewis quitte la Nouvelle-Angleterre, il est possible qu’il ait migré vers le Canada en relation avec ces événements.

Carrière dans la traite des fourrures

Joseph Lewis travaille d’abord pour un groupe canadien, possiblement la Compagnie du Nord-Ouest, bien que cela ne soit pas certain. La Compagnie du Nord-Ouest est une compagnie de traite des fourrures basée à Montréal qui livre une concurrence intense à la Compagnie de la Baie d’Hudson. En 1795, toutefois, Joseph Lewis présente à un représentant, à Carlton House (un des postes de traite de la CBH), une demande pour travailler pour la compagnie rivale. La CBH accepte son offre, et en 1796, il commence un contrat de trois ans en tant que gouvernail.

Pendant les décennies suivantes, Joseph Lewis travaille dans plusieurs centres de traite des fourrures, dont Jack River House (dans l’actuel Manitoba), Island House (Alberta), Bolsover House (Meadow Lake, Saskatchewan), Greenwich House (Lac la Biche, Alberta) et Fort Edmonton. Il participe aussi à une expédition dans les Rocheuses en 1810-1811, quelques années à peine avant que David Thompson ne parvienne à les franchir.

Vie personnelle et familiale

Comme beaucoup de négociants de fourrure, Joseph Lewis épouse une Autochtone, dont le nom et la nation d’origine nous sont inconnus. Ils ont trois enfants, qui vivent dans la région de la Rivière rouge. Plus tard, Joseph Lewis prend sa retraite, et en 1814, il s’installe dans le district de Saskatchewan. Il est tué par un homme de la nation Pieds-Noirs en 1820. Nous n’avons aucune précision sur cette affaire.

Signification et postérité

Joseph Lewis est important dans la mesure où il est un des seuls Noirs ayant travaillé pour l’industrie de la fourrure dans le Nord-Ouest du Canada (aujourd’hui provinces des Prairies) sur qui nous ayons des sources solides. Bien que la présence des Noirs apparaisse ici et là dans les textes historiques, bien peu d’entre eux sont connus par leurs noms (Glasgow Crawford et la famille Bonga sont deux autres cas très rares). Joseph Lewis fait aussi partie des premiers Noirs à s’installer dans la région, et il est probablement le premier Noir connu ayant vécu en Saskatchewan et en Alberta. Son histoire est importante également parce qu’elle est révélatrice des interactions historiques entre les Noirs et les populations autochtones du Canada, et de la manière complexe dont se sont interconnectés deux profondes forces économiques, la traite des fourrures et l’esclavage.


Lecture supplémentaire

  • Frank Mackey, Done with Slavery: The Black Fact in Montreal, 1760-1840 (2010; trad. L'esclavage et les Noirs à Montréal, 1760-1840, 2013).