L'arrivée des épouses de guerre et de leurs enfants au Canada

Il est difficile pour une femme de vaquer à ses occupations quotidiennes sans tomber sur des militaires étrangers. La plupart des couples se rencontrent dans les dancings et les pubs...

En voyant le livreur de télégramme sur son perron, Mme Jones, de Littletown au Canada, porte la main à son cœur croyant qu'il va s'arrêter. On est en 1943, et le fils de Mme Jones, Robert, est cantonné quelque part outre-mer. D'une main tremblante, elle prend l'enveloppe. Craignant le pire, elle ravale ses larmes et lit : « Je me marie. Besoin de 60 livres. Lettre suit. » Les jambes molles, elle s'écroule sur le sol.

Bob Jones figure parmi les quelque 48 000 militaires canadiens à s'être mariés à l'étranger pendant la Deuxième Guerre mondiale. De 1942 à 1947, le gouvernement fait venir au Canada 47 783 épouses de guerre et leurs 21 950 enfants. Ils sont peu nombreux à venir avant la fin de la guerre. Ils commencent vraiment à arriver avec le Mauretania qui, le 10 février 1946, accoste au quai 21 à Halifax avec 943 femmes et enfants à son bord.

Tout comme ses sœurs, elles-mêmes épouses de guerre, Liz Smith émigre par amour. Le contexte émotionnel de la guerre, renforcé par l'anxiété et nourri par la crainte rend leur histoire particulièrement poignante. Les jeunes soldats, aviateurs et marins, qui, pour beaucoup, quittent la maison pour la première fois, se sentent seuls et ont le mal du pays. Même les affres de la guerre ne suffisent pas à dompter l'exubérance de la jeunesse. Tout naturellement les hommes cherchent du réconfort auprès des jeunes femmes qui sont d'ailleurs lassées d'avoir peur et manquer de l'indispensable, surtout que leurs amoureux sont au loin. Elles ne demandent pas mieux que de s'amuser un peu.

Épouses de guerre avec ses enfants (Public Archives of NS).

Il est difficile pour une femme de vaquer à ses occupations quotidiennes sans tomber sur des militaires étrangers. La plupart des couples se rencontrent dans les dancings et les pubs. Pour Bob et Liz, c'est un rendez-vous arrangé à l'occasion d'une soirée organisée pour soutenir le moral des troupes. Leur attirance mutuelle se change rapidement en amour. Sachant que le temps qu'ils auront à passer ensemble est compté, comme de nombreux couples, ils se marient après une brève fréquentation. La première union entre un militaire canadien et une Anglaise est survenue 43 jours seulement après l'arrivée des premiers Canadiens en Angleterre en novembre 1939.

Les épouses de guerre font le voyage sans leur mari qui a déjà été rapatrié ou qui est encore cantonné outre-mer. La majorité d'entre elles (44 886) sont anglaises. Les autres sont d'origines diverses : Hollande et reste de l'Europe, Afrique, Russie, Inde, Australie et Caraïbes. Femmes et enfants sont transportés aux frais du gouvernement - le ministère de la Défense nationale; la Direction de l'immigration du ministère canadien de l'Énergie, des Mines et des Ressources ainsi que la Croix-Rouge canadienne.

On s'occupe des épouses de guerre du début à la fin. Le bureau des épouses canadiennes planifie le transport, les conduit à leur bateau et leur fournit l'information nécessaire. Les bénévoles de la Croix-Rouge prennent soin d'elles alors qu'elles attendent, dans les auberges, le jour du départ. Une fois à bord, les femmes et les enfants relèvent de la responsabilité du personnel de l'Armée responsable du transport, c'est-à-dire le Corps de service de l'Armée royale canadienne, des médecins, des infirmières et des détachements d'aide volontaire, dont la Croix-Rouge est une importante composante. Des escortes de la Croix-Rouge font de nombreuses traversées pour accompagner les femmes.

Les escortes et l'abondance de la nourriture - un plaisir presque oublié - font de ce voyage une croisière de luxe pour bon nombre des voyageuses. Pour d'autres, c'est un périple ponctué de nausées occasionnées par le mal de mer ou la grossesse. Les pleurs des enfants malades mettent les nerfs à vif. Après le premier voyage, il est évident que les navires de troupes ne conviennent pas à des femmes et des enfants souffrant du mal de mer. Les installations sanitaires ne sont pas appropriées, et l'odeur du vomi et des couches sales est insupportable. Une fois les bateaux réaménagés, les traversées sont plus agréables.

À leur arrivée au Canada, les femmes se rendant plus loin que la Nouvelle-Écosse continuent en train, toujours escortées par la Croix-Rouge. Rejoindre un mari qu'on connaît à peine et dont on n'a jamais rencontré la famille est éprouvant pour les nerfs, surtout quand on se retrouve dans un nouveau pays. La crainte d'être mal reçu n'est pas rare. Les gens sont pourtant nombreux à souhaiter la bienvenue à ces nouvelles citoyennes. Dans les villes et villages du Canada, des bénévoles vont les chercher au train et les mènent à leur mari ou s'assurent qu'elles sont bien installées si celui-ci n'a pas pu se déplacer.

La vie au Canada est un choc culturel pour bon nombre, particulièrement pour celles qui habitaient une grande ville et qui se retrouvent soudainement dans des fermes rustiques sans eau courante ou toilette intérieure. Certaines retrouvent le fringant militaire qu'elles avaient rencontré en Europe, cassé par la guerre, étranger à sa propre famille et à sa nouvelle femme. La pénurie de logements de l'après-guerre oblige bien des jeunes mariées à vivre avec la famille de leur mari... des étrangères en terrain inconnu.

Tout comme Liz, la plupart sont chaudement accueillies dans les familles des hommes pour qui elles ont quitté leur chez-soi. Alors que le couple fonde un foyer, Liz, à l'instar des autres épouses de guerre, s'adapte, persévère et s'attache à son pays d'adoption.