Conscription

La conscription est l’enrôlement obligatoire ou la « mobilisation » (parfois appelée « appel sous les drapeaux ») des citoyens dans l’armée. Le gouvernement fédéral a promulgué la conscription à la Première Guerre mondiale ainsi qu’à la Deuxième, créant un véritable fossé entre les Canadiens de langue anglaise, qui tendaient à soutenir la pratique, et les Canadiens de langue française, qui la décriaient.



WWI Affiche de recrutement
First World War recruitment poster for French Canadians, 1914-1918. Image: Library and Archives Canada/1983-28-794.
Une affiche de recrutement pour le 2e Bataillon de construction.

Première Guerre mondiale

Lors de la guerre des Boers (1899-1902), plusieurs milliers de Canadiens se portent volontaires pour se battre outre-mer aux côtés de l’Empire britannique. Le Canada n’a donc pas besoin d’instaurer la conscription pour pallier un effort de guerre minime en Afrique du Sud. Même son de cloche dans les premières années de la Première Guerre mondiale : un nombre impressionnant de Canadiens (un total de 330 000 de 1914 à 1915) s’enrôle volontiers pour combattre les Allemands en France et en Flandres (Belgique).

À la fin de 1916, toutefois, le fardeau incessant de la guerre et le nombre faramineux de victimes (soldats blessés ou tués) au front en Europe commencent à créer des problèmes de renforcement pour les commandants outre-mer. Le recrutement au pays ralentit grandement, et les effectifs, tout comme le système d’enrôlement, sont désorganisés.

 Sir Robert Borden
Né en Nouvelle-Écosse, Borden entre au Parlement provincial en 1896, prend la direction du parti conservateur en 1901 et est premier ministre du Canada de 1911 à 1920.

Pour le premier ministre sir Robert Borden, la première nécessité, c’est de soutenir les Canadiens dans les tranchées. En mai 1917, à son retour de la Conférence impériale de guerre à Londres et après des visites dans les tranchées, il décide que le service militaire obligatoire doit être instauré. Il annonce sa décision au Parlement le 18 mai.

Robert Borden sur le front occidental
Le premier ministre Robert Borden s’adresse à des troupes blessées dans un hôpital de France durant la Première Guerre mondiale en 1917.
Robert Borden sur le front occidental
Le premier ministre Robert Borden visite le front occidental durant la Première Guerre mondiale en 1917.
Robert Borden sur le front occidental
Le premier ministre Robert Borden passe les troupes en revues sur le front occidental en 1917.

Gouvernement d’union

Borden craint que les opposants à la conscription, notamment le Parti libéral, s’allient pour défaire le gouvernement conservateur aux élections générales en décembre. Il juge donc que la meilleure façon de faire passer la conscription — en plus de placarder les rues du Québec, où le soutien est au plus bas — est de rallier son adversaire francophone au sein d’une coalition de guerre. Le 25 mai, il offre donc au chef du Parti libéral sir Wilfrid Laurier de former un gouvernement de coalition, lui promettant un nombre égal de sièges libéraux au Cabinet en l’échange de son soutien en ce qui a trait à la conscription.

Le 6 juin, après avoir consulté ses partisans, Laurier rejette l’offre. Le Québec n’accepterait jamais la conscription, croit-il, et s’associer à la coalition proconscription signifierait laisser le Canada français aux mains de nationalistes comme Henri Bourassa (voir Nationalisme francophone au Québec).

La mère canadienne
Affiche La mère canadienne, encouragent les gens à voter pour le gouvernement d’union, Ottawa, Ontario, Heliotype Co. Ltd., 1914-1918.

Avec grandes difficultés, la Loi du service militaire est adoptée le 29 août 1917. Celle-ci stipule que tous les hommes de 20 à 45 ans peuvent être appelés sous les drapeaux d’ici la fin de la guerre.

Chacun des députés francophones s’oppose à la conscription, et presque tous les députés anglophones la soutiennent. Les huit provinces anglophones appuient également la décision de Borden, tandis que la province du Québec, elle, y résiste.

En octobre, après des mois de manœuvres politiques, Borden annonce la création d’un gouvernement d’union composé des conservateurs et d’une poignée de libéraux et de députés indépendants proconscription.

Loi des élections en temps de guerre

En vertu de la controversée Loi des élections en temps de guerre, adoptée le 20 septembre 1917, le droit de vote aux élections fédérales est accordé aux infirmières militaires (travaillant pour le Service de santé de l’Armée canadienne) et aux proches parentes des militaires. Auparavant, les Canadiennes n’avaient pas le droit de vote aux élections fédérales (voir Droit de vote des femmes au Canada). En étendant ainsi le droit de vote, la loi cherche à séduire les électeurs qui sont plus à même de soutenir le développement du gouvernement d’union et la conscription.

Par la même occasion, la Loi des élections en temps de guerre retire le droit de vote à des milliers de citoyens susceptibles de s’opposer à la conscription, notamment des immigrants provenant de pays ennemis devenus citoyens après 1902 – à moins bien entendu que ceux-ci n’aient un fils, un petit-fils ou un frère en service actif dans les forces armées canadiennes. La loi supprime également le droit des votes des objecteurs de conscience (ceux qui refusent d’aller à la guerre pour des raisons religieuses, morales ou éthiques).

Élections de 1917

Les élections fédérales de 1917 sont divisées. Bien que ni les Canadiens anglais, ni les Canadiens français ne fassent pas monolithe sur le sujet, on peut dire que, de façon générale, le Canada anglais encourage Borden à instaurer la conscription. Le gouvernement d’union est élu en majorité avec 153 sièges, incluant seulement 3 au Québec. Les libéraux de Laurier, quant à eux, obtiennent 82 sièges, dont 62 au Québec.

Élection de 1917
Une pancarte pro-conscription à l’hôpital militaire canadien en Angleterre durant l’« élection de la conscription » en décembre 1917.
Élection de 1917
Des soldats canadiens basés à Londres, en Angleterre, déposent leurs bulletins de vote durant l’élection fédérale canadienne en décembre 1917.

Les appels au service militaire commencent en janvier 1918. Des 401 882 hommes appelés — et bien que certaines exemptions soient levées en 1918 —, seulement 124 588 finissent par porter main forte au Corps expéditionnaire canadien. De ce nombre, à peine 24 132 hommes se rendent en France avant la fin du conflit.

En tant que mesure politique, la conscription est largement responsable de la réélection du gouvernement de Borden. En pratique, toutefois, elle force le Parti conservateur à composer avec une lourde responsabilité — et de forts sentiments de trahison — au Québec et dans les régions rurales de l’Ouest (où la conscription a dépourvu les fermes familiales de ses travailleurs).

Émeutes contre la conscription de 1918

Des émeutes contre la conscription éclatent au Québec. En 1918, afin de réprimer les émeutes de Pâques qui ont lieu à Québec entre le 28 mars et le 1er avril 1918, le gouvernement proclame la loi martiale en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et fait ainsi déployer quelque 6000 soldats. Les émeutiers attaquent les troupes avec des armes à feu et des missiles improvisés, dont de la glace et des briques. Les émeutes de Pâques deviendront de plus en plus violentes et causeront jusqu’à 150 victimes, y compris 4 civils tués par les tirs des soldats.

Deuxième Guerre mondiale

Campagne de recrutement
« Venez, les gars… l’armée vous attend! » : (campagne de recrutement), 1939-1945

Vingt ans plus tard, alors que la menace d’une nouvelle guerre se fait sérieusement sentir en Europe, la question de la conscription militaire redevient l’objet de furieux débats politiques. En mars 1939, toutefois, les Partis libéral et conservateur acceptent tous deux un programme rejetant la conscription pour le service outre-mer. Lorsque le Canada déclare la guerre en septembre 1939, le gouvernement réitère son engagement de ne pas conscrire des soldats pour le service outre-mer.

En juin 1940, la Belgique et la France tombent aux mains de l’Allemagne nazie, et le public commence à exiger du Canada un effort de guerre plus efficace. Le gouvernement répond à ces demandes en votant la Loi sur la mobilisation des ressources nationales le 21 juin, qui permet au Canada de réquisitionner les biens et services des Canadiens pour défendre le pays. L’enrôlement se déroule majoritairement sans anicroche, hormis l’opposition publique du maire de Montréal Camilien Houde, qui est interné pendant quatre ans pour avoir urgé ses électeurs d’ignorer les lettres d’appel militaire (voir Internement au Canada).

William Lyon Mackenzie King avec Winston Churchill
Les premiers ministres William Lyon Mackenzie King et sir Winston Churchill, 1941

En 1941, à mesure que le recrutement progresse, de plus en plus de personnes osent s’exprimer en faveur de la conscription, d’abord au sein du Parti conservateur, puis chez les Canadiens anglais en général. Afin d’apaiser les partisans de la conscription, le premier ministre William Lyon Mackenzie King décide de tenir un référendum indicatif sur la possibilité de libérer le gouvernement de ses engagements anti-conscription.

Au Québec, la Ligue pour la défense du Canada est créée afin de promouvoir le camp du « non ». Le 27 avril 1942, 72,9 % des résidents du Québec votent « non ». Dans toutes les autres provinces, c’est le « oui » qui l’emporte par environ 80 %. Le gouvernement vote donc la Loi 80, qui autorise la conscription pour le service outre-mer si cela est jugé nécessaire. Le Bloc populaire du Québec, formé en réponse à la Loi sur la mobilisation, continue de lutter contre la conscription en présentant ses propres candidats aux élections provinciales d’août 1944 et aux élections fédérales de juin 1945.

Après le Jour J et la bataille de Normandie en 1944, J.L. Ralston, ministre de la Défense nationale, est convaincu du besoin d’envoyer des troupes à la guerre. En effet, le nombre étonnamment élevé de victimes au front, combiné à l’engagement massif d’effectifs auprès de l’Aviation royale canadienne et de la Marine royale canadienne, font en sorte que l’Armée canadienne manque de troupes.

King, qui espère ne pas avoir à invoquer la Loi 80, fait remplacer Ralston par le général A.G.L. McNaughton, qui ne soutient pas la conscription. Le 22 novembre, toutefois, le premier ministre plie devant les sentiments proconscription de ses nombreux ministres anglophones (qui menacent de démissionner) et revient sur sa décision. Il annonce donc que les conscrits seront envoyés outre-mer.

LE SAVIEZ-VOUS ?
Les films hollywoodiens de l’époque mettent beaucoup en vedette les zombies, ces morts-vivants dépourvus d’âme et de raison. Après la conscription de la Deuxième Guerre mondiale, le terme est utilisé pour désigner les 60 000 hommes enrôlés en vertu de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales qui ne se sont pas portés volontaires pour le service outre-mer. La nature péjorative de ce sobriquet vise à déshonorer ces soldats conscrits.

Seuls 12 908 soldats conscrits, surnommés avec mépris les zombies, sont envoyés à l’étranger — un nombre minuscule comparé aux centaines de milliers de Canadiens (y compris de Canadiens français) s’étant portés volontaires. De ce nombre, seulement 2463 arrivent aux premières lignes avant que l’Allemagne ne capitule en mai 1945. Malgré tout, la crise entourant cette deuxième vague de conscription détériore davantage la relation entre les anglophones et les francophones au Canada, bien que dans une moindre grande mesure qu’à la Première Guerre mondiale.