Ségrégation raciale des Noirs au Canada

La ségrégation raciale consiste en la séparation de personnes ou de groupes de personnes dans la vie quotidienne en fonction de leur race. Tout au long de l’histoire du Canada, de nombreux Noirs sont victimes de ségrégation, sont exclus ou n’ont pas droit à l’égalité d’accès à des occasions et à des services, comme l’éducation, l’emploi, le logement, le transport, l’immigration, les soins de santé et les établissements commerciaux. La ségrégation raciale des Noirs au Canada est historiquement renforcée par des lois, des décisions judiciaires et des normes sociales. (Voir aussi Canadiens noirs, Préjugés et discrimination au Canada et Racisme.)



L’esclavage, soit la pratique consistant à traiter une personne comme un bien personnel qui peut être acheté, vendu, échangé et hérité, est aboli dans la plupart des colonies britanniques, y compris au Canada, en 1834. (Voir Abolition de l’esclavage, loi de 1833.) Cependant, la ségrégation des Noirs au Canada est justifiée des années durant par la perpétuation de conceptions sur l’infériorité raciale qui étaient à la base de l’esclavage des Noirs. Historiquement, les pratiques de ségrégation raciale diffèrent à travers le pays, souvent selon la province ou la collectivité locale.

LE SAVIEZ-VOUS?
La ville de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, est constituée par charte royale en 1785. Son premier maire, Gabriel G. Ludlow, est un propriétaire d’esclaves. Pendant son mandat de 1785 à 1795, plusieurs restrictions sont imposées à la collectivité noire grandissante. Bon nombre de ces restrictions demeurent en vigueur longtemps après la fin de son mandat. Par exemple, jusqu’en 1870, les Noirs ne peuvent pas prêter serment pour obtenir le statut d’hommes libres. Il leur est interdit d’exercer un métier ou de vendre des marchandises dans la ville, de pêcher dans le port de Saint-Jean et de vivre dans les limites de la ville à moins d’être employés comme domestiques ou comme ouvriers.

Ségrégation raciale dans le système d’éducation

Écoles primaires

Au début du 19e siècle, les gouvernements provinciaux de l’Ontario et de la Nouvelle-Écosse créent des écoles publiques ségréguées. Au début des années 1840, lorsque la structure des écoles publiques est officialisée au Canada (voir Histoire de l’éducation au Canada et Écoles séparées), les commissaires d’écoles de l’Ontario (qui sont tous blancs) créent des écoles séparées pour les enfants noirs dans certaines parties du sud-ouest de l’Ontario, en particulier là où il y a de fortes concentrations de nouveaux arrivants en quête de liberté (voir Loi des esclaves fugitifs de 1850). Il arrive également que des commissaires d’écoles modifient les limites des circonscriptions électorales pour empêcher des enfants noirs de fréquenter certaines écoles, les obligeant ainsi à fréquenter l’école séparée réservée aux Noirs du district.

En 1850, la Common Schools Act, loi régissant l’éducation en Ontario, est modifiée pour inclure une clause relative aux écoles séparées. Cette clause permet la création d’écoles séparées pour les catholiques, les protestants et les Noirs. Cette modification permet à ces collectivités de demander la création d’une école séparée par l’entremise du conseil d’administration scolaire. Toutefois, les commissaires d’écoles publiques réservées aux Blancs se servent de cette clause pour renforcer la pratique de la ségrégation raciale en exigeant des écoles séparées pour les enfants noirs, même si leurs parents s’y opposent.

La ségrégation raciale dans les écoles se manifeste de différentes manières. Dans certains endroits, les écoles disposent de bâtiments scolaires distincts, que l’on appelle des « écoles pour Noirs ». Ailleurs, comme à Hamilton et à West Flamboro, les élèves noirs et les élèves blancs étudient dans un même bâtiment comportant une seule classe, mais à des heures différentes. S’ils assistent aux cours en même temps, ils sont assignés à des bancs différents en fonction de leur race. Dans une photo d’école prise en 1888 à la School Section No. 2 de Colchester, en Ontario, les élèves noirs apparaissent à l’opposé des élèves blancs – c’est un exemple frappant de la ségrégation raciale pratiquée dans le système d’éducation de la localité.

La ségrégation raciale dans l’éducation est renforcée et maintenue par le système judiciaire provincial de l’Ontario. Après la création d’écoles ségréguées, les tribunaux renforcent cette pratique. Les enfants noirs se voient refuser l’admission dans les écoles réservées aux Blancs et des parents noirs poursuivent les commissaires d’écoles publiques.

Une loi semblable est adoptée en Nouvelle-Écosse en 1865. Malgré les modifications apportées en 1884, qui stipulent que les enfants noirs ne peuvent être exclus des écoles situées où ils vivent, la ségrégation raciale se poursuit dans certaines régions à forte concentration de résidents noirs, comme à Halifax. Dans d’autres collectivités de la Nouvelle-Écosse, comme Inglewood et Weymouth Falls, cette pratique persiste dans les écoles en raison des réalités de la ségrégation raciale dans les quartiers résidentiels. Dans des cas extrêmes, les enfants noirs n’ont pas le droit de fréquenter les écoles publiques locales, comme à Fundy et dans le comté de Guysborough, lorsqu’il n’existe pas d’école séparée. Les dispositions originales de la ségrégation raciale dans l’éducation demeurent en vigueur en Nouvelle-Écosse jusqu’en 1950.

En réaction à l’activisme des parents noirs, les écoles ségréguées de l’Ontario disparaissent graduellement. La dernière école ségréguée en Ontario, la School Section No. 11, située à Colchester, ferme ses portes en 1965, après que le député provincial nouvellement élu Leonard Braithwaite présente une motion pour que la clause relative aux écoles séparées réservées aux Noirs soit officiellement retirée de la politique provinciale en matière d’éducation. La dernière école ségréguée en Nouvelle-Écosse, située dans le comté de Guysborough, ferme ses portes en 1983. 

Leonard Braithwaite

Leonard Braithwaite, le premier député provincial noir du Canada.

L’Ontario et la Nouvelle-Écosse ont été les seules provinces à légiférer en matière de ségrégation raciale dans les écoles. Cependant, dans d’autres provinces comme l’Alberta, la Saskatchewan, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, il est acceptable que les résidents blancs refusent aux familles noires l’accès aux écoles publiques locales. On recourt à l’intimidation pour décourager les parents noirs d’envoyer leurs enfants dans les écoles publiques locales ou pour forcer les familles noires à ouvrir leurs propres écoles.

Enseignement postsecondaire

La ségrégation et l’exclusion raciales ne se limitent pas à l’enseignement primaire et secondaire. Des pratiques discriminatoires sont également observées dans les établissements d’enseignement postsecondaire. Certaines universités, comme l’Université McGill, l’ Université Queen’s et l’Université de Toronto, admettent des étudiants noirs de sexe masculin avant la guerre de Sécession, mais les attitudes sociales et institutionnelles changent au tournant du 20e siècle.

Écoles de médecine

En 1918, l’assemblée de l’Université Queen’s, située à Kingston, en Ontario, interdit l’admission d’étudiants noirs dans son programme de médecine. L’université attribue cette décision à l’intolérance raciale des résidents blancs de Kingston, qui ne veulent avoir aucun contact physique avec des médecins noirs. Cependant, un autre facteur clé est en jeu. À l’époque, l’American Medical Association (AMA), une organisation médicale professionnelle qui évalue l’état des écoles de médecine des États-Unis et du Canada, exerce des pressions sur l’Université Queen’s pour expulser les étudiants noirs. Fondée en 1847, l’AMA n’accueille des médecins noirs que vers la fin des années 1960. Cette restriction discriminatoire est pratiquée à l’Université Queen’s jusqu’en 1965 et, bien qu’elle ne soit plus appliquée, demeure en vigueur jusqu’en 2018.

Des périodes d’admission des étudiants noirs aux facultés de médecine de l’Université McGill, de l’Université Dalhousie et de l’Université de Toronto succèdent à des périodes d’exclusion.

En 1916, dans le cadre des restrictions imposées aux étudiants noirs en médecine, le Montreal Maternity Hospital, l’hôpital d’enseignement en obstétrique rattaché à l’Université McGill, parvient à interdire l’admission d’étudiants noirs de sexe masculin. L’Université McGill adopte ensuite des restrictions raciales qui interdisent l’admission d’étudiants noirs dans les années 1920 à 1930, et à nouveau de 1945 jusqu’au début des années 1960. De 1930 à 1947, les étudiants noirs en médecine de Montréal n’ont pas le droit d’effectuer leur internat dans les hôpitaux montréalais. L’Université McGill doit donc prendre des dispositions pour que ses étudiants noirs en médecine puissent satisfaire aux exigences de résidence à l’Université Howard, située à Washington, D.C.

À l’Université Dalhousie, sous la direction du président Stanley Mackenzie entre 1911 et 1931, les étudiants noirs qui ne sont pas des sujets britanniques se voient refuser l’accès à la faculté de médecine. Dans les années 1930, un seul hôpital en Nouvelle-Écosse, le Tuberculosis Hospital, permet aux étudiants noirs en médecine d’y effectuer leur internat.

L’Université de Toronto, quant à elle, refuse d’admettre des étudiants noirs dans les années 1920. Dans une lettre de correspondance concernant la demande d’admission en 1923 de Lean Elizabeth Griffin, une Afro-Américaine, Edward Stanley Ryerson, vice-doyen et secrétaire de la faculté de médecine, informe le registraire James Brebner : « Lorsque [Lean Elizabeth Griffin] a présenté sa demande d’admission, nous ne savions pas qu’elle était de couleur. Les étudiants de couleur représentent un problème à l’hôpital et nous vous serions reconnaissants si vous pouviez éviter d’accepter sa demande. »

À mesure que la profession d’infirmier se développe au Canada du début du 20e siècle jusqu’à la fin des années 1940, les femmes noires se voient souvent refuser l’admission dans les écoles de soins infirmiers. Cette pratique discriminatoire s’explique souvent par le fait que les patients blancs ne souhaitent pas être touchés par des infirmières noires. Dans certains endroits, comme à Montréal, les femmes noires qui ont pu suivre une formation d’infirmière sont limitées au traitement des patients noirs.

Logement et accession à la propriété

Historiquement, l’accès des Noirs aux concessions de terres coloniales et aux logements résidentiels est souvent restreint en raison de leur race. Par exemple, de nombreux loyalistes noirs en Nouvelle-Écosse et en Ontario ne reçoivent pas les terres qui leur ont été promises. Ceux qui les reçoivent se voient accorder des parcelles plus petites, situées sur des terres de moins bonne qualité et dans des endroits physiquement isolés des colons blancs, comme les collectivités noires de North Preston, en Nouvelle-Écosse, et d’Elm Hill, au Nouveau-Brunswick. (Voir Loyalistes noirs en Amérique du Nord britannique.)

Il existe de nombreux cas où les titres fonciers sont assortis de clauses restrictives visant à empêcher la vente ou la location de propriétés aux personnes d’origine africaine et appartenant à d’autres groupes raciaux. Par exemple, une clause des actes de propriété immobilière de Vancouver remontant au moins à 1928 et en vigueur jusqu’en 1965 stipule « que le concessionnaire ou ses héritiers, administrateurs, exécuteurs testamentaires, successeurs ou ayants droit ne vendront ni n’accepteront de vendre, de louer ou de donner à bail lesdites terres et lesdits locaux, en totalité ou en partie, à toute personne de race chinoise, japonaise ou de toute autre race asiatique, à tout Indien ou à tout Noir, ni ne leur permettront de les occuper ». Dans les années 1920, les fonctionnaires municipaux de Calgary, en Alberta, introduisent également des clauses restrictives pour interdire aux résidents noirs d’acheter un logement à l’extérieur des limites des gares de triage. À Sarnia, en Ontario, un acte de propriété de 1946 pour une collectivité du lac Huron d’environ 100 lots destinés à des chalets précise que la propriété ne peut appartenir qu’à des Blancs d’une certaine origine et ne peut être « transférée par vente, par héritage, par don ou par tout autre moyen à toute personne d’origine africaine, asiatique, de couleur ou sémitique, en totalité ou en partie, ni leur être louée, ni occupée par une telle personne ».

Il est fréquent que des Noirs se voient refuser un logement locatif en raison de leur race, ce qui ne leur laisse souvent que peu d’options quant à l’endroit où ils peuvent vivre. Au fil du temps, cette discrimination systémique entraîne une forte concentration de résidents noirs dans certains quartiers des grands centres urbains canadiens, comme Little Burgundy à Montréal.

Emplois et syndicats

Les pratiques de ségrégation raciale se répandent également dans de nombreux secteurs d’emploi au Canada. Les hommes et les femmes noirs sont relégués au secteur des services – barbiers, serveurs, concierges, porteurs de wagons-lits, ouvriers, domestiques, serveuses, blanchisseuses – quel que soit leur niveau de scolarité. Les propriétaires d’entreprises blancs, et même les organismes gouvernementaux provinciaux et fédéraux, n’embauchent traditionnellement pas de Noirs et, s’ils le font, ne leur offrent pas non plus de promotions.

Lorsque le mouvement syndical prend de l’ampleur au Canada vers la fin du 19e siècle, les travailleurs commencent à s’organiser et à former des syndicats dans le but d’améliorer leurs conditions de travail et leur qualité de vie. Cependant, les travailleurs noirs se voient systématiquement refuser l’adhésion à ces syndicats et la protection des travailleurs est réservée exclusivement aux Blancs.


Service militaire

Des hommes noirs servent dans des milices, dans l’armée britannique et dans l’armée canadienne, même s’ils sont parfois forcés de servir dans des unités ségréguées. En 1859, lorsque des hommes noirs de Victoria, en Colombie-Britannique, manifestent leur intérêt à s’engager comme pompiers volontaires, ils sont rejetés par le comité organisateur, composé d’hommes blancs. Le gouverneur James Douglas approuve la création d’une milice destinée aux hommes noirs désireux d’offrir leur service pour la défense contre les menaces d’expansion américaine. L’unité, officiellement assermentée en 1861, s’appelle la Victoria Pioneer Rifle Company, aussi connue sous le nom d’African Rifles.

Les hommes noirs qui tentent de s’enrôler au début de la Première Guerre mondiale sont régulièrement refusés, car on leur dit qu’il s’agit d’une guerre de l’homme blanc. Le gouvernement cherchant plus d’hommes pour servir dans l’effort de guerre, et en réponse à la pression des collectivités noires à travers le Canada, une unité entièrement noire est proposée et approuvée en juillet 1916. Bien que quelques unités de combat acceptent un certain nombre d’hommes noirs, la majorité d’entre eux (soit plus de 600) qui se joignent au Corps expéditionnaire canadien doivent s’enrôler dans le 2e Bataillon de construction, stationné à Pictou, en Nouvelle-Écosse – et ce, peu importe où ils vivent au Canada. Les membres de l’unité ségréguée ne vont pas au combat, car les soldats blancs refusent de se battre aux côtés d’hommes noirs.

2e Bataillon de construction
(avec la permission du Musée de Windsor/P6110)

Établissements commerciaux

Théâtres

Certaines salles de spectacle et de cinéma sont ségréguées. En 1860, le premier balcon du Victoria Colonial Theatre, en Colombie-Britannique, est réservé aux Blancs. Les sièges réservés aux Noirs sont limités à la galerie par le propriétaire de l’établissement. Une altercation éclate lorsque Mifflin Gibbs, son épouse Maria, son ami Nathan Pointer et sa jeune fille tentent de s’asseoir dans la section réservée aux Blancs lors d’un événement de bienfaisance.

Mifflin Gibbs
(avec la permission du Library of Congress)

En février 1914, Charles Daniels, porteur, achète un siège réservé au rez-de-chaussée du Sherman Grand Theatre à Calgary, en Alberta, pour une représentation du Roi Lear. Lorsqu’il se présente, on lui refuse l’entrée au rez-de-chaussée en raison de la couleur de sa peau. Le préposé à la billetterie lui offre plutôt des places sur le balcon supérieur, où les Noirs sont autorisés à s’asseoir. Charles Daniels rejette cette proposition et fait appel aux services d’un avocat pour intenter une poursuite. Le juge tranche en sa faveur, lui accordant un montant de 1 000 $.

Certains théâtres de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, ferment leurs portes aux visiteurs noirs en 1915. Vingt-deux ans avant l’incident bien connu impliquant Viola Desmond à New Glasgow, en Nouvelle-Écosse, une autre femme noire, Lulu Anderson, se voit refuser l’entrée au Metropolitan Theatre d’Edmonton, en Alberta. En novembre 1922, elle poursuit le théâtre pour avoir refusé de lui vendre un billet de cinéma, mais les tribunaux provinciaux, cette fois, statuent en faveur des propriétaires du théâtre.


À Windsor, en Ontario, le Palace Theatre met en place un « espace Crow » pour les clients noirs, en référence aux lois et aux pratiques de Jim Crow en matière de ségrégation. À Montréal, le Loew’s Windsor Theatre annonce publiquement que les clients noirs auront accès aux sièges au balcon supérieur de l’opéra – une section ségréguée qu’ils appellent la « cage à singes ».

Barbiers

Les barbiers blancs sont connus pour refuser de couper les cheveux des hommes noirs. Un barbier refuse, par exemple, de servir l’ancien sénateur Calvin Ruck, à Shearwater, en Nouvelle-Écosse. À Dresden, en Ontario, les cinq barbiers et le seul salon de coiffure ne servent pas les hommes et les femmes noirs.

Restaurants et auberges

Il est pratique courante pour les restaurants à l’échelle nationale de refuser le service aux Noirs. En 1943, un restaurant de Dresden, en Ontario, refuse de servir Hugh Burnett, un militant des droits civils âgé de 25 ans, alors qu’il porte son uniforme militaire. Lorsqu’il écrit une plainte à Louis St-Laurent, sous-ministre fédéral libéral à cette époque, on lui répond que la discrimination raciale n’est pas illégale au Canada. En 1947, on interdit à Dennis St. Helene, un étudiant et travailleur antillais à New Glasgow, en Nouvelle-Écosse, d’acheter un repas dans un restaurant local, parce que « cela éloignerait les clients blancs ».

Bien que les interactions interraciales soient tolérées dans les bars, les pubs et les tavernes, ces espaces publics sont également connus pour refuser de servir des clients noirs potentiels. Le 11 juillet 1936, Fred Christie et une connaissance de couleur noire, Emile King, se voient refuser le service au York Tavern au Forum de Montréal après avoir assisté à un match de boxe. L’homme intente une poursuite de 200 $ devant la cour provinciale, qu’il gagne. Il reçoit une compensation de 25 $ et la taverne est forcée de payer ses frais judiciaires. Les propriétaires de la taverne finissent toutefois par avoir gain de cause en appel. Déterminé, Fred Christie porte l’affaire devant la Cour suprême du Canada en 1939. La Cour rejette sa demande, faisant valoir que les entreprises privées ont le droit, à leur discrétion, de discriminer sur la base de la race. Certaines tavernes en Saskatchewan, en Ontario et en Colombie-Britannique autorisent les visiteurs noirs, mais elles ont des tables ou des annexes réservées à ces clients.

Les hôtels et les auberges de petites localités et de grandes villes refusent souvent de loger des Noirs. Du milieu à la fin du 19e siècle, on ne compte qu’une poignée d’auberges appartenant à des Noirs où les Noirs peuvent séjourner.

LE SAVIEZ-VOUS?
En 1954, le Prince Edward Hotel, situé à Windsor, en Ontario, refuse de louer une chambre à Mary McLeod Bethune, une militante afro-américaine des droits civils invitée à prendre la parole, aux côtés de la première dame des États-Unis Eleanor Roosevelt, dans le cadre du Jour de l’émancipation célébré dans la localité. On offre une chambre à la première dame, mais elles choisissent toutes deux de passer la nuit à Detroit, au Michigan.

Entre 1949 et 1967, le Green Book, un guide de voyage pour les automobilistes noirs publié aux États-Unis, identifie les endroits au Canada où l’on accueille des clients noirs. Cela témoigne du climat racial de l’époque.

Installations récréatives

Dans l’histoire, les Canadiens noirs n’ont accès qu’à peu d’installations récréatives publiques. En 1923, le conseil municipal d’Edmonton adopte une ordonnance interdisant aux Noirs de se baigner dans les piscines municipales après un tollé du public blanc et de l’Edmonton Exhibition Association, qui s’opposent à la baignade mixte. Les Noirs, quel que soit leur âge, n’ont également pas le droit d’utiliser les patinoires. En 1945, Harry Gairey Jr., âgé de 15 ans, et son ami blanc Donny Jubas, vont patiner dans une patinoire intérieure à Toronto, pour se faire annoncer par les employés que Harry ne peut pas être admis, car ils ne vendent pas de billets aux Noirs.

Lors d’une fin de semaine de congé municipal en août 1930, environ 300 membres des trois églises noires de Chatham, en Ontario, visitent le parc Seacliff à Leamington, en Ontario. Ils se voient contraints, par le maire et deux conseillers municipaux, de quitter les lieux. Ceux-ci invoquent une infraction à une convention locale commune empêchant les personnes de couleur de se rencontrer dans la ville ou le canton ou de passer du temps au parc, particulièrement lors des jours fériés.

Cimetières

Même dans la mort, les Noirs sont victimes de ségrégation raciale, étant enterrés dans des cimetières ségrégués. Le cimetière Camp Hill, à Halifax, en Nouvelle-Écosse, comporte une « section réservée aux personnes de couleur » où les anciens combattants du 2e Bataillon de construction sont enterrés. Le cimetière Sainte-Croix, près de Windsor, en Nouvelle-Écosse, a pour politique qu’aucun Noir ni aucune personne de couleur ne puissent être inhumés dans le cimetière. Les cimetières à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, et à Colchester, en Ontario, imposent également des restrictions raciales pour les enterrements.

Transport

Les restrictions raciales dans les logements publics se répandent à certaines formes de transport public, comme les bateaux à vapeur et les diligences. Dans les années 1850, les Noirs n’ont pas le droit d’acheter des places en cabine à bord d’un navire à vapeur à Chatham, en Ontario. Lors de sa tournée de 1841 dans le sud-ouest de l’Ontario, Peter Gallego, résident de Toronto et fils d’un homme noir libre originaire de Richmond, en Virginie, s’étant établi à Toronto dans les années 1830, apprend qu’il n’a pas le droit de monter dans la calèche avec les autres passagers pour un voyage de Hamilton à Brantford en raison de la couleur de sa peau. Le chauffeur ne le transportera que s’il s’assoit à l’extérieur, mais Peter Gallego refuse.

Immigration

Au tournant du 20e siècle, les politiques, les pratiques et les restrictions en matière d’immigration favorisant les personnes blanches visent à empêcher les Noirs et les autres personnes de couleur d’entrer au pays. Le gouvernement fédéral impose la discrimination raciale dans le but de préserver le Canada britannique et anglophone. L’article 38 de la Loi sur l’immigration de 1910 permet au gouvernement d’interdire l’entrée aux immigrants « de toute race jugée inadaptée au climat ou aux exigences du Canada, ou aux immigrants d’une classe, d’une profession ou d’un caractère en particulier ». Ces pouvoirs discrétionnaires supplémentaires s’expliquent par la campagne vigoureuse menée par des hommes et des femmes blancs pour interdire toute immigration noire future. Elle est menée notamment par la Chambre de commerce d’Edmonton, l’Orange Lodge et le chapitre d’Edmonton de l’Imperial Order Daughters of the Empire, qui présentent une pétition au ministre de l’Immigration, Frank Oliver, concernant l’afflux de Noirs provenant de l’Oklahoma. En 1911, le gouvernement libéral fédéral du premier ministre Wilfrid Laurier rédige un décret, un ordre juridique devant être déclaré par le gouverneur général et interdisant aux Noirs américains d’entrer au pays pendant un an. Bien que le décret ne soit jamais officiellement proclamé, les efforts conjugués mettent fin à l’immigration des Noirs dans les Prairies en 1912 (voir Histoire de la colonisation des prairies canadiennes). Certains politiciens sont instigateurs de la discrimination contre les Noirs et la soutiennent. En 1911, William Thoburn, député conservateur de la circonscription ontarienne de Lanark-Nord, déclare à la Chambre des communes : « Préservons pour les fils du Canada les terres qu’ils se proposent de donner aux n—s. »

Contestation de la ségrégation raciale des Noirs au Canada

Tout au long de l’histoire, les Canadiens noirs contestent les lois racistes et les pratiques discriminatoires. Beaucoup se battent au fil des ans pour la déségrégation et le renforcement de leurs droits et libertés dans les espaces publics. Des membres des collectivités noires dans tout le pays organisent des réunions et des manifestations, font circuler des pétitions, font pression sur les politiciens, refusent d’envoyer leurs enfants dans des écoles ségréguées, forcent des écoles blanches à admettre leurs enfants, envoient des délégations auprès des dirigeants gouvernementaux, mènent des actions directes, font la promotion des droits civils par des tests de discrimination et des manifestations assises, et publient des articles et des lettres aux éditeurs dans des journaux noirs et à grand public. De plus, ils intentent des poursuites, interjettent appel et apportent un soutien financier à ceux qui portent leur cause devant les tribunaux. Des personnes noires forment des organisations pour faire collectivement campagne pour le changement et l’égalité d’accès à l’éducation, au logement et à l’emploi.

LE SAVIEZ-VOUS?
Il existe de nombreux organismes communautaires créés par des Canadiens noirs dont le but est de contrer le racisme et de lutter pour l’égalité raciale et le changement social. Il s’agit notamment de la National Unity Association (à Dresden, en Ontario), le Black United Front (en Nouvelle-Écosse), les sections des Associations for the Advancement of Coloured People, la Coloured Political and Protective Association of Montreal, la South Essex Citizen’s Advancement Association (en Ontario), les sections de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA) à l’échelle nationale, la Black Youth Organization (à Toronto), la Negro Citizenship Association (à Toronto), la Coloured Canadian Industrial Association et l’Alberta Association for the Advancement of Coloured People (AAACP) [à Edmonton], et le Black Liberation Front of Canada.

De nombreuses personnes sont reconnues pour avoir lutté contre le racisme visant les Noirs. Bromley Armstrong a une longue carrière en tant que militant. Il promeut notamment la mise à l’essai de la Fair Accommodation Practices Act (loi concernant les pratiques équitables en matière d’hébergement) de 1954, une nouvelle loi ontarienne contre la discrimination. Bromley Armstrong et d’autres militants d’origines diverses visitent les restaurants à Dresden, en Ontario, qui continuent de refuser le service aux clients de couleur, et présentent une demande aux propriétaires de Toronto qui refusent des locataires noirs et appartenant à d’autres groupes raciaux. À Edmonton, Ted King conteste la ségrégation raciale à titre de président de l’AAACP. En 1959, il intente une poursuite contre le Barclay Motel après que le propriétaire l’informe que « les gens de couleur ne sont pas acceptés ici ». Il se sert des tribunaux pour transformer la société. Marlene Green fonde le Black Education Project à Toronto à la fin des années 1960 pour défendre les élèves noirs victimes de racisme systémique dans le système scolaire public. Après avoir dirigé des consultations communautaires, elle rédige le premier rapport sur les relations interraciales dans le Conseil scolaire de Toronto en 1979, qui formule des recommandations détaillées pour répondre aux préoccupations des parents.

Le mouvement des droits de la personne du milieu du 20e siècle est animé par d’innombrables Noirs, d’autres groupes ciblés ainsi que leurs alliés qui résistent et luttent pour le changement, l’égalité et la justice. Les protestations contre la discrimination envers les Noirs influencent l’adoption de lois antiracistes dans différentes provinces et villes à compter des années 1940. Ces lois sont regroupées des décennies plus tard dans les codes provinciaux des droits de la personne et la Charte canadienne des droits et libertés.

En 1944, l’Ontario adopte la Racial Discrimination Act, qui interdit la publication ou l’affichage d’avis, d’enseignes, de symboles, d’emblèmes ou de toute autre représentation à caractère raciste sur des terres ou dans des locaux, que ce soit dans les journaux ou à la radio. Trois ans plus tard, en 1947, la Ville de Toronto instaure une loi anti-discrimination qui interdit aux lieux exigeant un permis de la ville de pratiquer la discrimination raciale et religieuse, sous peine de révocation de leur permis. La même année, la Saskatchewan devient la première province à mettre en place une déclaration des droits. En 1951, l’Ontario adopte la Fair Employment Practices Act (loi concernant les pratiques d’emploi équitables) pour lutter contre la discrimination dans les pratiques d’embauche et sur les lieux de travail en établissant des amendes ainsi qu’une procédure de présentation des plaintes.

À l’échelon fédéral, la Loi canadienne sur les justes méthodes d’emploi entre en vigueur en 1953. Les deux lois antidiscriminatoires antérieures adoptées en Ontario mènent à l’adoption de la Fair Accommodation Practices Act of Ontario en 1954, qui interdit la discrimination dans les services et les installations par toute personne destinée à servir le public. Le Parlement canadien introduit une déclaration des droits en 1960, la première loi fédérale visant à protéger les droits et libertés de la personne. Toutefois, il ne s’agit que d’une loi ordinaire qui n’est pas entérinée par la Constitution canadienne (appelée l’Acte de l’Amérique du Nord britannique à cette époque). En 1982, la Charte canadienne des droits et libertés, inscrite dans la nouvelle Loi constitutionnelle, constitue une loi plus compréhensive en matière de droits de la personne et s’applique à l’échelle du Canada.

Conclusion

Les lois en matière de ségrégation raciale et les pratiques sociales courantes restreignent historiquement les libertés des sujets noirs britanniques et, plus tard, des citoyens noirs canadiens. Elles leur imposent une citoyenneté de seconde classe, tout en donnant simultanément aux Canadiens blancs l’accès à des avantages civiques exclusifs.