Ségrégation raciale des Canadiens d'origine asiatique

Le début de l’immigration sino-canadienne sur l’actuel territoire de la Colombie-Britannique dans les années 1850 suscite une opposition féroce et prolongée de la part des résidents euro-canadiens. Cette opposition s’intensifie avec l’arrivée des immigrants japonais dans les années 1870 et des Asiatiques du Sud au début des années 1900. Pour contrer les prétendus dangers raciaux et économiques que ces groupes représentent, les chefs syndicaux et autres lobbyistes britanno-colombiens réussissent à imposer des restrictions sociales et légales concernant l’embauche, l’hébergement, l’éducation et la participation civique des Asiatiques dans la province. Ces restrictions sont à la base de la ségrégation des Asiatiques en Colombie-Britannique et sur le territoire canadien, ségrégation qui se poursuit jusqu’à l’abolition de l’internement des Japonais et la levée des restrictions électorales à l’encontre des Asiatiques en 1949. Même si elle n’atteint jamais le niveau de séparation raciale présente dans le sud des États-Unis à l’époque de Jim Crow, la ségrégation des Asiatiques au 19e siècle et au début du 20e siècle définit plusieurs aspects de la vie quotidienne au Canada.



Maisons de Canadiens japonais à Steveston (Colombie Britannique), 1942.
Maisons de Canadiens japonais à Steveston (Colombie Britannique), 1942. Source : Province Newspaper / Vancouver Public Library / 1392.

Contexte historique

La découverte d’or en 1857 dans la vallée du fleuve Fraser, dans l’actuelle Colombie-Britannique, donne le coup d’envoi à une importante vague d’immigration chinoise, qui augmente ensuite quand des milliers d’ouvriers chinois arrivent au début des années 1880 pour construire le chemin de fer du Canadien Pacifique. En 1885, une fois le projet terminé, l’intense racisme antichinois en Colombie-Britannique incite l’adoption de la taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois la même année. D’abord fixée à 50 $, cette taxe passe à 500 $ et reste en vigueur jusqu’à l’adoption de la Loi de l’immigration chinoise, en 1923, qui interdit presque toute nouvelle implantation de Chinois au Canada. Bien que 39 000 habitants d’origine chinoise vivent au Canada en 1921, la population n’est que de 32 000 au moment où la loi est abrogée en 1947.

L’immigration japonaise commence en 1877 et augmente considérablement au début du 20e siècle quand des milliers de nouveaux arrivants débarquent en Colombie-Britannique. La population de la province croit que la compétitivité économique nippone et le statut global en pleine expansion du Japon font des Japonais une plus grande menace à la société canadienne que les Chinois. À la suite d’un lobbying agressif antinippon organisé par la province, le Canada négocie en 1908 l’engagement d'honneur Hayashi-Lemieux, dans lequel le gouvernement japonais accepte de limiter l’émigration de ses citoyens de sexe masculin au Canada à 400 par année. Ce nombre est plus tard réduit à 150, et la politique demeure en effet jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale mette un terme à l’immigration japonaise. À cette époque, quelque 23 000 Japonais vivent au Canada, surtout en Colombie-Britannique.

Les Asiatiques du Sud, surtout composés de Sikhs de la région indienne du Pendjab, commencent à arriver en nombre important en 1906. Deux ans plus tard, ils sont 5000 à vivre en Colombie-Britannique (voir Sikhisme au Canada). En réponse au racisme anti-indien et aux inquiétudes de la population, qui juge que les Asiatiques du Sud volent des emplois aux ouvriers blancs, le gouvernement canadien introduit en 1908 un décret qui refuse tout immigrant qui n’arrive pas directement de son pays d’origine. Comme il est impossible de faire le voyage directement depuis l’Inde, le décret met un terme à l’immigration d’Asiatiques du Sud jusqu’en 1947. À ce moment, moins de 2500 Asiatiques du Sud habitent dans la province.

Les nouveaux arrivants en provenance de l’Asie s’installent d’abord sur la côte ouest, et vers la fin du 19e siècle, plusieurs traversent le pays en train vers l’Ontario et le Québec, où ils font face à une opposition similaire, quoique moins prolongée, à leur installation. Par exemple, l’Ontario est la première province qui interdit à tout homme chinois d’embaucher des femmes blanches dans les blanchisseries, les restaurants ou les usines, une loi qui n’est abrogée qu’en 1947.

Travail

Après l’achèvement du chemin de fer du Canadien Pacifique, en 1885, les milliers d’ouvriers chinois qui l’ont construit peinent à trouver du travail. Certains se tournent vers la construction ou l’agriculture, mais les centrales syndicales de la Colombie-Britannique, comme les Chevaliers du travail et le Congrès des métiers et du travail, les excluent de leurs rangs, les empêchant ainsi de trouver des emplois rémunérés dans ces secteurs. Bien que plusieurs Chinois aient pris part à la ruée vers l’or du fleuve Fraser, la Loi sur l’inspection des mines métallifères, adoptée en 1897 par le gouvernement de la Colombie-Britannique, interdit aux ouvriers chinois et japonais de travailler dans l’industrie métallurgique. En 1898, les Asiatiques sont exclus des projets reliés aux travaux publics, et une série de lois subséquentes empêchent leur embauche auprès des plus petites compagnies ferroviaires de la province. Bien que plusieurs Asiatiques du Sud trouvent du travail dans l’industrie forestière après leur arrivée, en 1906, une loi est bientôt adoptée, interdisant à tout Asiatique d’obtenir un permis d’abattage.

Malgré les nombreux obstacles législatifs à leur emploi en Colombie-Britannique, plusieurs ouvriers asiatiques choisissent de rester dans la province, où ils travaillent dans le service domestique ou dans d’autres champs traditionnellement réservés aux femmes blanches, ou à titre de blanchisseurs, de cuisiniers, de serveurs ou de commis de magasin. Quand, en 1914, l’Ontario interdit aux hommes chinois d’embaucher des femmes blanches – une mesure étendue en 1929 afin d’interdire aux hommes chinois de superviser des femmes blanches –, la Saskatchewan adopte une loi similaire, empêchant « toute femme ou fille blanche » de travailler dans « tout restaurant, blanchisserie ou autre entreprise » dont le propriétaire est « un Japonais, un Chinois ou une autre personne orientale ». En 1919, le corps législatif de la Colombie-Britannique emboîte le pas afin de « protéger » les ouvrières blanches contre toute exploitation de la part d’hommes asiatiques. Cette loi, abrogée qu’en 1968, met en place une réelle séparation des femmes blanches et des ouvriers asiatiques.

Avec de moins en moins d’opportunités d’emploi en Colombie-Britannique, certains Asiatiques retournent dans leur pays d’origine, mais la plupart des Chinois se retrouvent coincés au Canada : l’entrepreneur du CPR Andrew Onderdonk renie sa promesse de renvoyer les ouvriers chinois dans leur pays une fois le chemin de fer terminé. Pour trouver du travail et fuir la discrimination systémique sur la côte ouest, plusieurs anciens ouvriers ferroviaires partent vers l’est, de l’autre côté des Rocheuses. En 1877, Jos Song Long ouvre le premier commerce chinois à Montréal : une blanchisserie sur la rue Craig (qui devient, avec la rue De La Gauchetière, le cœur du quartier chinois de Montréal). Au cours de la décennie suivante, des immigrants chinois (principalement de Canton, en Chine) commencent à s’installer dans le quartier, où ils ouvrent des restaurants, des blanchisseries et d’autres commerces de services. Cependant, incapables d’honorer les droits de licence prohibitifs de Montréal, taxe jugée discriminatoire, plusieurs propriétaires sont mis à l’amende ou emprisonnés, alors que d’autres sont forcés de fermer leurs portes de façon permanente.

Quartier chinois de Montréal
Sur le coin Nord-Est du boul. René Lévesque. Construction: vers 1892.

Le quartier chinois de Toronto grandit plus lentement que celui de Montréal, mais après son implantation sur la rue Elizabeth, en 1915, des journalistes, des politiciens et d’autres citoyens critiquent les conditions de travail et de vie des quelque 1000 résidents chinois de la ville. Par exemple, le magazine Saturday Night et le quotidien Globe publient des éditoriaux sur les dangers que représente la main-d’œuvre chinoise dans la capitale ontarienne, où les marchands et les employés chinois travaillent dans des immeubles surpeuplés et insalubres. De nouveaux arrivants défavorisés, notamment juifs et italiens, font des affaires dans des conditions similaires, mais leurs commerces ne constituent pas une menace pour les structures sociales et industrielles de la ville comme l’est le « péril jaune ». Arlene Chan souligne que cette attention négative a eu l’effet contraire à celle que souhaitent les journalistes et d’autres observateurs de Toronto : plutôt que de fermer leurs portes et de fuir la discrimination, les propriétaires et résidents du quartier chinois restent et fondent une communauté d’expatriés forte et solidaire.

Hébergement et soins de santé

Depuis son implantation, dans les années 1880, le quartier chinois de Vancouver est un important centre culturel pour les Chinois et leurs familles, mais attire également un sentiment antichinois. Les fréquentes descentes de police et les inspections sanitaires des quartiers résidentiels poussent plusieurs résidents à chercher de l’hébergement ailleurs dans la ville. Mais à l’extérieur du quartier, peu de propriétaires acceptent d’avoir des locataires chinois, japonais ou sud-asiatiques. Le manque de protections légales contre la discrimination résidentielle signifie que les Asiatiques vivent loin des Blancs, dans des quartiers ethniques, quand ils s’installent dans la province.

Quartier chinois de Vancouver après l’émeute de 1907
Source : Philip Timms Studio / Vancouver Public Library / VPL 940.

Les Asiatiques qui peuvent se permettre d’acheter des propriétés deviennent des cibles faciles pour les militants anti-asiatiques qui souhaitent que la province adopte sa propre version de l’Alien Land Law (loi de la terre étrangère), que la Californie adopte en 1913. Bien que cette loi – qui cible les Japonais en privant « les étrangers qui ne sont pas éligibles à la citoyenneté » de posséder des terres agricoles dans cet État – n’ait jamais été implantée en Colombie-Britannique, les titres de propriétés privées incluent souvent des clauses interdisant la vente à des Asiatiques. Par exemple, le complexe résidentiel British Properties, situé dans l’ouest de Vancouver, développé par les héritiers du brasseur Guinness, interdit formellement les transferts de titres à toute personne d’origine asiatique. Cependant, l’exemple le plus évident de la ségrégation asiatique en matière d’hébergement est l’internement des Japonais durant la Deuxième Guerre mondiale, quand le gouvernement canadien force plus de 22 000 Canadiens d’origine japonaise à quitter leur résidence et les emprisonne dans des camps de concentration en Colombie-Britannique. Ils vivent loin des autres groupes ethniques jusqu’à ce qu’on leur permette de retourner sur la côte du Pacifique, en 1949.


Camp d’internement pour les Canadiens japonais en Colombie Britannique, 1945.
Source : Jack Long / Office national du film du Canada / Bibliothèque et Archives Canada / PA-142853.

La mise sur pied et la croissance des communautés asiatiques au Canada au 19e siècle et au début du 20e siècle ont d’importantes conséquences sur l’inspection médicale et les soins de santé. Après l’apparition d’un foyer de la peste bubonique à San Francisco, en Californie, en 1907, le corps législatif de la Colombie-Britannique ordonne que « tout Chinois, Japonais, Sikh ou autre Asiatique malade » informe les autorités sanitaires de leur condition. Les inspecteurs de santé publique de Vancouver ciblent uniquement les quartiers asiatiques en quête de victimes de la peste. À Montréal, durant l’épidémie de la grippe espagnole de 1918, les autorités civiles excluent fréquemment les patients chinois des hôpitaux « blancs » de la ville, menant à la fondation d’un hôpital chinois par la Chinese Benevolent Association. Les Canadiens d’origine européenne associent « Asiatiques » et « maladies infectieuses » en se basant sur le stéréotype raciste selon lequel les « Orientaux » ne sont pas propres. Journalistes et politiciens les dépeignent souvent comme étant sales et dangereux pour la santé publique.

Éducation

La plupart des immigrants de la première vague sont des migrants de sexe masculin à la recherche de travail temporaire dans les industries primaires en Colombie-Britannique. Cependant, plusieurs d’entre eux choisissent de s’installer de façon permanente au Canada et invitent leur famille à les y rejoindre. Bien que des organismes communautaires pour expatriés offrent des cours d’anglais aux jeunes élèves, plusieurs enfants chinois, japonais et sud-asiatiques fréquentent des écoles publiques, surtout à Vancouver et à Victoria. Ces villes séparent partiellement les enfants chinois, qui constituent la majorité des élèves asiatiques dans les écoles, en les mettant dans des classes composées uniquement de Chinois au niveau primaire et en refoulant les élèves plus âgés qui ne parlent pas anglais aussi bien que les élèves blancs. En dépit de ces mesures, plusieurs parents d’enfants blancs et d’autres membres de la communauté font pression sur les commissions scolaires afin qu’elles se penchent sur ce qu’ils perçoivent comme un problème grandissant de « mixité raciale » entre élèves chinois et blancs dans la cour d’école. Étant donné qu’une loi provinciale interdit aux Asiatiques de se présenter comme commissaire d’école ou de voter aux élections scolaires, la communauté chinoise n’a aucune voix dans les débats sur la ségrégation ou sur tout autre aspect de l’éducation des enfants.

En juillet 1922, la commission scolaire de Victoria vote pour l’implantation d’une ségrégation totale des élèves chinois en ordonnant qu’ils ne fréquentent qu’une des deux écoles chinoises homogènes situées dans l’arrondissement de North Ward. Pour interdire l’entrée aux adolescents récemment arrivés de Chine, dont les compétences en anglais les situent à des niveaux inférieurs à ceux de leurs camarades blancs, tous les élèves du primaire qui ont plus de 12 ans sont exclus de l’école, tout comme les élèves qui ont plus de 17 ans. Malgré les manifestations antiségrégation, tenues entre autres par les parents chinois – et les inquiétudes de résidents vivant à proximité des deux écoles choisies pour le programme, qui auraient préféré que ces écoles soient situées dans le quartier chinois –, la commission scolaire ordonne que la ségrégation commence en septembre. Cependant, le Chinese Canadian Club et la Chinese Consolidated Benevolent Association organisent une grève étudiante, qui commence le premier jour des classes et qui se poursuit jusqu’à ce que la commission scolaire accepte finalement de réintégrer les élèves dans leurs écoles régulières l’automne suivant.

Politique et citoyenneté

En 1872, peu de temps après l’arrivée des premiers immigrants chinois en Colombie-Britannique, la province interdit aux Chinois de voter aux élections provinciales, pour ensuite les empêcher de se présenter. On ajoute les Japonais à la liste des non-votants en 1895 et les Asiatiques du Sud en 1908. En 1885, une loi fédérale interdit aux Chinois de voter aux élections fédérales. La Loi des élections fédérales, de 1920, étend l’interdiction aux Japonais, aux Asiatiques du Sud et à tout Asiatique en refusant le vote fédéral à tout groupe auquel on interdit le vote aux élections provinciales. Malgré une intense campagne de la part de nombreux groupes asiatiques dans la province, et la visite très remarquée en 1922 du politicien indien V. S. Srinivasa Sastri, qui demande aux élus fédéraux et provinciaux d’abroger ces lois et d’accorder aux Asiatiques du Sud le droit de vote au Canada, les Asiatiques continuent d’être exclus du processus de vote jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Enfin, en 1947, les Chinois et les Asiatiques du Sud se voient octroyer le droit de vote dans toutes les élections. Les Canadiens d’origine japonaise sont les derniers Asiatiques à avoir ce droit, en 1949.

Aujourd’hui, les Canadiens d’origine asiatique sont un élément clé de la société canadienne, participent à tous les niveaux politiques et de gouvernance, et tiennent d’importants rôles sociaux, économiques et religieux partout au pays. Ils représentent également une large proportion des minorités visibles de la nation : selon le recensement de 2016, 1 924 635 individus s’identifient comme Canadiens de l’Asie du Sud, 1 577 060 comme Sino-Canadiens, et plusieurs autres comme Coréens, Japonais ou autres Canadiens d’origine asiatique. Bien que les restrictions discriminatoires quant à l’hébergement, au travail, à l’engagement politique et à la participation sociale soient levées, plusieurs nouveaux arrivants asiatiques vivent dans la pauvreté et se regroupent dans les enclaves ethniques des grands centres urbains de la nation (voir Ségrégation résidentielle). Les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux du Canada et des organismes privés ou caritatifs prennent d’importantes mesures afin d’offrir l’enseignement d’une langue seconde, la formation aux adultes et la formation professionnelle aux nouveaux arrivants, asiatiques ou autres, mais plusieurs Canadiens d’origine asiatique font toujours face à des obstacles majeurs, notamment financiers, qui les empêchent de s’intégrer avec succès à la société et à l’économie de la nation.