Murray Sinclair

Murray Sinclair Mizanay (Mizhana) Gheezhik, qui veut dire « celui qui parle d’images du ciel » en langue ojibwée, avocat, juge et sénateur (né en 1951 dans la région de Selkirk, au Manitoba). Admis au Barreau du Manitoba en 1980, Murray Sinclair pratique surtout dans le domaine du contentieux des affaires civiles et criminelles, en droit autochtone et en droit de la personne. En 1988, il devient le premier juge autochtone dans l’histoire du Manitoba et le deuxième dans l’histoire du Canada. En 2009, Murray Sinclair se joint à la Commission de vérité et réconciliation du Canada, et il devient sénateur en 2016. L’ampleur de son travail dans la fonction publique et son implication dans la vie communautaire démontrent son engagement envers les peuples autochtones du Canada.



Murray Sinclair

Jeunesse et formation

Murray Sinclair est né en 1951 dans la région de Selkirk, au nord de Winnipeg, dans l’ancienne réserve autochtone de St. Peter. Ses parents sont Henry et Florence Sinclair. Florence Sinclair meurt d’un accident vasculaire cérébral quand Murray est encore nourrisson. On l’envoie donc vivre chez ses grands-parents. Ils élèveront l’enfant ainsi que ses trois frères et sœurs. Étudiant brillant dès son tout jeune âge, il saute sa troisième et sa septième année. Il est major de promotion et athlète de l’année de l’école secondaire Selkirk Collegiate, promotion de 1968.

Diplômé, il s’inscrit à l’Université du Manitoba et il y étudie deux années. Il doit cependant interrompre ses études et retourner au village pour soigner sa grand-mère malade. Là, il travaille avec le Selkirk Friendship Centre. Vers 1972, il est vice-président régional de la Fédération des Métis du Manitoba. (Voir aussi Centres d’amitié.)

En 1973, Howard Pawley, le procureur général du Manitoba, lui demande de devenir son adjoint particulier. S’intéressant désormais au droit, il pose sa candidature à la Faculté de droit de l’Université du Manitoba. Il s’y inscrit en 1976. Dans sa seconde année d’études, il remporte le prix A. J. Christie en droit civil, remis à l’étudiant obtenant les meilleurs résultats dans le cours d’introduction à l’art de la plaidoirie. Il obtient son diplôme de droit en 1979. Depuis, il a obtenu plusieurs diplômes honorifiques de différentes universités canadiennes, dont l’Université d’Ottawa et l’Université de Winnipeg.

Début de carrière

Murray Sinclair joint le Barreau du Manitoba en 1980 et se met à la pratique du droit. Il concentre particulièrement son attention sur le droit civil, le droit criminel, le droit autochtone et la question des droits de la personne. Avec le temps, il se fait connaître pour son expertise sur ces questions et notamment pour son aptitude savante et subtile à établir l’équilibre entre le système juridique canadien et les enseignements traditionnels des Ojibwés et d’autres peuples autochtones. Par ce savoir, il en vient à susciter l’admiration des communautés autochtones et non autochtones. Mais au tout début, il devra passablement se démener pour obtenir tout le respect auquel il a droit.

Lors d’une de ses premières causes, le juge le prend pour le prévenu et lui demande ce dont on l’accuse. Cet incident hautement significatif montre précisément pourquoi Murray Sinclair a senti l’appel de la pratique du droit. Il considère que les Autochtones font l’objet d’accusations disproportionnées sur des crimes mineurs, simplement pour que les corps policiers puissent rencontrer leurs quotas d’arrestations. L’expression de ses vues attire souvent l’attention des médias et sa critique du système judiciaire se formule souvent dans des tours journalistiques comme : « Un avocat déclare : la police traite l’Autochtone comme s’il était une proie ». Sa popularité croissant, on lui propose de devenir juge. Il décline cette offre à deux reprises. Il va plutôt continuer de fournir ses avis légaux à divers organismes, dont la Commission des droits de la personne du Manitoba, la Fédération métisse du Manitoba et l’Assemblée des Chefs du Manitoba. (Voir aussi Droit des Autochtones et Autochtones : justice.)

Carrière en tant que juge

En 1988, à l’âge de 37 ans, il finit par accepter le poste de juge. En tant que juge en chef adjoint de la Cour provinciale du Manitoba, il devient le premier juge autochtone de l’histoire du Manitoba, le second de l’histoire du Canada. La même année, le gouvernement du Manitoba instaure la commission d’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones. En vertu de sa vaste expérience concernant les droits de la personne et les questions autochtones, Murray Sinclair est nommé co-commissaire de la commission d’enquête, par son mentor, Howard Pawley, lui-même maintenant premier ministre provincial du Manitoba. En janvier 2001, Murrray Sinclair est nommé à la Cour du Banc de la Reine du Manitoba. Une fois de plus il devient le premier juge autochtone nommé à ce niveau de la hiérarchie juridique manitobaine.

Faits saillants de carrière

Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones

L’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones est mise en place par le gouvernement manitobain en avril 1988 en réaction à deux incidents impliquant des Autochtones au sein du système judiciaire manitobain. Le premier de ces incidents a lieu en novembre 1987. Deux hommes, Dwayne Johnston et James Houghton, font l’objet d’un procès pour le meurtre, survenu en 1971, de Helen Betty Osborne, une femme de la nation crie. Le second de ces incidents concerne une enquête policière interne ayant succédé, en mars 1988, au meurtre de John Joseph Harper, un membre de la Première Nation de Wasagamack, par le policier Robert Cross de Winnipeg. Ces deux incidents sont alors perçus comme des exemples patents de la faillite du système de justice dans son traitement des citoyens autochtones au Manitoba. Le premier ministre du Manitoba nomme co-commissaires de la commission d’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones le juge Murray Sinclair et le juge en chef adjoint de la Cour du Banc de la Reine, Alvin C. Hamilton.

Le rapport de la commission d’enquête est déposé en 1991. Il fait observer qu’il existe un racisme généralisé au sein de l’administration de la justice criminelle au Manitoba. Le rapport dit : « Un Autochtone en état d’arrestation risque davantage qu’un [non Autochtone] de se voir refuser une remise en liberté sous caution, d’être détenu en attente de son procès et de passer peu de temps avec son avocat ; s’il est condamné, il risque davantage l’incarcération ». Le rapport formule plus de 300 recommandations visant à réformer le système judiciaire. Cela amène le gouvernement manitobain à revoir en profondeur la façon de traiter sa population autochtone. Plusieurs font observer que ce rapport marque un point tournant sur la question du traitement des peuples autochtones au Canada. Le rapport de la commission d’enquête manitobaine de 1988 obtient une attention internationale étendue quand il fait l’objet d’une mention dans un rapport d’Amnistie Internationale sur les droits de la personne intitulé On a volé la vie de nos sœurs. Discrimination et violence contre les femmes autochtones (2004).

Enquête sur les chirurgies cardiaques pédiatriques

Pendant l’année 1994, 12 enfants meurent alors qu’ils subissent une chirurgie cardiaque au Centre des sciences de la santé de Winnipeg. Le programme des chirurgies cardiaques pédiatriques du centre est suspendu, en 1995. Après cette suspension, les parents des enfants décédés réclament une enquête publique sur leur mort. L’examinateur médical en chef de la province du Manitoba requiert donc une enquête au sujet de ces 12 décès. Le juge en chef adjoint Murray Sinclair est alors mandaté pour diriger l’enquête. Il va passer les six mois suivants à s’instruire du mieux qu’il pourra sur les complexes arcanes médicaux de la chirurgie cardiaque pédiatrique.

Les audiences d’enquête commencent à la fin de 1995 et se poursuivent jusqu’en 1998. Elles produiront plus de 80 témoignages et quelque 50 000 pages de transcriptions. En novembre 2000, le juge Murray Sinclair dépose son rapport. Il y est conclu qu’au moins 10 des 12 décès d’enfants auraient pu être évités, si les traitements adéquats avaient été prodigués. Le rapport signale aussi que la preuve est faite que, dans la majorité de ces cas, les parents n’ont pas été antérieurement informés de façon suffisamment détaillée. Cela leur aurait pourtant permis de produire un consentement éclairé sur la décision de procéder ou non à ces chirurgies.

Commission de vérité et de réconciliation

En 2007, des survivants de pensionnats indiens au Canada concluent une entente avec les églises chrétiennes de tout le Canada, ainsi qu’avec le gouvernement fédéral. Un des éléments de cette entente est la mise en place de la Commission de vérité et de réconciliation (CVR), visant à produire le récit circonstancié de l’histoire de ces pensionnats. Historiquement, ces écoles avaient été mises en place, en conformité avec une directive canadienne procédant de la Loi sur les Indiens. Ces écoles visaient ouvertement à assimiler les Autochtones à la culture canadienne, au sens le plus large du terme, et à les séparer du mode ancestral et traditionnel d’éducation et d’encadrement de leurs enfants. Selon cette directive, il était interdit aux enfants autochtones pensionnaires de parler les langues autochtones et de pratiquer leurs cultes traditionnels. L’objectif de la Commission de vérité et de réconciliation sera de jouer un rôle intégral et entier dans le processus d’apaisement et de réconciliation entre les peuples autochtones, les églises et le gouvernement fédéral.

Pressenti d’abord en 2007 pour présider la Commission, le juge Murray Sinclair décline l’offre. C’est qu’ayant tout juste mené à terme l’enquête sur les chirurgies cardiaques pédiatriques, et restant bien conscient du fait que ses grands-parents et ses parents avaient été envoyés dans des pensionnats autochtones, il appréhendait fortement le coût émotionnel qu’exigerait de lui cette Commission. Il avait donc sciemment retiré son nom de la liste de ses présidents potentiels.

Les trois membres originaux de la Commission, le juge Harry S. Laforme (président), mesdames Charlotte Dumont-Smith (commissaire) et Jane Brewin Morley (commissaire) obtiennent des résultats partiels et mitigés. Ainsi, en 2009, on redemande au juge Murray Sinclair de présider la CVR. Il a alors le sentiment que la Commission d’origine a fait bien peu pour vraiment apaiser la douleur des survivants. Il accepte donc de présider une nouvelle mouture de la CVR, sous une condition : les décisions du groupe ne s’y prendront plus à la majorité simple, mais strictement sur consensus.

Il introduit d’autres changements importants dans le fonctionnement de la CVR. Il impose que les quartiers généraux de la Commission soient relocalisés d’Ottawa à Winnipeg. Il soustrait le président de la CVR de l’autorité du département des Affaires Indiennes et du Nord Canada. Il met en place une relation directe et ouverte entre la CVR et les églises, de façon à ce que celles-ci bénéficient d’un traitement équitable. On peut ajouter à ces changements, une poursuite légale intentée par le juge Murray Sinclair contre le gouvernement conservateur fédéral quand ce dernier se traîne les pieds pour produire les millions de pièces archivistiques pertinentes à la compréhension des activités et des pratiques des pensionnats. Toutes ces interventions du juge Murray Sinclair contribuent à établir le degré de sérieux avec lequel il entend documenter les récits des survivants, des familles et des communautés ayant été affectés par les activités des pensionnats.

En 2015, la Commission compte plus de 7 000 témoignages d’anciens étudiants. Le rapport final (produit le 15 décembre 2015) fait plus de deux millions de mots et tient dans six tomes. Le rapport formule 94 recommandations au gouvernement fédéral. On y révèle surtout les abus systématiques des pensionnats sur les enfants, une pratique que Murray Sinclair qualifie de « génocide culturel ». Au nombre de ces abus figure notamment la stérilisation non consentie. On parle aussi d’au moins 3 200 décès par maladies curables ou malnutrition. De fait, ce nombre pourrait très bien être beaucoup plus élevé. Le juge Sinclair affirme que le nombre de ces morts est probablement plus proche de 6 000, au total.

Carrière en tant que sénateur

En 2016, suite à son exceptionnelle contribution en matière de droits de la personne et de droits des Autochtones au cours de sa pratique de juge au Manitoba, le  gouverneur général David Johnston (sur recommandation du premier ministre  Justin Trudeau) nomme Murray Sinclair sénateur du Manitoba. Avec cette entrée à la Chambre haute, il devient le 16e sénateur autochtone de l’histoire de la nation.

Depuis sa nomination, Murray Sinclair a siégé sur divers Comités sénatoriaux permanents, dont des comités sur les peuples autochtones, sur les questions constitutionnelles et le Comité permanent des pêches et des océans. En 2017, on demande au sénateur Murray Sinclair de mener une enquête sur la Commission des services policiers de Thunder Bay, compte tenu des accusations de racisme systémique dans les forces policières. (Voir aussi : Police.) Il demeure toujours porte-parole des droits des peuples autochtones au Sénat et ailleurs.

Œuvre communautaire et activisme

Depuis 1981, Murray Sinclair assure à l’Université du Manitoba des cours sur le droit des Autochtones. Il a siégé sur plusieurs comités directeurs de groupes communautaires, dont les Scouts, la Société John Howard, les Cadets de l’Aviation royale du Canada, le Canadian Club, la Canadian Native Law Students Association et le conseil d’administration de l’Université de Winnipeg.

Le sénateur Murray Sinclair et son épouse ont aussi mis en place Abinochi Zhawayndakozhuwin Inc. Il s’agit d’un centre de la petite enfance de Winnipeg assorti d’un programme d’immersion en langue ojibwé. Le programme éducatif de cette institution est assuré intégralement en ojibwé.

Vie personnelle

Le sénateur Murray Sinclair est membre de la Three Fires Society, un très ancien conseil d’alliance des peuples ojibwé, outaouais et potawatomi. Lui et son épouse, Katherine (Animiki-quay) Morrisseau-Sinclair ont cinq enfants : Manon Beaudrie (Miskodagaginquay), James (Niigonwedom), Déne (Beendighay-geezhigo-quay), Gazheek (Gazhegwenabeek) et une fille récemment adoptée, Jessica. Ils ont trois petits enfants : Sarah, Misko et Migizii.

Prix et distinctions

Durant sa longue carrière, Murray Sinclair a remporté plusieurs prix prestigieux :

  • Un des premiers Prix nationaux d’excellence décernés aux Autochtones (1994).
  • Prix Égalité de l’Association du Barreau du Manitoba (2001).
  • Médaille de Justice de l’Institut canadien d’administration de la justice (2015).
  • Prix de reconnaissance pour services exceptionnels de l’Association du Barreau du Manitoba (2016).
  • Huit universités canadiennes lui ont également décerné un doctorat honorifique. En 2018, il devient titulaire d’un doctorat honorifique en droit du Barreau de l’Ontario.

Le 1er novembre 2019, à Charlottetown, Île-du-Prince-Édouard, le sénateur Murray Sinclair recevra la prestigieuse médaille Symons. Cette médaille est décernée à une personne qui a apporté une contribution exceptionnelle à la vie canadienne. Parmi les récipiendaires précédents figurent le premier ministre Justin Trudeau et le prince Charles, ainsi que le généticien, militant écologique et animateur David Suzuki.


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