Le Coloured Corps (également connu comme le Corps d’hommes de couleur du capitaine Runchey ou le Corps d’hommes noirs) est une compagnie de milice formée d’hommes noirs, active au cours de la guerre de 1812. Créé au Haut-Canada, où l’esclavage est limité en 1793, le corps se compose d’hommes noirs libres et d’esclaves. Bon nombre d’entre eux sont d’anciens combattants de la Révolution américaine, dans laquelle ils ont lutté aux côtés des Britanniques (voir Loyalistes noirs). Le Coloured Corps participe à la bataille des Hauteurs-de-Queenston et à la bataille du fort George avant d’être rattaché au Corps royal du génie à titre de compagnie de construction. L’unité reprend du service lors des rébellions de 1837 à 1838 (et, comme corps policier, durant la construction du canal Welland).

Les Noirs de l’ancien Haut-Canada

Après la Révolution américaine, un premier groupe important d’Afro-Canadiens s’établit en Amérique du Nord britannique. La plupart sont des esclaves introduits dans la province comme butin de guerre ou comme propriété des réfugiés loyalistes. Cependant, certains d’entre eux, dont Richard Pierpoint, ancien esclave originaire de Bondu (Sénégal) et ancien combattant de la révolution, ont recouvré leur liberté sous la Couronne britannique lors de la guerre.

Environ 500 à 700 Noirs vivent au Haut-Canada (Ontario) à l’arrivée du lieutenant-gouverneurJohn Graves Simcoe, en 1792. John Simcoe souhaite abolir l’esclavage, mais la législature du Haut-Canada s’oppose à plusieurs de ses réformes. De nombreux membres des deux chambres du Parlement, eux-mêmes propriétaires d’esclaves noirs ou appartenant à des familles esclavagistes, s’inquiètent de l’impact économique que pourrait avoir l’abolition de l’esclavage (voir Esclavage des Noirs). Par conséquent, la Loi limitant l’esclavage au Haut-Canada, promulguée le 9 juillet 1793, constitue une version largement limitée du projet de John Simcoe. Elle interdit l’importation de nouveaux esclaves au Haut-Canada et restreint la durée de l’esclavage à neuf ans. Comme l’explique l’Institut Harriet Tubman de recherche sur les migrations mondiales des peuples africains de l’Université York, il est difficile de savoir quels soldats au sein du Coloured Corps étaient libres et lesquels étaient asservis.

Formation du Coloured Corps

Vers 1812, le spectre grandissant d’une invasion par les États-Unis représente une menace considérable aux libertés accrues dont jouissent certains Afro-Canadiens, ce qui en pousse plusieurs à rejoindre les rangs des milices. Pour beaucoup, une victoire américaine pourrait très bien conduire à un retour à l’esclavage. Des Noirs libres servent dans la milice depuis sa création, en 1793. Toutefois, la formation d’une compagnie indépendante, constituée entièrement d’Afro-Canadiens, n’est proposée qu’à la veille de la guerre de 1812, lorsque Richard Pierpoint offre de former un corps d’hommes de couleur à la frontière du Niagara. Initialement rejetée par le gouvernement du Haut-Canada, cette offre est révisée après l’occupation américaine de Sandwich (Windsor) le 12 juillet 1812.

À la fin août, le noyau d’une compagnie d’hommes noirs est formé à Niagara, au sein de la 1re milice Lincoln. Cependant, au lieu de désigner Richard Pierpoint, on confie le commandement à un officier blanc de la région, le capitaine Robert Runchey. Qualifié de « mouton noir », et de « mécontent gênant et sans envergure », Robert Runchey se montre à la hauteur de sa réputation de mauvais dirigeant en séparant les hommes noirs des autres miliciens. Dans certains cas, il rétrograde même des officiers noirs au rang de domestiques au service d’autres officiers.

Comme on pouvait s’y attendre, le recrutement s’avère difficile dans la péninsule du Niagara. Le Corps des hommes de couleur de Robert Runchey demeure de petite taille. Début octobre, 14 soldats noirs de la 3e milice de York sont mutés volontairement dans cette unité. La majorité des hommes vivent au Haut-Canada dans des villes et villages de la région de Niagara, à York (Toronto), et dans la baie de Quinte, près de Belleville (voir Quinte West). L’un d’eux, George Martin, de Niagara, a été libéré de l’esclavage par son père, Peter Martin, en 1797. (Quatre ans auparavant, ce dernier avait signalé l’incident impliquant Chloe Cooley au lieutenant-gouverneurJohn Graves Simcoe, un événement ayant précipité l’adoption de la Loi limitant l’esclavage au Haut-Canada.)

Une fois portée au nombre d’environ 40 hommes, la compagnie entame sa formation militaire au fort George.

La bataille des Hauteurs-de-Queenston

Le matin du 13 octobre 1812, un détachement de l’armée américaine, sous les ordres du major général Stephen Van Rensselaer III, entreprend l’invasion du Haut-Canada en traversant la rivière Niagara à Queenston. La compagnie de Robert Runchey entreprend sa marche vers Queenston à partir du fort George, avec les renforts du major général Roger Sheaffe, et fait son arrivée après la mort de sir Isaac Brock le même jour. Elle se joint alors aux combattants des Six‑Nations du capitaine John Norton pour accomplir des missions de tirs isolés contre l’armée américaine sur les hauteurs de Queenston, avant de s’intégrer à la ligne de bataille de Sheaffe.

Aux côtés des 41e et 49e divisions d’infanterie, la compagnie de Robert Runchey « tire une seule fois à la volée en faisant preuve d’une habileté d’exécution considérable, puis charge dans un immense tumulte », provoquant la capitulation des Américains. Robert Runchey, s’étant absenté le matin de la bataille, présente sa démission. La compagnie se retrouve temporairement sous le commandement du lieutenant James Cooper, de la 2e milice de Lincoln. D’après les dépêches de l’époque au sujet de Cooper, celui-ci dirige ses hommes « en faisant preuve d’un grand courage ». (Voir aussi Bataille des Hauteurs-de-Queenston.)

Campagnes de 1813

Renommée le « Coloured Corps » ou « Black Corps » (Corps d’hommes de couleur ou Corps d’hommes noirs), la compagnie devient une unité de milice de service général, passant l’hiver au fort George. Elle s’y trouve le 27 mai 1813, lorsqu’un grand détachement américain lance une attaque amphibie contre le fort (voir La bataille du fort George). Dépêchés sur la plage pour s’opposer au débarquement, le Coloured Corps et les troupes britanniques « échangent une salve destructrice et rapide » avec l’ennemi qui se trouve tout près. Le Coloured Corps perd quatre hommes, qui sont blessés ou faits prisonniers, avant d’être repoussé par les tirs de l’artillerie navale américaine. Le Coloured Corps bat en retraite vers Burlington Heights avec les troupes du brigadier général John Vincent. Le reste de l’année, le Coloured Corps prend part au blocus de l’armée américaine au fort George, où il endure les mêmes privations et conditions difficiles que les troupes britanniques.

Construction du fort Mississauga

Après la capture du fort Niagara par les Britanniques, le 19 décembre 1813, le Coloured Corps est rattaché au Corps royal du génie afin de contribuer à la réparation des fortifications à l’embouchure de la rivière Niagara. On ignore si la race influence alors le choix des autorités quant à l’exécution de cette tâche, comme un ingénieur militaire le relatera plus tard : « Lors de ma visite de la frontière du Niagara [...] j’ai constaté qu’on y avait formé un corps d’hommes de couleur libres [...] mais qu’on l’avait mis à la disposition des ingénieurs. Je n’en ai jamais compris la nécessité, mais il semble que la coutume veut qu’au Canada on accable ce dernier de tâches les plus diverses. »

Vers le printemps 1814, la compagnie reçoit l’ordre de construire un nouveau fort sur la rive canadienne, fort qu’on baptise le fort Mississauga. Puisque la marine américaine a alors la mainmise sur le lac Ontario, ces travaux se révèlent essentiels à la sécurité des forces britanniques dans la péninsule du Niagara. « Mississauga [...] est un joli petit fort, qui empêchera les navires de remonter la rivière », fait remarquer un officier britannique par la suite. En conséquence, ces tâches empêchent le Coloured Corps de participer à la campagne de Niagara cet été-là, et même au siège du fort Érié, lors duquel les forces britanniques souffrent désespérément de l’absence d’une troupe d’ingénieurs suffisamment formés.

Démantèlement et héritage

Le Corps royal du génie retient les services du Coloured Corps dans la péninsule du Niagara pour le reste de la guerre de 1812. Son ardeur au travail impressionne, à juste titre, les ingénieurs militaires britanniques. En février 1815, l’un d’eux relate d’ailleurs que « nul ne serait mieux destiné à la construction des casernes temporaires que ces hommes libres de couleur, qui sont des experts bûcherons, en général ».

La compagnie est démantelée le 24 mars 1815, après la fin de la guerre. Lorsqu’ils réclament leur récompense pour services rendus, bon nombre de soldats du Coloured Corps font face à l’adversité et à la discrimination. On informe le sergent William Thompson qu’il « doit effectuer lui-même les démarches nécessaires à l’obtention de sa solde », tandis qu’on refuse à Richard Pierpoint, septuagénaire, son voyage de retour en Afrique en guise et lieu d’octroi d’une terre. Lorsqu’on procède à ces octrois en 1821, les anciens combattants du Coloured Corps ne reçoivent que 100 acres de terre, soit la moitié de la superficie accordée à leurs homologues blancs. De plus, de nombreux vétérans ne s’installent pas sur leur nouvelle terre parce qu’elle est de piètre qualité. Malgré toutes ces inégalités, le Coloured Corps a su défendre honorablement le Canada, créant un précédent dans la formation des futures unités de soldats noirs.

Le Coloured Corps reprend du service à Niagara durant les rébellions de 1837 à 1838, du moins une des unités d’hommes noirs ou de couleur volontaires – les autres se forment à Toronto, à Hamilton, à Chatham et à Sandwich (Windsor).

Les Afro-Canadiens et le service britannique

Outre les unités de milice, d’autres Afro-Canadiens s’enrôlent au sein des forces régulières britanniques et servent au Haut-Canada. L’une de leurs fonctions les plus courantes consiste à jouer le rôle de percussionnistes dans les orchestres militaires. À ce titre, un officier de la 104e division d’infanterie raconte qu’un joueur de grosse caisse, le soldat Henry Grant, a accompagné son régiment lors d’une épique traversée hivernale, en parcourant la distance qui sépare le Nouveau-Brunswick du Haut-Canada dans la neige, de février à avril 1813. Après avoir atteint Kingston, celui-ci prend part, au même titre que l’orchestre, à la bataille de Sackets Harbor le 29 mai 1813, au cours de laquelle plusieurs membres de l’orchestre trouvent la mort.

D’autres régiments britanniques ayant mis garnison au Canada pendant une longue période recrutent également des musiciens afro-canadiens, notamment la 100e division d’infanterie, dont le cymbaliste est noir.

Certains régiments britanniques autorisent quelques Afro-Canadiens à s’enrôler comme soldats combattants pendant la guerre de 1812. On sait que plusieurs d’entre eux ont servi dans les rangs des Territoriaux du régiment d’infanterie légère de Glengarry : en effet, un officier américain souligne qu’un homme noir est mort au combat lors de la défense du fort George en mai 1813 (voir Les Canadian Fencibles pendant la guerre de 1812). De manière plus remarquable, l’escouade de pionniers tout entière (l’équivalent d’ingénieurs de combat modernes) de la 104e division d’infanterie se compose de Canadiens noirs. L’un de ces hommes, le soldat John Baker, est blessé à Sackets Harbor; une fois rétabli, il participe aux batailles de Chippawa et de Lundy’s Lane au cours de l’été 1814.