Mathieu, (Joseph) Rodolphe

(Joseph) Rodolphe Mathieu. Compositeur, pédagogue, écrivain, pianiste (Grondines, près Québec, 10 juillet 1890 - Montréal, 29 juin 1962). Issu d'une famille terrienne, il s'installa à Montréal à 16 ans et étudia le piano avec Alphonse Martin et le chant avec Céline Marier (1906-08). À cette dernière, il dédia sa première oeuvre importante, « Le Poème de la mer », pour choeur. Marier présenta son élève à Alfred La Liberté qui lui communiqua de son enthousiasme pour l'oeuvre de Scriabine, compositeur que Mathieu ne connaissait pas. Cette rencontre impressionna vivement le jeune musicien, dont certaines oeuvres pour piano telles que Chevauchée et la Sonate furent influencées par le compositeur russe.

À partir de 1907, Mathieu fut organiste à l'église Saint-Jean-Berchmans et donna des leçons de piano, de solfège, d'harmonie et de contrepoint. Il enseigna à plusieurs futurs lauréats du Prix d'Europe, dont Hector (Jean) Dansereau (1914), Wilfrid Pelletier (1915), Ruth Pryce (1920) et Auguste Descarries (1921). Des cours avec Alexis Contant (v. 1910) l'orientèrent définitivement vers la composition. Il écrivit en 1913 la mélodie « Un peu d'ombre » qui fut chantée aux Concerts Lamoureux à Paris en 1924, par Marguerite Bériza, puis à Londres par Sarah Fischer. Le pianiste Léo-Pol Morin mit à son répertoire Chevauchée et Trois Préludes.

Grâce à une souscription lancée par des amis, Mathieu s'embarqua pour Paris en 1920. Sur les conseils d'Albert Roussel, il s'inscrivit à la Schola cantorum où il suivit des cours de composition avec Vincent d'Indy et d'orchestration avec Louis Aubert. Il étudia également la direction d'orchestre avec Vladimir Golschmann et la psychologie avec Pierre Janet au Collège de France, tout en composant les oeuvres qui comptent sans doute parmi les plus intéressantes de sa production: le Quatuor à cordes, le Trio, les études « Monologues » pour violon et les Dialogues pour violon et violoncelle. Une bourse du gouvernement du Québec, la première accordée à un compositeur, lui fut octroyée en 1923 et lui permit de prolonger son séjour. De retour à Montréal en 1927, il enseigna à l'Institut pédagogique des Dames de la Congrégation et au couvent des Soeurs de Sainte-Anne de Lachine. Il composa en 1928 sa Sonate pour violon et piano et fonda en 1929 l'Institut canadien de musique. Parmi ses nombreux élèves, on remarque Fleurette Beauchamp, Lydia Boucher, Pierre Brabant, l'abbé Paul Lachapelle, Raymond Lévesque et Cécile Préfontaine. Il dirigea également l'International Society of Music qui devint en 1934 l'Édition exclusive de musique canadienne et où il publia quelques-unes de ses oeuvres. Il organisa à partir de 1930 les Soirées Mathieu, concerts mensuels qui furent donnés de façon intermittente jusqu'en 1952. La première Soirée eut lieu le 28 octobre et fut consacré à ses oeuvres. Vers la même époque (1930-56), il mit au point les « Tests d'aptitudes musicales », où il reprit les idées de « Problèmes - Aperceptions », traité sur la créativité auquel il travaillait depuis 1915.

À partir de 1934, Mathieu se consacra surtout à l'enseignement et à la carrière de son fils André, né de son mariage avec la violoniste Mimi Gagnon. Des quelques oeuvres qu'il composa alors, le Quintette pour piano et cordes est sans doute la plus achevée. De 1955 à 1959, il enseigna l'analyse au CMM. La Symphonie pour voix humaines pour 12 voix avec accompagnement de cuivres, commencée en 1956, resta inachevée. Elle semble être l'ultime tentative du compositeur pour retrouver l'inspiration des années 1920.

L'art de Rodolphe Mathieu a été soumis à deux forts courants qui ont dominé la fin du XIXe siècle et le début du XXe : la révolution accomplie par Debussy dans les domaines de l'esthétique et de la langue musicale, puis la vague romantique, à travers le wagnérisme et, plus tard, le postwagnérisme de Schoenberg et Berg. Dès ses premières oeuvres, Mathieu s'est délibérément rallié à l'oeuvre de Debussy. On y sent la même volonté de briser les cadres formels, la même recherche de la sonorité pour elle-même et la même utilisation passagère de la gamme par tons, des parallélismes d'accords et des cadences sur accords à notes ajoutées. L'influence debussyste reste néanmoins partielle et se limite à l'écriture. Mathieu est avant tout romantique et ses racines sont wagnériennes; il s'est donné un langage qui relève de l'esprit wagnérien et repose sur le déploiement : échelle chromatique, création de structures locales, mais développement continuel, progression en crescendo. En poussant à sa limite le chromatisme, il s'est aperçu qu'il devait trouver une nouvelle organisation à l'échelle. Dans un cheminement semblable à celui des compositeurs présériels, il aboutit à la résolution par complémentarité. A-t-il en cela été inspiré par la théorie d'attraction des harmonies instables par les harmonies stables que soutenait Scriabine? Quoi qu'il en soit, le procédé de résolution par complémentarité est évident aux tournants des sections du Trio et dans la plupart des compositions de la même époque. Le dessin thématique a l'allure d'un modèle sériel, et Mathieu s'applique à fuir la tonalité, à éviter les répétitions. Il ne faut pas en déduire qu'il accepte le système sériel dans son intégralité. L'a-t-il mal compris? Dans un texte, il le dénonce avec vigueur : l'accepter, selon lui, c'est se libérer des cadres traditionnels pour s'engager dans une discipline plus tyrannique encore, arbitraire et contraire aux lois élémentaires de l'esthétique et de l'expression. Il y a en Mathieu une dualité qui, d'une part, le pousse à une rigueur dans l'organisation des microstructures et, d'autre part, lui fait mettre au premier plan l'expression lyrique et utiliser les formes déployées et proliférantes. Si cette dernière tendance n'étonne pas chez lui, la première pourrait s'expliquer par un besoin de s'engager dans des voies où les formes sont à inventer. Chez lui, la liberté a toujours eu la plus grande part; et cette liberté, c'était parfois de choisir une rigueur qui n'était pas dans les habitudes du temps.

Par sa volonté d'inventer un langage, par son expression postromantique, prônant la variation continuelle et l'emploi de la cellule génératrice, par sa conviction de la nécessité de l'évolution de l'expression artistique, Mathieu s'inscrit dans le mouvement général d'évolution de la musique contemporaine, modestement sans doute mais spontanément et à ses risques. La richesse de son imagination et l'aisance dans l'expression de ses idées ont fait le reste pour conférer à ses oeuvres une valeur intrinsèque en même temps qu'un intérêt indéniable. Sa musique sait rendre compte de ce que Baudelaire appelait le caractère « insaisissable et tremblant de la nature ».

Au moment où Mathieu aurait voulu assurer une meilleure diffusion à ses oeuvres, les auditoires tout comme les critiques, sauf Léo-Pol Morin, n'étaient aucunement préparés à percevoir et à comprendre son langage, et cela même si chez lui l'émotion passe directement dans l'oeuvre. Déjà, la nouveauté des procédés créait une barrière. À cette époque, le simple fait d'adopter la syntaxe debussyste conférait à un langage musical un certain hermétisme et reléguait même son auteur dans la catégorie des esthètes. D'avoir superposé à ce langage un souffle germanique plus contemporain encore ne pouvait que lui couper complètement tout contact avec un milieu ancré dans la tradition. Le talent de Rodolphe Mathieu n'a pas réussi à l'élever au rang de pionnier de la nouvelle musique canadienne, une place que d'instinct il s'était méritée; son oeuvre refusée n'a pu indiquer le chemin de la création musicale aux nouveaux talents. Dans les années 1960, quand on a pu enfin entendre quelques-unes de ses oeuvres, une nouvelle école était déjà née et Mathieu, quoique de taille, n'avait pu présider à sa naissance.

Le Centre de musique canadienne lui a accordé le statut de compositeur agréé à titre posthume. Son nom a été donné à une avenue du nord-est de la métropole en 1965. La salle de concert aménagée en 1981 à l'UQTR porte le nom de salle Rodolphe-Mathieu. RCI lui a consacré un volume de sa collection Anthologie de la musique canadienne, paru en 1988 (4-ACM 32). En 1990, pour commémorer le 100e anniversaire de sa naissance, la chapelle historique du Bon-Pasteur de Montréal présenta l'exposition « Rodolphe Mathieu (1890-1962) : un musicien à connaître », préparée par Anik Larose.

Voir aussi André Mathieu, son fils.

Compositions

Musique de chambre

Lied : 1915; vn, p; Hérelle 1921; (1988); 4-ACM 32 (Lupien vn, Creaser p).

Quatuor à cordes : 1920; ms; 4-ACM 32 (Quat Morency).

Trio : 1921; p, vn, vc; PMC XI; RCI 514 et 4-ACM 32 (Trio de Mtl).

Douze Études modernes« Monologues » : 1924; vn; ms; RCI 243 et 4-ACM 32 (Staryk).

Vingt-deux Dialogues : v. 1924; vn, vc; ms incomplet.

Sonate : 1928; vn (vc), p; ms; 4-ACM 32 (Saint-Cyr).

Quintette : 1942; p, quat cdes; ms; RCI 123 et 4-ACM 32 (Bress), L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Dussault).

Piano

Chevauchée : 1911; International Soc. of Music; 4-ACM 32 (Bessette).

Trois Préludes« Sur un nom », « Vague », « Une muse » : 1912-15; p (version orch s.d.); Hérelle 1921, PMC VI (p), PMC VIII (orch); (p) RCI 135 (J. Dufresne), 4-ACM 32 (L. Lortie), (orch) 4-ACM 32 et CBC SMCD-5090 (O métropolitain).

Sonate : 1927; PMC VI; RCI 123 (Bourassa), L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Dussault), 4-ACM 32 (Bessette).

Aussi variations sur Venez, divin Messie! pour org (P-T, 24 déc. 1910).

Choeur ou voix

« Le Poème de la mer » (R. Mathieu) : 1908; ch; ms.

« Larmes » (R. Mathieu) : 1909; ms; 4-ACM 32 (G. Lavigne).

« Les Yeux noirs » (J.-E. Marsoin) : 1911; v, p; ms; L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Daveluy), 4-ACM 32 (G. Lavigne).

« Un peu d'ombre » (P. Newton) : 1913; sop, orch; ms; (sop, p) L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Daveluy), 4-ACM 32 (G. Lavigne).

« Harmonie du soir » (Baudelaire) : 1924; sop (tén), vn, orch; ms.

Saisons canadiennes (R. Mathieu) : avant 1927; basse, p; ms; RCI 365 et 4-ACM 32 (Rouleau).

Symphonie-ballet avec choeurs : 1927; ch, orch; ms incomplet.

Deux Poèmes« Après ton appel », « Quand tu pleures » (R. Mathieu) : 1928; tén, quat cdes; ms; (sop, quat cdes) L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Daveluy), 4-ACM 32 (G. Lavigne).

Sanctus et Benedictus : 1931; SATB ou 2 parties, org; International Soc. of Music 1931.

Prière : « O Jésus vivant en Marie » : 1933; vx d'hommes, org; ms; (1988); 4-ACM 32 (Ens vocal Claude-Gosselin).

« Lève-toi, Canadien » (R. Mathieu, aussi trad) : 1934; SATB, orch (harm); Éd. exclusive de musique canadienne 1934.

« Petite main » (F. Gaudet-Smet) : 1955; sop, p; ms; L'Oiseau-Coeur OC-S-02 (M. Daveluy), 4-ACM 32 (G. Lavigne).

Symphonie pour voix humaines : 1960; 12 vx, p ad lib. (cuivres); ms inachevé.

Autres oeuvres figurant au catalogue établi par Léo-Pol Morin dans Le Nigog.