Cuir, travail du

Il débute en Nouvelle-France au XVIIe s. en même temps que l'exploitation du sol par les premiers colons de Québec et de Ville-Marie.

Il débute en Nouvelle-France au XVIIe s. en même temps que l'exploitation du sol par les premiers colons de Québec et de Ville-Marie. Dans la jeune colonie, les métiers ne sont pas régis par les statuts et règlements des corporations de métiers français, malgré les demandes réitérées de l'intendant Talon dont l'idéal de qualité de production exige la surveillance des artisans (voir Apprentissage au Canada du XVIIe au XIXe s.) Le cloisonnement des nombreux métiers reliés à la transformation de la matière et à la fabrication d'objets (peaussiers, mégissiers, hongroyeurs, baudroyeurs, chamoiseurs, ceinturiers, bourreliers, savetiers, savetonniers, coffretiers, formiers, talonniers, etc.) n'existe pas non plus. Les tanneurs, par ex. emploient en toute liberté les méthodes réservées, en France, à d'autres artisans, tandis que les cordonniers et les selliers dépassent les fonctions originales auxquelles leur titre donne droit dans la métropole.

D'abord pourvus en peaux ouvrées dans les manufactures royales de France ou apprêtées des tanneurs privés, les habitants de Québec voient en 1668, la première tannerie s'ériger à la Pointe-Lévy. Menée par un maître tanneur venu de France quelques années auparavant, l'entreprise ne tarde pas à prospérer et à inspirer d'autres maîtres tanneurs et marchands: Johan, Thibierge, Larchevêque, Perthuis, Fornel, Bégon.

De façon générale, les 68 tanneurs et marchands de la colonie se procurent, à contrat, la matière première chez les bouchers, fournisseurs principaux de peaux de mouton, de bouef, de vache et de veau; la chasse et la pêche agrandissent également l'éventail des peaux à traiter: vache de mer, loup marin, orignal, chevreuil et ours. Les opérations du tannage rappellent celles en vigueur en France, à part quelques modifications. La grande majorité de la production est constituée de cuirs résistants destinés aux chaussures, aux bottes robustres et aux harnais. Entreprises avec ténacité, les tanneries ne cessent d'augmenter et de progresser en Nouv. France. Malgré des frais d'exploitation élevés, les tanneries subsistent du fait sans doute qu'il existe un besoin pressant de cuirs et qu'on peut se procurer une grande variété de peaux. D'abord assurées par des maîtres artisans de France, les tanneries deviennent vite l'apanage des marchands et des négociants suffisamment riches pour les exploiter.

La fabrication d'objets en cuir par des cordonniers ou des selliers occupe 132 hommes de métier à Québec de 1660 à 1760. De ce total, 55 cordonniers et selliers sont réputés indépendants avec boutique et sont nommés « maîtres » par leurs contemporains. Le cordonnier de la Nouv. France fabrique des souliers français, des mocassins, des mules et des pantoufles tandis que le sellier s'occupe des harnais, des dossières, des selles, des courroies et des colliers pour chiens et chevaux. Confronté à un rude climat, l'artisan cordonnier est forcé d'offrir à sa clientèle un soulier aussi robuste que chaud et de modifier ses modèles.

L'artisan cordonnier dépend des tanneries pour ce qui a trait à l'abondance et à la qualité des cuirs et aux commandes de l'armée. Pendant qu'il passe du statut d'immigré ou d'engagé à celui de maître d'une petite boutique, le tanneur et le marchand cherchent à s'emparer de tout le travail du cuir, et ce, malgré ses plaintes et ses représentations auprès du Conseil souverain.

Peu de changements dans l'art et la pratique des métiers du cuir paraissent survenir avec l'arrivée des artisans brit. après la Conquête jusqu'à la fin du XVIIIe s., sauf l'introduction de nouveaux modèles de chaussures et de bottes militaires.

Au XIXe s., on innove dans les tanneries et les manufactures de chaussures, ces innovations touchent l'utilisation de l'énergie, la technologie, l'organisation du travail et la concentration des capitaux. Mais ce n'est qu'à la fin du siècle que les tanneries connaissent des changements significatifs dans leurs modes de production. En effet, tant au H.-Canada qu'au Bas-Canada, les peaux sont traitées de façon artisanale; encore aujourd'hui, des tanneries canadiennes traitent les cuirs de cette manière. Pendant les années 1880, les tanneries américaines innovent en utilisant et en délaissant le tannin végétal au profit du chrome. Ce procédé réduit le temps de tannage de neuf mois à cinq ou six semaines; il abaisse du coup les frais de production et améliore même la qualité du produit. Il semblerait que les tanneries ontariennes emboîtent le pas plus rapidement que les québécoises, qui n'utilisent le chrome que vers 1910. Ce serait là l'une des causes de leur avance sur les tanneries québécoises, jusqu'alors les premières au Canada. L'exemple ontarien des tanneries Davis, de la région de Kingston et de Toronto, illustre bien l'évolution de cette industrie.

Bien que l'industrie de la tannerie prenne naissance au Qc, elle s'y développe moins bien. En 1949, le pays compte 70 tanneries, dont 33 québécoises et 28 ontariennes: les tanneries québécoises emploient 606 travailleurs pour produire 11 p. 100 du marché canadien pendant que les 3 852 travailleurs ontariens assurent 86 p. 100 de la production totale du cuir au Canada. Aujourd'hui, d'après le recensement de 1995, il ne resterait que 8 tanneries au Québec et aucune en Ontario.

Dans la première moitié du XlXe s., l'artisan cordonnier canadien pratique son métier comme le faisaient ses ancêtres. Il est remplacé petit à petit par le cordonnier marchand, par le compagnon salarié de la manufacture et de la fabrique et par l'ouvrier spécialisé des grandes industries du XXe s. De 1810 à 1860 env. coexistent au Qc deux modes de fabrication des chaussures. Le premier est traditionnel: l'artisan solitaire fabrique des chaussures sur commande. Le second est celui du cordonnier marchand qui confie à des compagnons des opérations distinctes, augmentant ainsi le rendement de son entreprise. Les ateliers commencent à grossir; la fabrication subit un début de morcellement des tâches: des compagnons travaillent à salaire dans des ateliers ou à domicile, une certaine concentration de capitaux s'organise enfin pour répondre aux frais d'une production qui augmente.

La révolution technologique, alimentée par la découverte de nouvelles sources d'énergie et la mécanisation, transforme complètement le métier de cordonnier, à partir de la deuxième moitié du XlXe s. Mises au point en 1845, la machine à coudre, les empeignes et les tiges Howe suppriment une táche que les femmes effectuaient à domicile. Puis, vers 1860, l'équipement fonctionne à la vapeur, augmentant le rendement. Un contexte économique favorable allié au progrès des techniques donnent à cette industrie un essor sans précédent. Exemple de cette évolution rapide: la ville de Québec compte neuf manufactures de chaussures en 1861, et 73 en 1871.

L'industrialisation de la fabrication de la chaussure cause un profond bouleversement dans l'organisation et les relations de travail. Le progrès exige la concentration des capitaux et la rentabilité maximum de l'entreprise. Les propriétaires doivent s'assurer le concours des gestionnaires, chefs de production et contremaîtres, pour tirer tout le profit possible des ouvriers. Une structure hiérarchique fondée sur la poursuite de ce but domine. Les cordonniers de l'industrie travaillent dans des conditions difficiles: ateliers insalubres, longues heures de travail, rémunération à la pièce. Ils courent les risques: se blesser, perdre leur emploi, alors que le chômage sévit, et perdre la qualification liée auparavant à la pratique traditionnelle. Ce dernier phénomène, provoqué surtout par le morcellement de plus en plus poussé des tâches (on compte 150 opérations en 1910), oblige les ouvriers à accepter des gages médiocres puisqu'ils ne peuvent plus monnayer leur qualification pour concurrencer les ouvriers non qualifiés (notamment les femmes et les enfants).

Les travailleurs du cuir québécois ne sont pas réunis en corporation de métier pour défendre leurs droits avant l'implantation des filiales de syndicats américains, dans les années 1860, implantation qui n'est légalisée que durant les années 1870. Puis au tournant du siècle, apparaissent les premiers syndicats nationaux catholiques, à la suite de l'arbitrage célèbre de Mgr Louis-Nazaire Bégin, en 1901. Un relevé des causes d'arbitrages et des grêves révèle que les luttes ouvrières concernent surtout le droit à l'appartenance syndicale, l'augmentation des salaires et l'entrée massive des machines.

Si l'industrie québécoise de la chaussure est florissante à la fin du XIXe s. et se réjouit d'occuper l'avant-scène, elle doit vite accepter de composer avec sa rivale ontarienne, qui la dépasse dès 1910. Le secteur périclite après la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd'hui, le Qc et l'Ont. se partagent encore la majorité de la production canadienne. En 1995, 34 établissements ontariens emploient 4 436 travailleurs pendant que 40 autres procurent du travail à 3 502 ouvriers québécois. Au Canada, l'industrie de la chaussure génère 197 800 000$ en salaires versés presque en totalité dans ces deux provinces.