Gastown

Gastown est un quartier commercial et de vente au détail de la ville de Vancouver, en Colombie-Britannique. Il est délimité par Cordova Street et par la rive du port de Vancouver entre Richards Street et Main Street. Dès son établissement, Gastown a formé le centre névralgique à la ville de Vancouver, et il est maintenant un site historique national.

De nos jours, Gastown est une destination touristique fort populaire où abondent les restaurants, les boutiques de souvenirs, les magasins, les galeries d’art, les boîtes de nuit et les bars. Le district fait aussi partie de Downtown Eastside, le quartier le moins nanti de Vancouver où l’on retrouve des hôtels à chambres individuelles, des logements sociaux et des services sociaux.

Débuts

Le peuple des Salish de la côte connaît bien le territoire qui devient plus tard Gastown, puisqu’il sert de route de portage entre la baie Burrard et False Creek, où se trouve aujourd’hui la rue Carrall. À l’époque, il est possible, à marée haute, de traverser en pirogue d’une étendue d’eau à l’autre. Du côté de la baie Burrard se trouve un point de repère baptisé Lekleki, ce qui signifie « le bosquet des arbres superbes », situé entre les emplacements actuels des rues Abbott et Carrall.

Un des arbres de ce bosquet, un grand érable, sert de lieu de rassemblement aux premiers colons avant qu’il brûle pendant le Grand incendie de 1886. Aujourd’hui, on honore la mémoire de cet arbre au Maple Tree Square, qui est l’intersection principale de Gastown.

Pourquoi « Gastown »?

Gastown est baptisé ainsi en l’honneur du capitaine John Deighton, un marin et tenancier de saloon anglais; sa nature bavarde lui vaut le surnom de « Gassy Jack » (« Jack au gaz »). En 1867, John Deighton est gérant du Globe Saloon, à New Westminster, lorsqu’il se rend compte que certains de ses clients, des ouvriers, sont forcés de marcher près de cinq heures, de la scierie de la British Columbia and Vancouver Island Spar, Lumber and Sawmill Company jusqu’à la baie Burrard, simplement pour prendre un verre. En effet, la majorité d’entre eux habitent sur les terres de la scierie, où l’alcool est interdit.

C’est le 4 juillet de cette même année que John Deighton trouve la motivation de déménager son commerce. Lorsqu’il doit s’absenter quelque temps hors de la ville, il confie la responsabilité de son saloon à un ancien collègue, un patriote américain. À son retour, John Deighton découvre qu’il est au bord de la faillite à la suite d’une grande célébration du Jour de l’indépendance organisée en l’honneur des nombreux Américains expatriés en ville. En effet, pour l’occasion, toutes les boissons sont offertes par la maison et le peu d’encaisses a été dilapidé en feux d’artifice, en poudre à canon, en drapeaux et décorations.

Au mois de septembre 1867, John Deighton charge une pirogue d’un baril de whisky, de deux poules, d’un chien et de marchandises diverses. Avec seulement six dollars en poche, Deighton, accompagné de sa femme, de sa belle-mère et du cousin de sa femme, se rend à la baie Burrard. Le groupe accoste à Lekleki, qui n’est qu’à une courte distance de marche des terres de la scierie. Selon la légende, John Deighton aurait réussi à se faire construire un nouveau saloon en offrant du whisky aux ouvriers assoiffés. Il ne s’agit que d’une cabane de 12 par 24 pieds, mais le nouveau Globe Saloon ouvre ses portes en moins de 24 heures (Voir aussi Gassy Jack Lands on the Burrard Shore [en anglais seulement]).

D’autres commerces suivent rapidement Gassy Jack à la baie Burrard. Les toutes jeunes installations forment bientôt une petite communauté riveraine, entre les actuelles rues Carrall et Cambie. En 1870, la communauté est recensée et officiellement baptisée Granville Townsite, bien que la plupart des gens la surnomment toujours Gastown. Puisqu’elle est à l’origine entourée d’une forêt dense, le transport s’y fait principalement par voie navigable, à l’instar de nombreuses générations d’Autochtones de la région.

Gastown en 1870

Début de l’expansion

Quatre des dix bâtiments qui composent Gastown en 1875 sont des saloons. Dès les années 1880, on y trouve aussi une maison close, une buanderie chinoise, une boucherie et une église missionnaire, ainsi que quelques commerces et hôtels. La population de Gastown, à ses débuts, est relativement diversifiée. Les hommes forment la majorité de la population, mais plusieurs colons, parmi lesquels Gassy Jack, ont des épouses autochtones; on compte également quelques familles nombreuses. Plusieurs des premiers habitants de Gastown sont des marins provenant d’un peu partout dans le monde, bien qu’ils ne s’y installent que temporairement. D’autres viennent des quatre coins de l’Amérique du Nord pour trouver du travail en tant que bûcherons ou pour tenter leur chance avec un petit commerce.

Incorporation et le Grand incendie

Une des conditions de l’entrée de la Colombie-Britannique à la Confédération en 1871 est la construction d’un chemin de fer transcontinental se rendant jusqu’à la côte ouest. Conscients que son terminus est destiné à devenir une métropole d’importance, les spéculateurs et les propriétaires fonciers de Gastown et des environs font en sorte que le gouvernement provincial offre plus de 6000 acres de terrain juste à l’ouest de Gastown à la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique (CP) afin d’y attirer la construction de son chemin de fer.

On spécule d’abord que Port Moody servira de terminus, mais William Cornelius Van Horne, président du CP, annonce l’extension de la ligne jusqu’à Granville. Il insiste en outre pour que Granville soit rebaptisée Vancouver, et la ville de Vancouver est donc incorporée le 6 avril 1886. Le nom de « Gastown » tombe en désuétude jusqu’à ce qu’il recommence à être employé dans les années 1960.

La première étape dans la construction de la nouvelle ville est d’en défricher le terrain. Le 13 juin 1886, un feu de défrichement non contrôlé, provoqué par le personnel de la compagnie de chemin de fer, rase entièrement la ville de Vancouver deux mois seulement après son incorporation. Le feu fait des douzaines de victimes et seuls quelques bâtiments y survivent.

Malgré la dévastation et les lourdes pertes qu’il cause, l’incendie est en fait une bénédiction pour la ville en matière d’urbanisme. Les structures de bois fragiles et construites à la hâte de l’ancien Gastown sont remplacées par des bâtiments plus solides, et les fonds de secours et d’investissement qui affluent après-coup donnent lieu au premier essor économique de la ville.

Du quartier de la vente en gros à la « Skid Road »

Durant les années suivant le Grand incendie, la rue Cordova, dans Gastown, est la principale artère commerciale de la ville, mais elle est bientôt surpassée par la rue Granville, située sur les terres du CP à l’ouest, et par la rue Hastings au sud. On trouve alors à Gastown un mélange de boutiques de détail et d’articles usagés, d’artisans et de petits fabricants, ainsi que des services et des logements destinés aux travailleurs immigrants ou au chômage qui ne passent qu’une partie de l’année en ville. Au tournant du 20e siècle, Gastown est connu comme le district de commerce de gros de la ville, bien qu’une variété de commerces continue à faire des affaires.

Gastown prend de plus en plus d’importance en tant que demeure pour les travailleurs immigrants ou chômeurs pendant la crise des années 1930, alors que des hommes sans emploi de partout à travers le pays viennent s’installer en ville. Des camps de secours gouvernementaux réduisent temporairement le nombre de chômeurs jusqu’en 1935, moment où des milliers de travailleurs de camp déclarent la grève et passent deux mois à Vancouver avant d’entamer la « Marche sur Ottawa ».

Vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Gastown est surnommé « Skid Road » en référence aux anciens chemins de traînage en rondins servant à transporter (en anglais, « to skid ») le bois hors des forêts de Vancouver et des autres villes du Pacifique nord-ouest. Les bûcherons et autres travailleurs logent habituellement dans des hôtels à chambres individuelles, si bien que le terme « Skid Road » finit par être associé à la pauvreté et au vice. Skid Row (1956), un documentaire d’Allan King acclamé par la critique et produit par la CBC, offre un aperçu de la vie dans le quartier pendant sa période la plus pauvre.

L’industrie et le commerce se poursuivent à Gastown mais avec moins de vigueur que dans les autres quartiers de Vancouver. Tandis que les bâtiments de Gastown prennent de l’âge et tombent en décrépitude, le nombre de logements vacants augmente et le quartier paraît de plus en plus misérable.

Embourgeoisement et préservation historique

Horloge à vapeur de Vancouver
Horloge à vapeur dans Gastown, Vancouver.
Rue Water, Vancouver
Des piétons sur la rue Water dans le district historique de Gastown, site historique national de Vancouver situé entre les rues Water, Columbia, Hastings et Cambie.
Gastown, 2010
L\u2019intersection sud-ouest des rues Water et Carrall dans Gastown, Vancouver.

En 1966, un grand projet de développement nommé Project 200, proposé pour la zone délimitée par les rues Howe, Abbott et Cordova ainsi que le bord du port, sert à propulser la transformation de Gastown. Le plan original entend raser ce qui reste de Gastown à l’ouest de la rue Abbott, mais il est modifié afin de préserver la majorité des bâtiments historiques du quartier. Project 200 prévoyait bâtir un nouveau centre commercial d’envergure au centre-ville, adjacent à Gastown.

Project 200 naît d’un important projet de développement de réseau autoroutier. Des protestations publiques et des négociations intergouvernementales ratées empêchent toutefois la construction du réseau, tuant dans l’œuf le Project 200; des 14 tours de bureaux proposées à l’origine, une seule voit le jour. Malgré tout, une vague d’entrepreneurs et de promoteurs a déjà investi dans le quartier, inspiré par le potentiel de revitalisation de Project 200. En 1968, des visites à pied dans le quartier attirent l’attention sur l’histoire et le potentiel de Gastown; l’investissement suit peu après.

Les promoteurs voient le potentiel économique que représente la longue histoire du quartier et font rénover les bâtiments historiques au lieu de les démolir. Ils font également de l’histoire une partie importante de la nouvelle image du quartier, notamment en le renommant Gastown et en commandant une statue de Gassy Jack. De nouveaux commerces, dont plusieurs à thème historique, ouvrent leurs portes, et des artistes et artisans commencent à s’installer dans le quartier.

La ville de Vancouver s’implique bientôt dans le projet de Gastown avec un budget de rénovation de plusieurs millions de dollars destiné à l’installation de mobilier urbain, au pavage de la rue Water et de ses trottoirs et à la création des places Blood Alley et Maple Tree; le tout sert à donner au quartier un aspect historique. L’attraction touristique la plus populaire de Gastown, une reproduction d’horloge à vapeur de style édouardien, a été conçue par Raymond Saunders, un horloger du coin, et installée en 1977 pour camoufler un évent à vapeur.

Le passage de « Skid Road » à « Gastown » vient avec le problème de la relocalisation forcée des habitants démunis du quartier. Certains promoteurs cherchent en effet à attirer des artistes afin de leur louer les étages supérieurs rénovés comme studios ou comme logements, au lieu de songer aux anciens habitants du quartier qui ont un revenu fixe. Dans la majorité des cas, l’augmentation de la valeur des propriétés signifie aussi l’augmentation des loyers.

Afin de combattre la pénurie de logements abordables et de préserver une part du paysage urbain d’autrefois, un groupe communautaire se mobilise pour sauver deux hôtels de la rue Cordova de la démolition. Grâce à une subvention gouvernementale, les deux bâtiments sont fusionnés et transformés en logements pour les personnes à faible revenu.

Contre-culture et émeute

À la fin des années 1960, des jeunes issus de la contre-culture viennent s’installer à Gastown en grand nombre, attirés par les loyers relativement peu élevés et l’emplacement central du quartier. Beaucoup d’entre eux sont des Américains fuyant la conscription (voir Guerre du Viêt Nam), tandis que d’autres viennent d’ailleurs au Canada. Plusieurs nouveaux commerces apparaissent avec cette clientèle, dont le Georgia Straight, un journal hebdomadaire alternatif qui offre à plusieurs jeunes adultes récemment installés en ville l’occasion de faire un peu d’argent de poche en vendant des exemplaires.

Toutefois, le maire de l’époque, Tom Campbell, considère que l’arrivée de cette jeunesse de contre-culture est l’un des problèmes les plus pressants de la ville. En effet, Campbell est en faveur de l’embourgeoisement de Gastown mais pas des jeunes qu’elle attire, en particulier ceux qui consomment du cannabis (voir Utilisation non médicale des drogues). Le maire tente, sans succès, de faire fermer le Georgia Straight, et déplore le fait que Gastown « est en voie de devenir la capitale de la drogue au Canada ».

Les tensions entre le maire Campbell et les hippies atteignent leur apogée en 1971 lors de l’émeute de Gastown. Au mois de juillet de cette année-là, Tom Campbell dévoile une nouvelle stratégie policière qu’il surnomme « Operation Dustpan » (ou « Opération porte-poussière »), dans le cadre de laquelle le corps policier passe le quartier au peigne fin, bloque des pâtés de maisons entiers et appréhende les utilisateurs de drogues douces. Pas moins de 59 jeunes hommes et jeunes femmes sont arrêtés en lien avec la possession ou le trafic de drogue au cours des 10 premiers jours.

En réponse à ces descentes policières, la branche vancouvéroise du Youth International Party (les Yippies) organise le « Gastown Smoke-In & Street Jamboree » le 7 août 1971. On prévoit une fête de rue pacifique accompagnée de musique et de danse; on y pratique également la désobéissance civile en fumant ouvertement du cannabis (voir aussi Contestation politique).

Le Smoke-In attire près de 2 000 personnes et, selon la majorité des témoignages, débute effectivement dans la non-violence. La police, toutefois, y voit un outrage à la moralité publique et s’en prend à la foule. Onze civils et six policiers sont blessés, et on procède à l’arrestation de 79 personnes. L’émeute a lieu sous le regard attentif de la radio, de la télévision et des journaux locaux, et plusieurs Vancouvérois sont choqués par la brutalité policière dont ils sont témoins.

Une enquête provinciale portant sur l’émeute en vient à la conclusion que la police a fait un usage « inutile, injustifié et excessif de la force », provoquant « la panique, la terreur et le ressentiment » parmi les personnes présentes. Malgré tout, l’enquête accuse également les organisateurs de l’événement d’être des fauteurs de trouble et innocente en grande partie la police. Malheureusement pour la police de Vancouver, l’émeute est commémorée par une murale photographique de 8 mètres par 13 de l’artiste Stan Douglas dans le nouveau complexe Woodward.

Abbott & Cordova, 7 August 1971
Photo prise le 13 janvier 2010.

Aménagements récents

L’impact économique de la revitalisation de Gastown n’est pas aussi impressionnant que l’avaient espéré les promoteurs. Les entrepreneurs participent à la croissance de l’économie locale, mais ce sont essentiellement trois commerces (le Old Spaghetti Factory, le Pier 1 Imports et le Cost Plus Imports) qui, vers 1970, se partagent le plus gros des retombées économiques de la première vague d’investissements des années 1960.

L’enthousiasme du gouvernement vis-à-vis de Gastown s’estompe dans les années 1970 et 1980, puisque ses efforts de revitalisation sont concentrés sur Granville Island et d’autres régions urbaines. Gastown demeure toutefois un secteur historique populaire auprès des touristes, parce qu’il possède une identité tout à fait détachée de celle de l’ancienne Skid Road.

Cependant, ce sont parfois les membres les plus vulnérables de la collectivité de Gastown qui font les frais de cette nouvelle identité. Au cours des mois précédant l’Expo 86, les propriétaires d’hôtels à chambres individuelles expulsent des centaines de locataires à faible revenu afin de loger les nombreux visiteurs de l’exposition. Plusieurs des résidents occupant ces logements depuis des décennies reçoivent un avis d’expulsion de moins d’une semaine et leur situation en matière de logement ne leur offre aucune protection légale. Les locataires et leurs défenseurs tentent sans succès de faire pression auprès du gouvernement provincial et du directeur général d’Expo 86, Jim Pattison, demandant une intervention de leur part. Pour beaucoup, ces expulsions assombrissent grandement le souvenir de l’exposition.

À la même époque, la création d’une station SkyTrain, un terminal pour les bateaux de croisière et le SeaBus traversant la baie Burrard, contribue également à rendre Gastown plus accessible.

Gastown bénéficie d’une nouvelle vague d’investissements dans les années 2000 dans le cadre du programme d’encouragement à la revitalisation du patrimoine de Vancouver, qui prévoit des rénovations et des améliorations pour ses bâtiments historiques ; le vieux magasin Woodward est également entièrement rénové, bien qu’il conserve son enseigne rouge au néon représentant un « W ». Ayant fait l’objet de controverses depuis un projet de condominium soumis en 1995, la rénovation de Woodward passe entre les mains de promoteurs privés et de deux gouvernements provinciaux avant que la ville de Vancouver ne fasse l’achat du site en 2003. Des militants luttant contre la pauvreté soulignent avec insistance le besoin d’y inclure des logements sociaux, craignant que la création de logements aux tarifs de location du marché ne pousse les résidents à faible revenu hors de Gastown. En 2002, ces militants occupent le site abandonné de Woodward pendant plus de deux mois en guise de contestation. La construction de la version finale du projet, un complexe multifonctions décrit comme un compromis entre différents intérêts, débute en 2006. Le complexe Woodward est aujourd’hui un vaste complexe comprenant des condominiums, des commerces et des logements sociaux, ainsi que l’École des beaux-arts de l’Université Simon Fraser. Ces mesures de revitalisation attirent dans le quartier de nouveaux résidents relativement aisés et les espaces de bureaux disponibles gagnent en popularité auprès des jeunes entreprises de haute technologie.

La station Waterfront du SkyTrain de Vancouver.

Lorsque la candidature de Vancouver en tant qu’hôte des Jeux olympiques d’hiver de 2010 est acceptée, la ville apaise les craintes de ceux qui prévoient des expulsions semblables à celles d’Expo 86 en faisant une « déclaration d’engagement » sur l’inclusion dans le noyau central de la ville. BC Housing, une société d’État provinciale, fait l’achat de 16 hôtels du centre-est de la ville afin de protéger ces logements sociaux en prévision des Olympiques. En dépit de ces initiatives, certains soutiennent que la tenue des Jeux fait malgré tout grimper les prix dans le quartier, tandis que d’autres parlent plutôt de l’effet des tactiques de surveillance des rues et d’autres facteurs économiques à grande échelle sur l’embourgeoisement du quartier au début des années 2000.