Petits immigrés britanniques

Quatre décennies plus tard, en 1859, quatre femmes, que l'on considère comme les visionnaires sociales de l'époque, se tiennent prêtes à exécuter ce projet et ouvrent des refuges à Londres et à Liverpool.

Le 14 avril 1826, un magistrat de police londonien peu connu, Robert Chambers, fait part à un comité d'émigration du Parlement britannique de l'observation suivante : « Je trouve qu'il y a trop d'enfants à Londres ». Chambers se dit préoccupé par le nombre de jeunes, victimes de la pauvreté chronique sévissant dans la partie est de Londres, qui mendient dans les rues et couchent dans les caniveaux. Il formule une recommandation à laquelle d'autres avaient peut-être déjà pensé et qui deviendra réalité quelques décennies plus tard au cours de l'un des mouvement les plus radicaux de l'histoire de l'émigration. Chambers recommande que les enfants britanniques excédentaires soient envoyés au Canada pour aller travailler dans des fermes.

Quatre décennies plus tard, en 1859, quatre femmes, que l'on considère comme les visionnaires sociales de l'époque, se tiennent prêtes à exécuter ce projet et ouvrent des refuges à Londres et à Liverpool. En fait, ces refuges servent à regrouper les enfants avant de les envoyer outre-mer afin, pense-t-on, qu'ils puissent trouver au Canada un avenir meilleur.

La plus connue de ces quatre femmes est Annie Macpherson qui, avec l'aide de ses soeurs Rachel et Louisa, envoie près de 14 000 enfants au Canada pendant plusieurs décennies. Il y a aussi Maria Rye, femme de tête, dont les enfants, toutes des filles, sont envoyés de Londres à leur « foyer occidental » situé à Niagara-on-the-Lake, en Ontario. C'est de là que l'on répartit les filles qui sont censées aller travailler comme aide domestique, mais qui finissent habituellement comme main-d'oeuvre agricole dans les fermes du Sud de l'Ontario.

À son apogée, dans les années précédant et suivant immédiatement l'année 1900, des dizaines de personnes et de petites organisations envoient des enfants au Canada. La plupart sont des jeunes dont les parents vivent dans la pauvreté ou que leurs parents ont abandonnés, enveloppés dans des couvertures ou dans des paniers, et qui sont trouvés là où leurs parents les ont laissés avec l'espoir que quelqu'un puisse en prendre soin.

La personne la plus connue de l'histoire de l'émigration enfantine est Thomas John Barnardo, dont l'oeuvre, commencée en 1870, prend de l'envergure grâce à son inlassable travail. Après n'avoir pu réaliser son rêve d'aller travailler comme missionnaire en Chine, Barnardo, diplômé en médecine et en théologie, crée plusieurs refuges pour les enfants dans les quartiers pauvres et populeux de la partie est de Londres. Pendant toute l'histoire de ce type d'immigration, l'organisation de Barnardo envoie quelque 30 000 enfants au Canada, dans des foyers qu'il a établis à Peterborough et à Toronto et, pendant un certain temps, dans une ferme qu'il ouvre à Russell, au Manitoba.

Ces enfants (dont la majorité ont en moyenne entre 8 et 16 ans, malgré que bon nombre d'entre eux soient arrivés au Canada âgés de 4 et 5 ans à peine) sont presque toujours accueillis en Ontario, dans des foyers situés à Belleville, à Stratford, à Niagara-on-the-Lake et à Toronto. Leur arrivée par bateau est signalée par des annonces publiées dans les journaux locaux afin d'inviter les fermiers de la région à visiter le foyer d'accueil pour y trouver un « garçon de ferme » ou une « fille de ferme ».

L'enfant est rarement adopté, il est plutôt engagé sous contrat. Quant au fermier, il doit lui fournir, en retour, le logement, une modeste allocation (déposée dans un compte en fiducie jusqu'à ce que l'enfant atteigne sa majorité) et lui permettre d'aller à l'école. Très souvent, ces engagements ne sont pas ou sont très peu respectés. Il y a, comme on peut s'y attendre, de très nombreux cas d'abus de toutes sortes : physiques, psychologiques et cruauté mentale. On retourne souvent des enfants au foyer sous prétexte qu'ils sont trop petits, trop lents ou ont un caractère trop difficile.

Dans de nombreux cas, ceux qui envoient les enfants et ceux qui surveillent leur placement sont poussés par des intentions nobles. Ils croient que la vie au grand air, le travail exigeant et une discipline saine assureront à ces enfants un plein épanouissement. Souvent, trop souvent même, ces gens se créent des chimères, n'ayant aucune idée des besoins d'un enfant et ignorant les conditions dans lesquelles ces enfants sont placés.

Dès les premières années, cette pratique, qui consiste à envoyer des enfants de l'Angleterre au Canada, fait l'objet d'une enquête et est un sujet très controversé. Quatre ans seulement après sa mise en oeuvre, un commissaire britannique vient séjourner pendant plusieurs semaines au Canada pour visiter les foyers d'accueil et les fermes où ces enfants sont placés. Il se montre très critique à l'égard de la nature aléatoire de toute l'opération, tant du choix des familles qui accueillent ces enfants sur leur ferme que de la surveillance ultérieure de leur placement par les foyers d'accueil, surveillance qui, dans le cas de Maria Rye, est totalement inexistante. La demande pour une main-d'oeuvre à bon marché exerce toutefois une forte influence sur cette pratique qui se poursuit pendant les premières décennies du XXe siècle, malgré les critiques vives dont elle fait l'objet.

Certains jeunes s'en tirent passablement bien. Dans la plupart des cas, il s'agit d'enfants qui, étant trop jeunes pour travailler, sont accueillis dans des familles simplement comme des enfants, non pas comme des ouvriers. Outre le fait que de nombreux jeunes souffrent d'abus physique ou psychologiques graves (ils se retrouvent isolés sur des fermes avec pratiquement aucune surveillance, où les ouvriers agricoles adultes sont souvent des vagabonds indésirables), la pratique d'émigration des enfants en soi doit être considérée avec un profond scepticisme. Elle déracine des enfants pendant la période la plus cruciale de leur vie, les envoie comme de la marchandise, les place dans un milieu étranger afin de les faire travailler. En somme, ces enfants se font voler leur enfance.

Dès le début des années 20, des voix importantes au Canada commencent à se faire entendre et à remettre en question le principe de l'immigration enfantine. Au cours de l'été de 1924, Charlotte WHITTON, directrice du Conseil canadien pour la sauvegarde de l'enfance, affirme que ces pratiques sont inhumaines. James S. WOODSWORTH, député fédéral respecté et par la suite premier chef de la Co-operative Commonwealth Federation (CCF), prend position à la Chambre des communes et affirme : « Nous amenons des enfants au Canada sous le couvert de la philanthropie, et nous en faisons une main-d'oeuvre à bon marché ».

Aussi en 1924, la Bondfield Commission vient d'Angleterre avec les mêmes objectifs que ceux de la British Commission, composée d'un seul homme, qui dès les premières années de l'émigration enfantine, était venu inspecter les foyers et s'assurer du bien-être des enfants. En novembre de la même année, elle est d'avis que seuls les enfants de plus de 14 ans (âge légal pour quitter l'école) doivent obtenir la permission d'émigrer.

Pour le reste des années 20, le Canada accueille seulement des adolescents plus âgés. Par la suite, avec le déclin de l'économie du pays et le renforcement du mouvement ouvrier, qui s'oppose à cette immigration, le nombre d'enfants immigrés commence à diminuer. En fin de compte, alors que l'immigration de ces enfants est remise en question par des hommes et des femmes du Canada qui en saisissent ses nombreuses failles et son attitude condamnable à l'égard des enfants, ce n'est pas la compréhension éclairée qui met fin à cette longue pratique de l'histoire canadienne, c'est la Crise des années 30.

Voir aussi ENFANTS AU TRAVAIL.


Lecture supplémentaire

  • Kenneth Bagnell, The Little Immigrants (1980).

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