Jeunesses laurentiennes

Fondé en 1936, le mouvement des Jeunesses laurentiennes regroupe de jeunes nationalistes canadiens français. Ayant une vision traditionnelle de la société, dans laquelle la religion catholique occupe une place centrale, les Jeunes Laurentiens organisent des conférences et des célébrations, publient une revue et agissent à l’occasion comme groupe de pression. Jusqu’à la dissolution de l’organisme en 1950, de nombreux jeunes s’y sont initiés au militantisme nationaliste.

Fondation et croissance

Les Jeunesses laurentiennes, aussi appelées les Jeunes Laurentiens, sont fondées en 1936. L’organisme est d’abord connu sous le nom de Jeunesses Saint-Eusèbe, du nom de la paroisse montréalaise d’où il tire ses origines. Ayant pour but de regrouper les jeunes nationalistes canadiens français, il prend rapidement de l’expansion, s’implantant dans d’autres paroisses du Québec, et même de l’Ontario. En 1940, il adopte le nom de Jeunesses laurentiennes, en l’honneur du fleuve Saint-Laurent. Trois ans plus tard, le mouvement s’ouvre aux femmes en créant des sections féminines. À leur apogée, les Jeunesses laurentiennes comptent près de 5 000 membres répartis en quelque 200 sections. L’organisme est actif jusqu’à sa dissolution en 1950.

Idéologie et actions

Les Jeunesses laurentiennes adhèrent au nationalisme canadien-français traditionnaliste, qui prône la thèse des deux peuples fondateurs et la nécessité d’un pouvoir fédéral décentralisé. Ainsi, pour l’organisme, le Canada est composé de deux peuples vivant dans un même État. Les Jeunes Laurentiens défendent l’appartenance des Canadiens français au catholicisme et critiquent la montée du matérialisme et de l’individualisme, perçue comme une américanisation de la société. De plus, ils dénoncent l’infériorité économique des Canadiens français et la quasi absence de ces derniers dans l’administration des grandes entreprises ou à la tête des institutions financières. Au plan politique, les Jeunesses laurentiennes n’appuient aucun parti, et ses règlements interdisent aux membres occupant un poste d’importance de s’engager en politique. L’organisme se réclame toutefois des idées du chanoine Lionel Groulx, dont les écrits font partie des lectures suggérées et sont étudiés en réunion. Lionel Groulx assiste d’ailleurs à la plupart des congrès généraux des Jeunesses laurentiennes et en devient même aumônier en 1947.

Lionel Groulx
Lionel Groulx n'a eu cesse de poser la question inquiétante de la survie du fran\u00e7ais et du catholicisme dans un environnement urbain, industriel et anglo-saxon.

Gens d’action, les Jeunes Laurentiens ne se contentent pas d’énoncer leurs idées, ils les défendent et les diffusent. Ainsi, ils élaborent un programme, donnent des conférences, fondent des syndicats d’épargnes et organisent des célébrations, notamment pour la fête de Dollard (voir Dollard des Ormeaux) et la Saint-Jean-Baptiste. Ils publient également une revue et deviennent même, à l’occasion, un groupe de pression. C’est ainsi qu’ils prennent position contre le travail le dimanche et se montrent critiques face à l’immigration étrangère non catholique et non francophone. Ils militent pour l’ouverture d’une ambassade canadienne au Vatican ainsi que pour l’adoption du fleurdelisé (voir Fleur de lys) comme drapeau national par le gouvernement du Québec.

Drapeau du Québec
(oeuvre de Karen E. Bailey/avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada).
Saint-Jean-Baptiste
La grande fête nationale des 24-25 juin 1874 à Montréal. La procession passant dans la rue Saint-Jacques
Parade de la Saint-Jean-Baptiste en 1938 à Val d

Durant la Deuxième Guerre mondiale, les Jeunesses laurentiennes s’opposent à la conscription. En 1942, après avoir promis de ne pas y avoir recours, le premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King organise un plébiscite afin d’être libéré de sa promesse. Les Jeunes Laurentiens appuient alors les efforts de la Ligue pour la défense du Canada, qui incite les Canadiens à répondre « non » le jour du plébiscite. Des membres prononcent des discours à la radio et lors de rassemblements, organisent des assemblées publiques et participent à celles de la Ligue. Dans la même veine, beaucoup de militants des Jeunesses laurentiennes s’impliquent dans le Bloc populaire canadien.

Participation au courant nationaliste

Au diapason du mouvement nationaliste de l’époque, les Jeunes Laurentiens entretiennent des relations avec un grand nombre d’organisations qui défendent des idées similaires. Ainsi, ils collaborent à plusieurs reprises avec les mouvements d’action catholique qui s’emploient, avec l’aide du clergé, à regrouper les jeunes et à promouvoir une idéologie traditionnaliste. Certains assistent donc aux journées d’études tenues par les mouvements d’action catholique, tandis que des membres de ces mouvements participent aux activités des Jeunesses laurentiennes.

L’organisme entretient aussi d’excellentes relations avec les groupes nationalistes formés de militants plus âgés. Il reçoit notamment l’appui, tant financier que moral, des différentes sociétés Saint-Jean-Baptiste (SSJB) et il obtient l’aide de l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC). En effet, afin de soutenir formellement les Jeunes Laurentiens, l’Ordre demande à ses membres de leur venir en aide. Après avoir appuyé financièrement l’organisme, l’OJC prend toutefois ses distances en raison des difficultés financières auxquelles il fait face. Ces difficultés sont d’ailleurs une des raisons de sa dissolution.

Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
Arbre généaolgique des Présidents de la Société St. Jean Baptiste de Montréal depuis sa fondation en 1834
Armoiries de l

Impact du mouvement

Si les idées défendues par les Jeunesses laurentiennes ont été partiellement et graduellement mises de côté à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et plus encore avec la Révolution tranquille, leur impact au sein du mouvement nationaliste n’en demeure pas moins appréciable. En effet, c’est dans ce mouvement que bon nombre de personnes appelées à jouer un rôle important dans l’évolution du nationalisme canadien-français, et par la suite, du nationalisme québécois, se sont initiées au militantisme.

Rosaire Morin, qui est secrétaire général des Jeunesses laurentiennes à partir de 1943 et qui préside l’association de 1945 à 1950, constitue à cet égard un bel exemple. Ainsi, après son passage dans les Jeunesses laurentiennes, il s’implique dans l’Ordre de Jacques-Cartier puis dans l’Ordre de Jean-Talon. Il est aussi l’un des principaux organisateurs des États généraux du Canada français. Par la suite, il devient président du Conseil d’expansion économique (CEE) et rédacteur en chef de L’Action nationale. Au sein des Jeunesses laurentiennes, Morin prône un nationalisme canadien-français, mais dans les années 1960, il défend plutôt un nationalisme québécois. Son parcours n’est pas unique; il ressemble à celui d’autres militants qui ont œuvré dans l’organisme. On peut mentionner Paul-Émile Robert, qui est devenu président de la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal au moment où cette dernière endossait l’option indépendantiste en 1964, ou encore Gérard Turcotte, qui s’est engagé dans la Fédération des Sociétés Saint-Jean Baptiste, le Mouvement Québec français et le Parti québécois.

En somme, l’impact des Jeunesses laurentiennes a continué à se faire sentir bien au-delà de la dissolution de l’organisme. Pour ses membres, celui-ci a été une véritable école du militantisme nationaliste. Beaucoup ont d’ailleurs persisté dans le mouvement nationaliste et, leurs idées évoluant au rythme de la société, sont devenus au fil du temps des nationalistes québécois.


Lecture supplémentaire

  • David Rajotte, Les Jeunes Laurentiens – Jeunesse, militantisme et nationalisme dans le Canada français des années 1940, M.A. (histoire), Université de Montréal, 2006.

    David Rajotte « Des jeunes nationalistes dans les années 1940 : les Jeunes Laurentiens », dans Mens. Revue d’histoire intellectuelle et culturelle, vol. 8, no. 2 (Printemps 2008), p. 323‒361.

    Jonathan Laveault, Rosaire Morin : portrait d’un militant nationaliste (1939-1999), M.A. (histoire), Université du Québec à Montréal, 2008.

    Jonathan Laveault, « Le long parcours d’un militant nationaliste : Rosaire Morin (1923-1999) », Bulletin d’histoire politique, vol. 17, no 3 (Printemps-été 2009), p. 155‒170.