Kanyen'kéha : la langue mohawk

Le kanyen’kéha ou kanien’kéha (aussi connu sous le nom de langue mohawk) est une langue autochtone d’Amérique du Nord. Le kanyen’kéha utilise l’alphabet romain pour l’écriture de sa forme écrite standardisée. Il se caractérise surtout par sa polysynthèse, soit sa tendance à combiner différents éléments du langage porteurs de sens (morphèmes) pour former une grande variété de mots. De nombreux noms de lieux communs sont issus de mots kanyen’kéha. C’est le cas de « Canada », qui tient son origine du mot kaná:ta (« ville »); de même, « Ontario » vient de kanyatarí:yo ou kaniatarí:io (« beau lac »), tandis que « Toronto » vient d’aterónto (« billots de bois dans l’eau » ou « arbres debout dans l’eau »).

Langue Kanyen'kéha

Introduction : les Kanyen’kehà:ka

Le kanyen’kéha est la langue ancestrale des Kanyen’kehà:ka ou Kanien’kehá:ka (« peuple des silex »), un peuple iroquoien originaire de la vallée de la rivière Mohawk entre l’actuelle ville d’Albany et la ville de Herkimer, dans l’État de New York. Au terme de longs siècles de décimation attribuable aux maladies, à la guerre, à l’imposition coloniale et à des transactions foncières peu scrupuleuses, les Kanyen’kehà:ka se retrouvent dispersés dans huit collectivités des provinces de l’Ontario et du Québec au Canada, ainsi que dans le nord de l’État de New York aux États-Unis.

Les Kanyen’kehà:ka comptent parmi les nations membres d’origine de la Confédération des Cinq-Nations (aussi connue sous le nom de Confédération iroquoise). Avec les nations onöndowàga (sénéca), goyogohó:no (cayuga), Onöñda’gega (onondaga) et onyota’a:ka (oneida), ils établissent l’une des premières démocraties constitutionnelles au monde, avant même le contact avec les Européens. Au début du 18e siècle, la Confédération des Cinq-Nations s’élargit, faisant entrer dans son giron un sixième membre, la nation tuscarora. On fait désormais référence à la Confédération sous le nom de Confédération Rotinonhsyón:nih (Haudenosaunee) ou Confédération des Six-Nations.

Famille linguistique iroquoienne

Le kanyen’kéha, qui appartient à la branche nordique de la famille linguistique iroquoienne, est apparenté aux langues suivantes, désormais éteintes : huron, pétun, wenro, érié, neutre, susquehannock (andaste) et iroquois laurentien. On l’associe également aux « langues vivantes » que sont l’oneida, l’onondaga, le cayuga et le sénéca. En outre, le kanyen’kéha emprunte certains mots d’autres langues comme le huron, l’algonquin, le néerlandais, le français, l’allemand et l’anglais.

Les langues iroquoiennes nordiques se distinguent les unes des autres par la mesure dans laquelle les changements dans les syllabes ou les sons (ou « innovations phonologiques ») s’écartent de la langue iroquoienne protonordique d’origine. Ainsi, le kanyen’kéha est différent des autres langues iroquoiennes :

  1. Parce qu’il conserve le son de la consonne « r » d’origine de la langue iroquoienne protonordique.
    pain = kanà:taron’k (kanyen’kéha) > kaná:talo’k (oneida)
  2. Parce qu’il contient des sons laryngiens perdus (soit des sons produits au niveau du larynx).
    œil = okáhra (langue iroquoienne protonordique) > oká:ra (kanyen’kéha)
  3. Parce qu’on y retrouve l’épenthèse, soit l’insertion d’une voyelle dans un mot entre deux consonnes pour créer des syllabes ouvertes. Par exemple, -tr- devient -ter-; s’w- devient se’w-:
    bataille! = satrí:yo (langue iroquoienne protonordique) > saterí:yo (kanyen’kéha)
    manger de la viande = s’wáhrak (langue iroquoienne protonordique) > se’wá:rak (kanyen’kéha)

Langue écrite

Un système d’écriture normalisé est mis en place pour le kanyen’kéha en 1993, lors de la Conférence sur la normalisation de la langue mohawk. Les lignes directrices établies lors de l’événement contiennent certaines règles sur l’alphabet (dont le nombre de lettres qu’il contient et les sons associés aux différentes lettres), sur la création de nouveaux mots et sur l’orthographe. Voici un résumé des recommandations formulées à l’issue du projet de normalisation de la langue mohawk :

  1. Les lettres de l’alphabet kanyen’kéha sont : A, E, H, I, K, N, O, R, S, T, W, Y
  2. Les signes diacritiques (utilisés pour indiquer une prononciation ou un accent particuliers) sont (`:), (´:), (´) et (‘).
  3. On utilise des lettres majuscules (de manière similaire à l’anglais).
  4. Les signes de ponctuation sont (?), ("), (!), (.), (,)
  5. Les nouveaux mots de la langue mohawk sont formés selon leur fonction, activité ou caractéristique. Des mots peuvent être empruntés d’autres langues.

Langue parlée

Il existe deux dialectes généralement acceptés du kanyen’kéha : le dialecte oriental et le dialecte occidental. Le dialecte oriental est créé il y a plus de 350 ans, lorsque les deux tiers des Kanyen’kehà:ka quittent leur région d’origine dans les années 1660 et 1670 pour aller s’établir avec les Français près de l’actuelle Montréal. Depuis, plusieurs communautés sœurs sont apparues, partageant le même dialecte, caractérisé par une phonologie, une utilisation des mots et des emprunts communs au français.

Le dialecte occidental est parlé par les Kenhtè:ke (Tyendinagas) et les Ohswé:ken (Six Nations de la rivière Grand), les derniers à quitter la région d’origine dans la vallée de la rivière Mohawk dans les années 1770.

Dans le dialecte oriental comme dans l’occidental, chaque communauté possède son propre dialecte, et au sein de chaque communauté, on retrouve également des dialectes familiaux. Tous les dialectes sont réciproquement compréhensibles, ce qui signifie que les utilisateurs de différents dialectes peuvent généralement se comprendre.

Caractéristiques notables

Langue polysynthétique

Le kanyen’kéha est une langue polysynthétique, c’est-à-dire que les mots se composent souvent de différents morphèmes, ou mots porteurs de sens. Un seul mot en kanyen’kéha équivaut parfois à une phrase entière en anglais. Par exemple :


ká:sere’ = une voiture
ka ça + sere tirer

rosere’tsherí:yo = il a une belle voiture
ro ça-lui + sere tirer + tsher agent de nominalisation + í:yo beau

shasere’tsherakwatákwas = il est mécanicien (il répare des voitures)
s répétitif + ha lui-ça + sere’ tirer + tshera agent de nominalisation + kwatako Réparer + s Suffixe habituel

Holophrase

Le kanyen’kéha a recours aux holophrases, des expressions qui renferment tous les renseignements requis (proposition, prédicat et argument) en un seul mot. Voir les exemples ci-dessus.

Absence de sons labiaux

Les sons labiaux sont ceux qui requièrent la fermeture complète ou partielle des lèvres (p. ex., b, f, m, p, v, etc.). On ne retrouve aucun son de ce type dans le kanyen’kéha.

Caractère descriptif

Le nom des objets est fondé sur le verbe et décrit souvent à quoi sert l’objet.

bergamote sauvage ken’tohkwanóhstha’ (« fait descendre la fièvre »)
gibier karyota'shón:a'/kariota'shón:a’ (« fait pour être tué »)
crayon kahyatónkhwa/kahiatónhkwa (« on l’utilise pour écrire »)

Ordre des mots

Le kanyen’kéha emploie un ordre des mots pragmatique dans lequel l’information la plus importante ou le sujet de discussion central est d’abord indiqué, suivi de l’information d’appui et de l’information périphérique.

État actuel de la langue

Le kanyen’kéha est considéré comme sur le point de s’éteindre. C’est une langue menacée dont les utilisateurs actifs sont membres de la génération des grands-parents ou de la précédente. D’après les informations fournies par les communautés kanyen’kehaka, il y aurait environ 932 locuteurs natifs du kanyen’kéha dans le monde, avec 14 lignées familiales n’ayant jamais cessé de transmettre la langue à leurs enfants à la maison. Il y aurait également environ 32 locuteurs du kanyen’kéha comme langue seconde, lesquels élèvent au total au moins 28 enfants bilingues.

Nombre de locuteurs du kanyen’kéha comme première et seconde langue par territoire


Population Maintien de la transmission intergénérationnelle (sans interruption) Rétablissement de la transmission intergénérationnelle (deux générations)
Communauté (territoire) Population totale Population sur le territoire Nombre de locuteurs première langue Nombre de familles locutrices première langue Nombre de locuteurs seconde langue (maîtrise moyenne à avancée) Nombre total d’enfants locuteurs première langue de locuteurs seconde langue
Akwesásne 18 725 12 896 500 9 1 000 3
Kahnawá:ke 10 905 7 950 298 4 10 11
Kanehsatá:ke 2 503 1 371 121 1 1 3
Ohswé:ken 11 259 5 535 5 0 21 7
Tyendinaga 9 599 2 176 0 0 3 4
Wáhta 796 157 8 0 1 0
Total 53 787 30 085 932 14 1 036 28

*Les données pour les collectivités des Ganien:geh et des Kana’tsyoharé:ke’ sont incorporées à celles des collectivités d’origine.

En dépit de sa classification comme langue menacée, le kanyen’kéha demeure la langue symbolique utilisée pour de nombreuses fonctions communautaires essentielles, dont les cérémonies de la maison longue, les danses, les cérémonies et les festins médicinaux traditionnels, les naissances, les funérailles, les mariages et les réunions du conseil traditionnelles.

Il est encourageant de constater que le statut linguistique du kanyen’kéha est en hausse, avec un nombre croissant de locuteurs au sein des communautés kanyen’kehà:ka. La planification linguistique, soit l’ensemble des efforts orientés et concertés en vue d’offrir des solutions aux défis rencontrés par les langues menacées de disparition, a débouché sur la création de programmes d’immersion, d’enseignement bilingue et d’enseignement en langue seconde pour des publics de tous âges. C’est le cas, notamment, de l’école communautaire d’immersion linguistique pour adultes Onkwawenna Kentyohkwa, ainsi que du Six Nations Polytechnic, qui offre des programmes universitaires.

Certains programmes de mentorat garantissent le maintien de liens communautaires et la transmission de connaissances écologiques traditionnelles entre les locuteurs autochtones plus âgés et les jeunes apprenants. Des lois linguistiques protègent et font la promotion de la langue pour les générations futures. En ce qui concerne l’acquisition du langage, toutefois, c’est la recherche qui oriente les meilleures pratiques. Le kanyen’kéha est aussi utilisé sur les réseaux sociaux, à la radio et à la télévision, et sur YouTube.


Lecture supplémentaire

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