L'arrivée des Doukhobors au Canada (1899)

De janvier à juin 1899, environ 7500 Doukhobors parcourent le long trajet séparant la Russie de l’Ouest canadien pour entreprendre une nouvelle vie.

Après un voyage d'un mois en provenance de la Russie, le navire à vapeur Lake Huron arrive au port d'Halifax le 20 janvier 1899. Le bateau abrite officiellement 2100 passagers - ce qui ne tient pas compte des passagers clandestins -, les premiers Doukhobors à immigrer au Canada. Dix passagers sont morts en cours de route et beaucoup d'autres tombent malades. Ils accostent à l'Île Lawlor, où l'inspecteur de quarantaine effectue des examens médicaux. Puis, à Saint John, au Nouveau-Brunswick, ils débarquent et montent dans des trains en direction de l'Ouest canadien. Pendant les mois suivants, trois autres navires arrivent de la Russie remplis de Doukhobors qui veulent aussi se rendre dans l'Ouest canadien. Avec le dernier bateau, qui accoste le 6 juin 1899, le nombre des Doukhobors immigrés s'élève à environ 7500.

Doukhobors, Peter Verigin
Les immigrants russes doukhobors sur un bateau en route pour le Canada (avec la permission des BC Archives C-01434).

Les Doukhobors sont des dissidents religieux russes que leurs croyances ont menés à entrer en conflit avec le gouvernement du tsar et l'Église orthodoxe. Ils sont pacifistes et peu intéressés au gouvernement laïc, dont le pouvoir est, selon eux, fondé sur la force. Ils refusent le service militaire obligatoire et ne veulent pas prêter serment d'allégeance au tsar. Ils rejettent aussi la hiérarchie de l'Église orthodoxe ainsi que ses rites et ses dogmes, y compris les sacrements et le culte des icônes. Un ecclésiastique orthodoxe les condamne au titre de Dukhobortsi (lutteurs de l'esprit), étiquette qu'ils s'approprient en soulignant qu'ils luttent avec, et non contre, l'esprit de Dieu. Ils mènent une vie simple de paysans, rejettent la richesse et les privilèges, invoquant que tous les gens sont frères et sœurs. Malgré tout, ils sont persécutés en raison de leurs croyances. Les soldats violent les femmes et flagellent les hommes, parfois jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les familles de Doukhobors sont exilées vers les régions éloignées de l'Empire russe.

À la fin du XIXe siècle, les Doukhobors tentent de fuir la Russie alors que le gouvernement canadien cherche des agriculteurs prêts à s'installer dans les Prairies canadiennes. L'audacieux Clifford Sifton, ministre de l'Intérieur du Canada, accepte de fournir aux Doukhobors des terres gratuites dans ce qui est aujourd'hui la Saskatchewan et les exempte de service militaire à l'avenir. Le romancier russe Léon Tolstoï, lui-même pacifiste et critique envers l'Église orthodoxe, aide à financer leur voyage grâce aux recettes de son roman Résurrection. D'autres fonds proviennent des Quakers américains et britanniques, membres d'un groupe religieux qui, comme celui des Doukhobors, est pacifiste et rejette serments et sacrements.

À leur arrivée dans l'Ouest canadien, les Doukhobors sont logés dans des centres d'accueil jusqu'au printemps, où ils vont nettoyer leurs terres, construire leurs maisons et planter leurs cultures. Certains s'installent au nord de Yorkton, tandis que d'autres s'établissent au sud-ouest de Prince Albert. Ils mènent une vie communautaire et sont copropriétaires de l'ensemble des terres, des bâtiments et du matériel agricole. La première année sur les nouvelles terres est exténuante. La plupart des hommes travaillent à salaire dans des fermes, à la construction de chemins de fer ou à d'autres projets de construction. Les femmes, les enfants et les hommes plus âgés s'occupent de la terre. L'hiver arrive rapidement, la nourriture se faire rare et ils doivent vivre dans des maisons surpeuplées et mal aérées. Beaucoup souffrent du scorbut. Les Quakers de Philadelphie leur envoient de la nourriture, des vêtements, des fournitures et 30 000 $. Le Conseil national des femmes leur envoie des fournitures de Montréal. Ils survivent à leur premier hiver et, à force de travail, commencent à prospérer au Canada. Ils construisent plusieurs villages en Saskatchewan, dans lesquels se trouvent des usines, des minoteries, des scieries, des briqueteries et des silos-élévateurs.

En 1907, un nouveau ministre de l'Intérieur, Frank Oliver, ordonne aux Doukhobors de prêter serment d'allégeance à la reine et d'inscrire leurs terres comme l'exige le Homestead Act. Le groupe se divise en deux factions : les Doukhobors indépendants, qui inscrivent leurs terres et prêtent serment (en remplaçant « jurer » par « affirmer »), et les Doukhobors orthodoxes (ou communautaires), qui refusent de prêter serment et sont expulsés de leurs terres. Les indépendants restent en Saskatchewan, envoient leurs enfants dans des écoles publiques et souvent à l'université. En 1908, sous la direction de Peter V. Verigin, environ 5000 Doukhobors orthodoxes quittent la Saskatchewan pour se rendre en Colombie-Britannique, où ils s'installent dans les régions de Kootenay et de Boundary. Encore une fois, grâce à leur travail, ils réussissent à s'établir, à construire des maisons, à planter des arbres fruitiers et à monter une confiturerie. En fin de compte, ils abandonnent leur système de vie communautaire.

À compter des années 1920, un petit groupe de zélotes doukhobors connu sous le nom de « Freedomites » (ou fils de la liberté) proteste contre l'ingérence du gouvernement dans leur vie (y compris contre les études obligatoires, les statistiques de l'état civil et les lois sur la propriété des terres) par des incendies criminels, des attentats à la bombe sur des propriétés publiques et privées ainsi qu'en s'exposant nus dans des lieux publics. Dans les années 1960, les attaques sont à leur apogée, et beaucoup de Canadiens associent les Doukhobors à ces extrémistes. Cependant, la vaste majorité des Doukhobors sont des agriculteurs pacifiques et travailleurs qui tentent de mener une vie simple. Aujourd'hui, les quelque 30 000 Doukhobors au Canada maintiennent cette tradition.