Le voyage du Nonsuch : un tournant dans la traite des fourrures

Au cours des années 1650, deux aventuriers de Nouvelle-France s’embarquent dans un voyage qui révolutionnera éventuellement le commerce de la fourrure et changera le cours de l’'histoire.

Au cours des années 1650, deux aventuriers de Nouvelle-France s'embarquent dans un voyage qui révolutionnera éventuellement le commerce de la fourrure et changera le cours de l'histoire.

Médard Chouart, sieur des Groseilliers, et son beau-frère Pierre Esprit Radisson voyagent en eaux intérieures au nord du lac Supérieur, peut-être aussi loin que la baie James. La témérité de des Groseilliers l'a déjà entraîné dans des explorations cruciales pour les revendications territoriales de la France en Amérique du Nord. Perspicace, il comprend rapidement qu'il est plus facile d'atteindre la région du continent la plus riche en fourrure en naviguant par bateau sur la baie d'Hudson qu'en sillonnant en canot la dangereuse voie navigable des Grands Lacs et du lac des Bois. Le passage par la baie d'Hudson permet de transporter d'importantes cargaisons au cœur même du continent.

Son partenaire Radisson semble, selon sa biographe Grace Lee Nute, «faire partie de ces êtres qui ont la chance d'être dotés d'un appétit insatiable pour la vie et d'une capacité d'adaptation que ne troublent pas outre mesure les scrupules religieux, moraux ou patriotiques. Il représente tout ce qui est riche et haut en couleur à une époque dominée par l'aventure, les intrigues, la brutalité et l'imagination.»

Bien que les découvertes des deux beaux-frères aient probablement sauvé la colonie de la ruine économique, le gouverneur d'Argenson saisit les fourrures des explorateurs, les condamne à une amende et jette des Groseilliers en prison. Furieux, les hommes demandent l'aide des Anglais, ennemis de la France. Le moment est crucial : il y va de la possession d'une grande partie du continent. Aux yeux du roi Charles II, l'idée de déjouer les manœuvres de la colonie française est si fascinante qu'il présente les deux hommes à son cousin, le prince Rupert.

Le 30 mars 1668, Rupert et des bailleurs de fonds achètent un ketch à petit gréement (un deux mâts à voiles carrées) nommé Nonsuch. Le petit navire, capturé par les Hollandais en 1658 et repris par les Anglais un an plus tard, a déjà une longue histoire. Long de seulement quinze mètres, il est minuscule selon les normes d'aujourd'hui. Il n'est cependant pas particulièrement petit pour un navire marchand hauturier de l'époque. Le bateau est muni de huit canons car, à cette époque, «l'agression armée est au cœur du commerce», comme l'écrit l'historien George Clark.

Le 3 juin 1668, le Nonsuch lève l'ancre à Gravesend avec des Groseilliers à son bord. Radisson est à bord d'un deuxième bateau, l'Eaglet, lequel doit regagner le port après avoir essuyé une violente tempête au large de l'Irlande.

La poupe et le bâbord de la réplique du Nonsuch, construite en 1970, à l'occasion du tricentenaire du premier voyage et maintenant exposée au Musée du Manitoba.

À l'ingénieux capitaine du Nonsuch, Zachariah Gillam, Rupert donne une série de directives élaborées. Gillam reçoit l'ordre de naviguer «jusqu'à l'endroit que lui indiqueront M. Gooseberry et M. Radisson... afin d'y commercer avec les Indyens.» Rupert lui rappelle aussi que si l'équipage tue des baleines ou des «chevaux marins», les revenus appartiennent aux investisseurs.

Le Nonsuch gagne l'Atlantique en doublant les Orcades par le Nord. Le 1er août, la côte nord du Labrador est en vue. Quatre jours plus tard, le bateau entre dans le détroit d'Hudson et, le 29 septembre, soit 118 jours après avoir quitté Gravesend, le Nonsuch jette l'ancre à l'extrémité méridionale de la baie James, à l'embouchure d'une rivière que Gillam nomme Rupert. Sur la rive, l'équipage construit une petite cabane en bois avec une cave pour y entreposer leur bière.

Après un hiver long et froid, les Cris découvrent le Nonsuch et viennent commercer. Retenu par les glaces, le navire ne peut quitter la baie qu'au mois d'août. Il arrive au pas de Calais le 11 octobre 1669. Selon le London Gazette, «ils rapportent une quantité considérable de peaux de castor, ce qui les récompense pour leur froid confinement.»

La théorie radicale de Radisson et de des Groseilliers s'avère juste. Encouragés, Rupert et ses investisseurs demandent au roi Charles de leur octroyer une charte leur permettant de commercer dans les régions ouvertes par les voyages du Nonsuch. La charte est accordée le 2 mai 1670 à la compagnie connue sous le nom de Compagnie de la baie d'Hudson. Grâce à deux coureurs de bois canadiens, les Anglais prennent pied sur le marché de la fourrure et la conquête du Nord-Ouest est dès lors commencée.