Littérature et politique



Littérature et politique

La problématique des rapports entre la littérature et la politique est généralement divisée en trois catégories : le contenu politique des oeuvres littéraires; les activités politiques des auteurs et de leurs organisations, destinées à gagner le respect, la reconnaissance et l'indépendance économique; et les relations entre les auteurs et l'État quant au respect des droits d'auteur et de la littérature (voir AUTEURS ET MILIEUX DE L'ÉDITION).

Dès le début, l'histoire canadienne fournit des sujets hautement politiques à notre littérature. Les pays européens se battent pour prendre possession des terres et obtenir un découpage favorable des frontières. Les missionnaires chrétiens et les colons luttent contre les Amérindiens, les uns pour le salut des âmes, les autres pour le développement de la colonie. Les colons n'arrivent pas à s'entendre, tant entre eux qu'avec les étrangers, sur la nature de la société qui se forme à l'époque. Par la suite, l'histoire et la littérature seront marquées par la tension qui existe entre les individus et la collectivité, entre l' « autorité » et la « liberté individuelle », ainsi qu'entre les pouvoirs de l'Empire et la volonté nationale d'autodétermination. Enfin, la perpétuelle tension mondiale entre les idéologies socialistes et celles du capitalisme libéral se reflète dans la littérature canadienne.

Dès les premiers temps, les rapports entre la littérature et la politique se manifestent par la formation de mouvements associatifs littéraires, créés pour promouvoir le travail de leurs membres, encourager la production, faire des pressions auprès des gouvernements et d'autres mécènes pour obtenir leur appui, et établir un climat fécond et propice à la création littéraire. Ces regroupements naissent, puis tombent dans l'oubli, selon l'intérêt manifesté par leurs membres et la vivacité des causes politiques et sociales qu'ils défendent.

Le premier à voir le jour sur le territoire actuel du Canada pourrait bien avoir été l'ORDRE DE BON TEMPS, fondé en ACADIE en 1606 par Samuel de CHAMPLAIN , et destiné à divertir les colons durant les longs mois d'hiver avec des créations littéraires et des études scientifiques. Cependant, l'organisme généralement reconnu comme le plus ancien est une organisation principalement anglaise, malgré son emplacement : la SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE ET HISTORIQUE DE QUÉBEC, créée en 1824. L'INSTITUT CANADIEN, francophone celui-là, est fondé à Montréal en 1844 et compte plus de 700 membres. Cet organisme d'inspiration libérale possède une grande bibliothèque et entretient des rapports étroits avec la France. Pendant une brève période, certains de ses membres appuient l'annexionnisme, qui vise la fusion du Canada-Est (soit le Québec) avec les États-Unis. L'Institut subit les foudres de Mgr Ignace BOURGET en raison de son empressement à propager des idées laïques. L'Institut décline vers les années 1860-1870, surtout à cause de l'opposition du clergé à ses politiques progressistes, puis disparaît au début du XXe siècle. Pour sa part, l'École littéraire de Montréal (1895) s'intéresse d'abord aux questions esthétiques. Elle est connue grâce à certains de ses membres, parmi lesquels on trouve Émile NELLIGAN, Albert Lozeau et Albert Ferland.

Au Canada anglais, les revendications littéraires sont souvent exprimées au sein des INSTITUTS D'ARTISANS, qui apparaissent dès les années 1820 dans plusieurs villes « pour offrir un enseignement suivant les principes des arts et les merveilles de la science et des connaissances utiles ». Au cours du siècle, des sociétés littéraires et historiques voient le jour à Montréal, à Toronto, à Halifax, à Saint-Jean et à Winnipeg. L'un des organismes les plus largement actifs au cours du XIXe siècle est le mouvement CANADA FIRST. Formé à Ottawa en 1868 en proposant un programme qui réunit le nationalisme politique et la promotion de la littérature et de la culture, il devient finalement un parti politique. Bien qu'il n'ait jamais connu de succès en politique, le mouvement a exercé une influence considérable sur la création littéraire et l'élaboration d'une tradition artistique canadienne.

En 1921, la CANADIAN AUTHORS ASSOCIATION (CAA) est fondée « pour favoriser et développer un climat propice aux arts créatifs, et pour promouvoir la reconnaissance des auteurs canadiens et de leurs oeuvres ». La CAA bénéficie d'un appui solide et, pendant les trois premières années de son existence, elle fait des pressions insistantes en faveur d'une LOI SUR LE DROIT D'AUTEUR afin de protéger les intérêts des auteurs canadiens. Une section francophone est créée en 1922 et devient la Société des écrivains canadiens en 1936.

La CAA s'engage dans la production de périodiques et d'anthologies poétiques. Elle contribue à la création des PRIX LITTÉRAIRES DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL (1937) et est le précurseur d'organismes littéraires plus récents voués aux droits et au bien-être des auteurs, comme la LEAGUE OF CANADIAN POETS (1966), la Newfoundland Writers Guild (1968), Playwrights Canada (1972), le WRITERS' UNION OF CANADA (1973) et l'UNION DES ÉCRIVAINS QUÉBÉCOIS (1977).

La COMMISSION ROYALE D'ENQUÊTE SUR L'AVANCEMENT DES ARTS, LETTRES ET SCIENCES AU CANADA (Commission Massey) de 1951 soutient dans son rapport les demandes des auteurs, comme celles des autres artistes, pour l'obtention d'un appui structuré de la part du gouvernement. Ce rapport mène à la création, en 1957, du CONSEIL DES ARTS DU CANADA, qui transforme la relation des auteurs et des artistes avec le gouvernement. Aujourd'hui, des organismes provinciaux accompagnent et complètent le rôle du Conseil des Arts en offrant un soutien financier ou autre aux gens du monde des arts.

Les subventions, les prix littéraires et les autres formes d'aide qui ont vu le jour depuis 1957 ont cependant fait l'objet de critiques. Certains prétendent que les fonds publics sont mal dépensés en finançant des gens sans véritable talent et la production d'oeuvres de piètre qualité. D'autres craignent que l'aide de l'État accordée aux artistes conduise à un parti pris politique dans la production d'oeuvres littéraires et incite les auteurs à s'autocensurer afin de plaire aux gouvernements au pouvoir. Pourtant, en supportant activement la création littéraire par l'entremise de diverses agences, les gouvernements canadiens ne font que suivre l'exemple d'autres pays.

Naturellement, les auteurs qui, à une certaine époque, ont soutenu des idéologies politiques ou des positions opposées à celles d'un gouvernement se retrouvent dans une situation difficile, bien que l'on croie communément que les Canadiens jouissent d'une grande liberté d'expression. Prenons le cas du simulacre de procès, dramatisé en 1933 dans Eight Men Speak et joué devant 1500 personnes à Toronto. La pièce prétend que Tim BUCK, dirigeant du Parti communiste canadien, alors récemment arrêté avec d'autres en vertu de l'étrange et impopulaire article 98 du Code criminel, a été l'objet d'une tentative de meurtre par un gardien de prison, qui a agi avec la bénédiction de membres du gouvernement. La police est intervenue sur scène en pleine représentation, interrompant brusquement la pièce. Celle-ci ne refait surface qu'en 1976, année où elle est publiée. L'effet produit par de telles ingérences gouvernementales, même isolées, sur le sentiment général de la liberté d'expression ne peut être déterminé. Mais à quelques reprises, des actions menées ou sanctionnées par les gouvernements, ou par leurs agences, démontrent que l'État désapprouve certaines formes littéraires.

Les événements et les opinions politiques sont le sujet de nombreux romans et d'autres genres littéraires. Certaines oeuvres représentent bien la diversité des intérêts politiques des auteurs canadiens. C'est le cas du roman d'Irene Baird, Waste Heritage (1939), qui traite du chômage pendant la CRISE DES ANNÉES 30; de la pièce de George RYGA, The Ecstasy of Rita Joe (1967), qui expose la situation précaire des autochtones; du roman de Richard RHOMER, Ultimatum (1973), sur le conflit entre le Canada et les États-Unis; du roman d'Hubert AQUIN, PROCHAIN ÉPISODE (1965), qui aborde la psychologie de l'indépendantisme québécois; et du roman d'Ivan Shaffer, The Medicine Man (1975), qui explore le conflit survenu entre les intérêts des grandes sociétés et des députés réformistes de la Chambre des communes.

D'autres auteurs, moins enclins à l'affrontement, s'attardent sur la nature politique de la vie canadienne au tout début de son histoire. WACOUSTA; OR, THE PROPHECY: A TALE OF THE CANADAS (1832) de John RICHARDSON, THE GOLDEN DOG (LE CHIEN D'OR), A LEGEND OF QUEBEC (1877; trad. Le Chien d'Or : légende canadienne, 1884) de William KIRBY et LES ANCIENS CANADIENS (1863) de Philippe-Joseph AUBERT DE GASPÉ traitent tous, à leur façon, du caractère de la communauté canadienne et de la nature de l'ordre politique. Ce thème s'est perpétué inlassablement comme sujet littéraire jusqu'à nos jours.

Dans le Canada actuel, le débat se poursuit sur le RÉGIONALISME et le centralisme, l'ANARCHISME et le communautairisme, l'indépendance nationale et l'association avec la puissance américaine, le socialisme et le capitalisme et, enfin, l'indépendance du Québec ou son association dans un cadre fédéral, de sorte que la littérature du pays ne peut manquer d'évoquer continuellement une dimension politique.

Les sociétés littéraires s'intéressent à bon nombre de ces questions et les théories sur la création littéraire au Canada semblent intimement liées aux opinions politiques de ceux qui les élaborent. En fait, la nature même des relations extérieures et intérieures du Canada a tout ce qu'il faut pour que la littérature du pays, qui a commencé au milieu de tumultes politiques, continue sur la même voie. Le Canada démontre clairement que la littérature d'un pays est indissociable de la politique et que ces dernières s'influencent mutuellement sur plusieurs plans, manifestes ou latents.


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