Multiculturalisme

Le multiculturalisme en tant que terme est entré en vogue au Canada dans les années 1960 pour faire contraste au « biculturalisme » et popularisé par la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

Le multiculturalisme en tant que terme est entré en vogue au Canada dans les années 1960 pour faire contraste au « biculturalisme » et popularisé par la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Il a aussi en grande partie remplacé le terme « pluralisme culturel », même si ce terme est encore en utilisation au Québec. Son usage s’est maintenant répandu à d’autres pays, notamment en Australie.

Bien que subjectif en tant que concept, et pour plusieurs raisons, « multiculturalisme » est utilisé dans au moins trois sens : pour désigner une société caractérisée par son hétérogénéité ethnique ou culturelle, pour désigner un idéal d’égalité et de respect mutuel entre les groupes ethniques ou culturels dans une population, et pour désigner des mesures mises en place par le gouvernement fédéral en 1971 et ensuite adoptées par plusieurs provinces.

Cette idée est considérée comme un aspect essentiel de l’identité canadienne à plusieurs niveaux. L’Encyclopedia of Canada’s Peoples, éditée par Paul Robert Magocsi et publiée en 1999, affirme que l’ethnicité individuelle ne remplace pas l’identité canadienne, mais définit plutôt les Canadiens et leur position dans le monde (voir aussi Identité et langage au Canada).

Immigration et multiculturalisme

Avec l’arrivée des explorateurs anglais, au XVIIIe siècle, les ruées vers l’or, du XIXe siècle, et la colonisation de l’Ouest, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le Canada devient l’un des pays les plus ouverts à l’immigration de la planète, un statut qu’il conserve pendant les années 1920 et après la Seconde Guerre mondiale (voir aussi Immigration, Politique d’immigration). Dans les régions anglophones du pays, on place une pression extrême sur les immigrants pour qu’ils s’assimilent à la majorité anglaise. Au Québec, la grande majorité des immigrants de l’époque arrivent à Montréal, où plusieurs apprennent tant l’anglais que le français. Cette attente d’assimilation culturelle est exemplifiée par la notion de « creuset », un terme devenu populaire tant aux États-Unis qu’au Canada et tiré de la pièce de théâtre Melting pot, qui fait ses débuts en 1908 et qui a pour sujet l’assimilation d’un juif russe à la culture américaine.

Au Canada, le système du creuset est mis en question pour la première fois en 1938 avec la publication Canadian Mosaic: The Making of a Northern Nation, par John Murray Gibbon, où il affirme que le pays pourrait tirer profit de la diversité culturelle de ses différents groupes ethniques. La métaphore de la mosaïque culturelle de John Murray Gibbon est reprise en 1965 par le sociologiste John Porter, qui publie son livre, Vertical Mosaic: An Analysis of Social Class and Power in Canada, dans lequel il critique les privilèges de classe dont bénéficient les gens de descendance britannique et la marginalisation d’autres groupes ethniques (voir aussi Vertical Mosaic).

C’est à peu près à cette époque que le Canada commence à accepter un nombre grandissant d’immigrants de couleur autre que blanche. À la fin des années 1960, plusieurs pratiques encourageant la discrimination raciale sont abrogées. En 1971, la majorité des nouveaux immigrants sont pour la première fois de descendance non européenne, une exception qui est depuis devenue la règle. Le recensement de 2011 dénombre plus de 200 origines ethniques, y compris « canadienne ». Selon le recensement de 2011, près de 21 % des Canadiens (6 775 800 personnes) sont nés à l’extérieur du pays, et 93,5 % sont capables de parler l’une des langues officielles en plus de leur langue maternelle.

Politique multiculturelle au Canada

En 1971, le gouvernement fédéral du premier ministre Pierre Trudeau déclare son engagement au principe du multiculturalisme, et ce faisant s’engage à protéger et à promouvoir la diversité, à reconnaître les droits des Premières Nations, et à encourager l’usage des deux langues officielles du Canada. Par conséquent, le ministère du Multiculturalisme et le Conseil canadien du multiculturalisme sont fondés en 1973.

Le concept est une fois de plus reconnu dans la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, qui déclare que « Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens. » Le 21 juillet 1988, le gouvernement progressiste-conservateur de Brian Mulroney proclame la Loi sur le multiculturalisme canadien, par laquelle le gouvernement s’engage formellement à « promouvoir la participation entière et équitable des individus et des collectivités de toutes origines à l’évolution de la nation et au façonnement de tous les secteurs de la société » en établissant des lois visant à la protection de la diversité ethnique, raciale, linguistique et religieuse dans la société canadienne. En déclarant le Canada une société bilingue et multiculturelle, Pierre Trudeau provoque une explosion dans la recherche multiculturelle. Des livres et des articles sont publiés, plusieurs sondages de recherche sont lancés, la recherche sur l’identité ethnique s’approfondit et des organisations sont fondées pour encourager la diversité. Le multiculturalisme est accueilli comme une nouvelle vision de l’identité canadienne, qui allait apporter une compréhension globale de toutes les communautés ethniques.

Plusieurs programmes, dont la Stop Racism Campaign, sont mis sur pied pour combattre la haine et les préjugés, mais des programmes plus récents se concentrent davantage sur des problèmes affligeant les immigrants et à l’aide aux nouveaux arrivants, notamment avec l’accréditation professionnelle et l’accès à l’emploi. Des programmes de multiculturalisme reconnaissent aussi l’importance historique de certains groupes ethniques en développant des initiatives éducatives, par exemple des programmes scolaires faisant la promotion du mois de l’histoire des Noirs, visant à éduquer les jeunes sur la communauté noire et son histoire au Canada.

Les politiques multiculturelles des années 1970 ne répondent pas aux besoins de tous les immigrants, en grande partie parce qu’elles s’alignaient davantage aux groupes ethniques solidement implantés d’origine européenne alors que le nombre de « minorités visibles » augmentait. Néanmoins, l’introduction du terme, et ce qui a été appelé le « mouvement multiculturel », attire l’attention sur le fait que les politiques gouvernementales doivent refléter la diversité de la société canadienne.

Réaction du public aux politiques de multiculturalisme

Les politiques adoptées par le gouvernement pour encourager le multiculturalisme ont été accueillies par plusieurs avec méfiance et hostilité. Certains Canadiens français les considèrent comme nuisibles, à savoir l’une des deux communautés linguistiques formant le Canada. Certains érudits s’y opposent, car ils y voient un moyen d’affermir la domination anglo-saxonne en détournant les efforts des non-Français et des non-Anglais vers les activités culturelles au détriment des activités politiques et économiques, et en empêchant les autres groupes ethniques d’acquérir influence et autorité. Des représentants des groupes ethniques voient en ces politiques de multiculturalisme une tentative d’acheter le « vote ethnique » et considèrent que les politiciens devraient les aider de manière plus importante.

Parfois, l’hostilité et la méfiance envers le multiculturalisme sont le résultat d’ambiguïtés dans des exposés de principes ou de déclaration de principes, car il existe des différences subtiles, mais nécessaires, entre l’assimilation culturelle et l’intégration structurelle, différences qui ne sont pas toujours clairement énoncées.

Discussion publique sur le multiculturalisme

Will Kymlicka et Charles Taylor sont parmi les plus influents penseurs canadiens sur le sujet du multiculturalisme. Ils travaillent tous les deux avec un cadre libéral, mais se dissocient et font la critique de certains éléments dits « aveugles aux différences » dans le courant de pensée libéral. Ils font cela pour défendre l’application de droits spéciaux pour les groupes minoritaires dans certaines circonstances exceptionnelles, par exemple dans le cas du Québec.

Dans son livre La citoyenneté multiculturelle, paru en 1995, Will Kymlicka développe une typologie des droits des groupes minoritaires, qui comprennent des droits à l’autonomie gouvernementale, des droits de représentation spéciaux, et des droits polyethniques (qu’il définit comme étant un soutien légal et financier pour la protection de pratiques culturelles précises). Pour appuyer son raisonnement, il se base sur trois arguments centraux : la simple valeur de la diversité culturelle, ce qu’il appelle « l’argument de l’égalité » (l’idée que sans protection spéciale, les cultures minoritaires sont vulnérables à l’assimilation) et enfin le rôle d’accords historiques (par exemple les accords historiques entre la Couronne et le Canada Français ou les communautés autochtones). À cet effet, il soutient qu’il est important pour les législateurs de distinguer les minorités nationales et les groupes immigrants : « Les groupes issus de l’immigration ne constituent pas des “nations” et ne résident pas sur leur terre d’origine. Leur caractère distinctif se manifeste principalement dans leurs vies de famille dans le choix de leurs associations, et n’entre pas en contradiction avec leur intégration institutionnelle. »

En 1994, avec son essai Différence et démocratie, Charles Taylor utilise une approche plus philosophique et moins politique, mais tout comme Will Kymlicka, il suggère que « le libéralisme ne peut ni ne doit revendiquer une neutralité culturelle complète ». Se concentrant sur le Québec, Charles Taylor parle de deux tendances contradictoires dans les politiques de l’égalité : d’un côté, la conviction que tous devraient être traités de la même façon sans tenir compte des différences, et de l’autre, le respect de la particularité culturelle. « Le reproche que la première politique fait à la seconde est de violer le principe de non-discrimination. La seconde reproche à la première de nier toute identité en imposant aux gens un moule homogène qui ne leur est pas adapté. » En notant que c’est souvent la culture dominante qui propose d’ignorer les différences, il ajoute que « Par conséquent, la société prétendument généreuse et aveugle aux différences est […] aussi hautement discriminatoire par elle-même, d’une façon subtile et inconsciente. » Cependant, encore comme Will Kymlicka, il ne parle pas des obstacles que beaucoup d’immigrants doivent surmonter et ne mentionne les peuples autochtones que très brièvement.


Lecture supplémentaire

  • J.W. Berry, R. Kalin and D. Taylor, Multiculturalism and Ethnic Attitudes in Canada (1977); B. Samuda, J.W. Berry and R. Laferriere, Multiculturalism in Canada (1984); L. Driedger, Multi-Ethnic Canada (1996); W.W. Isajiw, Multiculturalism in North America and Europe (1997); P.R. Magocsi, Encyclopedia of Canada's Peoples (1999); A. Fleras and J.L. Elliott, Engaging Diversity: Multiculturalism in Canada (2002); Y. Abu-Laban and C. Gabriel, Selling Diversity: Immigration, Multiculturalism, Equity and Globalization (2002); R. Takaki, Debating Diversity (2002); L. Driedger, Multiculturalism: Bridging Ethnicity, Culture, Religion and Race (2008).

Liens externes