Ordre de Jacques-Cartier

L’Ordre de Jacques-Cartier (OJC), communément appelé « La Patente », est une société secrète fondée en 1926 à Vanier (aujourd’hui Ottawa), en Ontario, afin de promouvoir les intérêts religieux, sociaux et économiques des Canadiens français. À l’avant-garde des luttes linguistiques et nationales jusqu’aux années 1960, il exerce son influence discrètement grâce au noyautage de diverses associations et mobilise ses membres à l’intérieur d’une structure autoritaire et rigide. L’émergence du nationalisme québécois et de certaines tensions internes mène à sa dissolution en 1965.

Armoiries de l


Fondation et croissance

C’est le 22 octobre 1926 qu’a lieu la première réunion de l’Ordre de Jacques-Cartier au presbytère de la paroisse Saint-Charles, à Vanier. Convoquée par le prêtre François-Xavier Barrette et l’ingénieur civil Albert Ménard, elle vise à mettre sur pied une organisation qui pourra à la fois de promouvoir les intérêts des Canadiens français au sein de la fonction publique fédérale et contenir l’influence des sociétés anglophones (les Chevaliers de Colomb, l’Ordre d’Orange et la Franc-maçonnerie), jugée néfaste pour les catholiques de langue française. Ses fondateurs espèrent ainsi contribuer à la formation d’une élite militante dévouée aux causes nationales et religieuses.

L’OJC connaît une croissance appréciable dès ses débuts, et ce, jusqu’au milieu des années 1950. Il le doit en grande partie aux chapelains et aux religieux qui lui prêtent concours. Formée d’une seule commanderie à sa fondation, la société compte 59 cellules en 1934, et 128 en 1940. Elle est surtout présente en Ontario et au Québec, mais possède aussi des cellules au Manitoba (1930), en Alberta (1930), en Saskatchewan (1931) et au Nouveau-Brunswick (1933). À sa dissolution, elle compte 550 cellules et plus de 5 000 membres. Au plus fort de sa popularité, en 1955-1956, le nombre d’adhérents atteint 11 300. L’Ordre recrute principalement dans divers organismes de la société civile à caractère nationaliste, comme la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB). Fait à souligner, il est entièrement composé d’hommes et ses recrues doivent subir un rite d’initiation tenu secret.

Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
Arbre généaolgique des Présidents de la Société St. Jean Baptiste de Montréal depuis sa fondation en 1834

« Religion, discrétion, fraternité » : les structures de l’Ordre

L’Ordre n’est pas une démocratie. Les membres sont embrigadés dans une structure hiérarchique et complexe. Au sommet se trouvent les chanceliers, qui ont le pouvoir d’établir, de régir et de suspendre les règles du jeu. Ils ont aussi le dernier mot sur l’orientation des affaires politiques. Pour épauler cette instance, l’OJC peut compter sur un secrétariat permanent notamment responsable de la publication du bulletin L’Émerillon. Au fil des années, la structure tend à se régionaliser avec la création de conseils provinciaux, de conseils régionaux et de commanderies locales.

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En tant que groupe élitiste, l’OJC utilise une méthode d’action fondée sur l’étude des problèmes nationaux. Pour remédier à ceux-ci, il compte sur des techniques de noyautage et d’externalisation. Son principal mot d’ordre est la discrétion. Selon sa doctrine, l’Ordre ne cherche pas à supplanter les organisations existantes, mais à y exercer une influence indirecte. De par sa nature, il rassemble plusieurs décideurs et faiseurs d’opinion de la société canadienne-française. Il n’est donc pas étonnant d’y retrouver notamment des journalistes du quotidien Le Devoir comme Paul Sauriol, Jean-Marc Léger et Pierre Laporte. D’influents politiciens et hommes d’affaires y adhèrent aussi, tels Jean Drapeau, maire de Montréal (1954-1957 et 1960-1986), et René Paré, président du Conseil d’orientation économique du Québec (1960-1967) et président-fondateur de la Société générale de financement du Québec (1962-1975).

Jean Drapeau
Portrait of Jean Drapeau, Mayor of Montréal by Harry Palmer. 4 December 1986\r\n
Pierre Laporte (1921-1970)

Pour Dieu et la Patrie : l’action de l’Ordre

Au même titre que les autres sociétés patriotiques, l’OJC favorise le domaine politique. Il lutte pour le bilinguisme institutionnel dans l’appareil public fédéral. D’une part, il utilise son vaste réseau afin que soient nommés des francophones à certains postes clés. D’autre part, ses dirigeants planifient des campagnes d’opinion et intercèdent auprès des organismes d’externalisation afin de les mener à terme. C’est ainsi que l’Ordre orchestre plusieurs campagnes réclamant l’émission de chèques bilingues pour l’allocation familiale (1945), puis pour la pension de vieillesse (1952). Parallèlement, il mène diverses offensives en faveur de la refrancisation de la société civile.

L’Ordre joue aussi le rôle d’agent ordonnateur au sein du réseau institutionnel. Dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale, de nouvelles associations francophones font leur apparition. La Société Richelieu (1944) est peut-être l’exemple par excellence de la volonté de l’OJC de créer des structures pour contrer l’attrait des clubs sociaux « neutres » (non catholiques). Afin d’empêcher les caisses populaires ontariennes de se joindre à un regroupement américain, l’Ordre facilite la fondation de ce qui deviendra la Fédération des caisses populaires de l’Ontario (1946). Il participe également à la mise sur pied de la Fédération des commissions scolaires catholiques du Québec (1947).

Tout au long de son existence, l’OJC s’intéresse de très près aux minorités francophones du Canada. En plus de faire valoir auprès de l’épiscopat l’importance de nommer des francophones au sein du clergé, il utilise son réseau pour faire connaître les problèmes de ces communautés, particulièrement dans le domaine scolaire comme ce fut le cas à Maillardville (Coquitlam), en Colombie-Britannique. En Ontario, l’Ordre s’inquiète du fait que des francophones fréquentent des établissements scolaires anglophones et fait campagne auprès des enseignants et des inspecteurs pour ramener ces élèves vers les écoles bilingues (voir Question des écoles de l’Ontario).

Implosion et organisations héritières

Au début des années 1960, l’Ordre connaît une période de remise en question. La montée du mouvement indépendantiste, la laïcisation grandissante de la société et les idées de démocratisation et d’animation sociale en vogue dans le milieu associatif ébranlent ses fondements. En son sein même, de plus en plus de dirigeants québécois se réclament du néonationalisme et de la Révolution tranquille qui a cours dans la Belle province. Cette vision heurte de front celle des membres issus des minorités francophones du pays, qui craignent une trop grande territorialisation de la question canadienne-française. En marge de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme initiée par le gouvernement fédéral en 1963, l’OJC appelle au respect des langues officielles dans les services publics et en éducation. Or, certains membres trouvent cette position trop peu rigide et souhaitent que la société secrète prenne parti en faveur d’une autonomie accrue pour le Québec.

Ébranlé par ces débats, l’Ordre apparaît au grand jour. À partir de 1963, le caractère discret de l’organisation est ébranlé par des dénonciations. En marge du congrès de 1963 de la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste, ses dirigeants se distancient de la société secrète. L’année suivante, l’ancien directeur général de la Fédération, Roger Cyr, fait paraître un livre-choc sur « les secrets de la maçonnerie canadienne-française ». L’OJC ne peut plus désormais se cacher du regard public.

En février 1965, les chanceliers prononcent la dissolution de l’Ordre de Jacques-Cartier. Mais cet éclatement ne signifie pas pour autant la fin. Il consacre en fait une réorganisation structurelle majeure qui remplace l’OJC par quatre grands conseils parallèles représentant les régions du Canada français (Ouest canadien, Ontario, Québec et provinces maritimes).

Ces organismes poursuivent son œuvre et se disputent son héritage. Au Québec, l’Ordre de Jean-Talon regroupe des membres d’allégeance souverainiste tandis que l’Ordre de la renaissance nationale du Québec demeure plus près des orientations traditionnelles de l’OJC. En Ontario, l’Ordre franco-ontarien reproduit d’abord quasi fidèlement le modèle d’avant 1965, tant sur le plan organisationnel que dans ses buts politiques. Dans la foulée de la création du Parti québécois, il invite ses membres à « réfléchir à ce que devraient être les nouveaux cadres de lutte des Franco-Ontariens » (1969) et révise son idéologie « en fonction de l’identité ontarienne et non plus pancanadienne » (1970). Ces organismes cessent vraisemblablement leurs activités au début des années 1970.


Lecture supplémentaire

  • Gratien Allaire, « Le Triangle canadien-français au tournant des années 1960. Le Conseil de la vie française en Amérique, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et l’Ordre de Jacques-Cartier », Francophonies d’Amérique, no 17 (printemps 2004) : 107‒116.

    Robert Choquette, La foi gardienne de la langue en Ontario, 1900-1950 (1987).

    Roger Cyr, La Patente. Tous les secrets de la « maçonnerie » canadienne-française : l’Ordre de Jacques-Cartier (1964).

    Raymond Laliberté, Une société secrète : l’Ordre de Jacques-Cartier (1983).

    Marcel Martel, Le deuil d’un pays imaginé. Rêves, luttes et déroutes du Canada français (1997).

    Denise Robillard, L’Ordre de Jacques-Cartier. Une société secrète pour les Canadiens français catholiques – 1926-1965 (2009).

    Anik Sauvé, L’Ordre de Jacques Cartier. Une étude sur les artisans méconnus de sa fondation, M.A. (histoire), Université d’Ottawa, 2004.

    James Trepanier, Battling a Trojan Horse: The Ordre de Jacques Cartier and the Knights of Columbus, 1917–1965, M.A. (histoire), Université d’Ottawa, 2007.

    Jean-Philippe Volpé, L’Ordre de Jacques-Cartier en Acadie du Nouveau-Brunswick durant la Grande Dépression, 1933-1939 : Noyautage, externalisation, discrétion et nationalisme économique, M.A. (histoire), Université Laval, 2013.

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