Sur la mer de Beaufort, à la poursuite de l'esprit de Franklin

Le 22 octobre 1854, après une tumultueuse traversée de l’Atlantique au cours de laquelle son navire, le Prince Rupert, résiste de justesse aux banquises et à une violente tempête qui déchire quatre de ses voiles, le Dr John Rae, explorateur de l’Arctique, arrive en Angleterre.

Le 22 octobre 1854, après une tumultueuse traversée de l''Atlantique au cours de laquelle son navire, le Prince Rupert, résiste de justesse aux banquises et à une violente tempête qui déchire quatre de ses voiles, le Dr John Rae, explorateur de l'Arctique, arrive en Angleterre. Il a en main une lettre au rédacteur en chef du Times de Londres écrite pendant la traversée. Il y raconte comment il a résolu le plus grand mystère de l'époque des explorations : le destin de l'expédition perdue de sir John Franklin.

Ceux qui exploraient l'Arctique au XIXe siècle parcouraient les limites du monde connu. Depuis plus de 500 ans, on rêvait de trouver un passage du Nord-Ouest. Malgré les importantes avancées de nombreux explorateurs tels que James Clark Ross et William Parry dans l'exploration de la côte arctique, ce passage restait introuvable. En 1844, l'Amirauté britannique décide d'autoriser une dernière tentative pour trouver le passage. Sir John Franklin dirigera la plus importante et la mieux équipée de toutes les expéditions vers l'Arctique. L'expédition fait escale à Disco (Groenland) et, après avoir rencontré quelques baleiniers dans la baie de Baffin, disparaît sans laisser de trace.

Rae était extrêmement doué pour survivre dans l'Arctique, vivant du territoire dans une sécurité et un confort relatifs (Archives nationales du Canada / C148483).

Franklin a prévenu ses proches qu'ils pourraient rester sans nouvelles de lui pendant un bon moment. Après trois ans, l'Amirauté et Lady Franklin lancent la plus importante mission de sauvetage de l'histoire. Des capitaines de vaisseau parmi les meilleurs de leur époque fouillent ces contrées vierges pendant des années sans trouver aucun signe de l'explorateur.

John Rae est en quelque sorte prédestiné à résoudre le mystère. Il voit le jour en 1813 et grandit dans les Orcades, un archipel du nord de l'Écosse. Dans ce milieu austère, l''enfant Rae développe des aptitudes qui s'avéreront déterminantes dans sa carrière phénoménale d'explorateur de l'Arctique. Comme les guerres avec la France rendent la Manche dangereuse, les navires

empruntent

une route plus sûre au nord de l'Écosse. Ils font escale dans le joli port de Stromness dans

les

Orcades pour se ravitailler en eau et, au début du XVIIIe, la Compagnie de la Baie d'Hudson

commence à recruter des Orcadiens. À la fin du siècle, les trois quarts de ses employés au

Canada

viennent des Orcades.

Rae passe sa jeunesse en solitaire serein ou avec le chien Terre-Neuve de sa famille à pêcher,

à

chasser ou à faire du bateau. Il acquiert ainsi un sens de l'autonomie et une endurance

physique

qui feront de ses périples dans le Nord canadien « rien d'exceptionnel ».

Rae a 20 ans quand il s'embarque à Stromness en tant que chirurgien sur un navire de

ravitaillement

de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Pendant 10 ans, il exerce son métier à Moose Bay, passant

le

plus clair de son temps à apprendre les coutumes locales. En 1846, on le choisit pour

entreprendre

la dernière étape de levé de la côte arctique. Il y vit durant 15 mois, principalement des

produits

de la terre. Il ne se cache pas de préférer la compagnie des Inuits, dont il gagne le respect

et la

confiance, à celle de ses collègues anglais. Au cours de ces voyages, Rae repère les dernières

pièces du puzzle complexe d'îles, d'isthmes et de détroits qui avaient échappé à ses

prédécesseurs.

En 1853-1854, Rae entreprend son quatrième et dernier voyage dans l'Arctique. Il espère faire

la

lumière sur leu destin de Franklin et réclamer la récompense de 20 000 £. Près de Pelly Bay,

sur la

côte est de la péninsule de Booth, il rencontre un Inuit solitaire qui lui donne les premières

nouvelles de Franklin. L'homme lui raconte que près de 40 kablounas (hommes blancs) sont morts

de

faim à l'ouest d'une grande rivière à 10 ou 12 jours de marche. Au fil de ses conversations

avec

d'autres Inuits de la région, Rae apprend qu'un groupe d'autochtones a vu, pour la dernière

fois,

une quarantaine d'hommes se diriger vers le sud par-dessus les glaces et, plus tard dans la

saison,

leurs tombes. Il achète quelques articles ramassés par les Inuits, parmi lesquels figure une

assiette en argent marquée au nom de Franklin.

Stromness, des îles Orcades (Bibliothèque nationale de l'Ecosse).

Dès son jeune âge, Rae a appris à accepter les gens pour ce qu'ils sont, quelle que soit leur

race. Là-dessus, il est en avance de plusieurs générations sur son temps. C'est ainsi qu'il

croit

au récit des autochtones. En prenant au sérieux la parole des Inuits, il choque bien des

membres de

l'Amirauté ainsi que Lady Franklin. L'Angleterre victorienne ne peut accepter l'idée que

Franklin

ait échoué et, pour eux, il est impensable que ses hommes aient pu avoir recours au

cannibalisme.

Même plus tard, lorsqu'il sera prouvé que les récits des Inuits étaient exacts, l'Amirauté

n'acceptera qu'avec réticence de payer à Rae une part de la récompense.

John Rae a consacré plus de 30 années de sa vie à explorer et à documenter le Nord canadien.

C'était un homme remarquable, décidé et idiosyncrasique, qui a grandement contribué à notre

connaissance géographique et ethnographique d'une des dernières frontières à explorer.