La bataille de Passchendaele est un symbole frappant qui rappelle les combats boueux, la folie et les massacres insensés qui ont marqué la Première Guerre mondiale. À la fin de l'été 1917, les Britanniques lancent une série d'offensives infructueuses contre les forces allemandes détenant le plateau qui surplombe la ville d'Ypres, en Belgique. Le champ de bataille se transforme en bourbier. Les forces canadiennes entrent en scène en octobre et s'emparent de la crête de Passchendaele au prix de 15 600 hommes, un grand sacrifice pour un terrain qui sera laissé à l'ennemi l'année suivante.

Plan de Haig

Au printemps 1917, les Allemands engagent une guerre sous-marine à outrance, coulant des navires marchands en eaux internationales. À peu près au même moment, de nombreux soldats français, à bout de forces, fomentent une mutinerie à la suite de l'échec d'une vaste offensive française sur le front Ouest. Puisque certaines armées françaises sont temporairement incapables de se battre ou réticentes à le faire, le général Douglas Haig, commandant des armées britanniques en Europe, décide de lancer une offensive britannique. Il veut attaquer les forces allemandes postées sur le saillant d'Ypres, que ces dernières occupent depuis longtemps sur la ligne de front alliée dans la région de Flandre, en Belgique.

Le saillant est le théâtre de combats depuis 1914 (voir Deuxième bataille d'Ypres). Haig croit que si les Britanniques réussissent à percer les lignes allemandes, ils pourront aussi libérer les ports occupés servant de base aux sous-marins allemands U-Boot sur la côte de la Manche, au nord d'Ypres.

Le premier ministre britannique David Lloyd George doute du plan. La supériorité des forces de la Grande-Bretagne sur celles de l’ennemi est minime. Même s'ils réussissent à percer les lignes allemandes à Ypres, rien ne dit que les ports de la Manche pourront être capturés et, quoi qu'il en soit, l'offensive ne mettrait pas fin à la guerre. Seules de lourdes pertes en vies humaines sont à prévoir. Malgré ces craintes, le plan de Haig est approuvé. La troisième bataille d'Ypres, comme on en est venu à l'appeler, s'amorce en juillet.

Corps canadien

Dans un premier temps, le Corps canadien, la force d'attaque du Canada constituée de 100 000 hommes (voir Corps expéditionnaire canadien), est épargné d'une participation à la campagne de Haig de 1917. Le Corps, ayant récemment triomphé en avril sur la crête de Vimy, est plutôt chargé d'attaquer les Allemands qui occupent la ville de Lens (voir Bataille de la côte 70), en France, dans l'espoir de détourner les ressources allemandes de la bataille principale du saillant d'Ypres.

À la mi-juillet, alors que les Canadiens se préparent à attaquer Lens, l'artillerie britannique bombarde, sur une période de deux semaines, une série de crêtes à peine visibles qui s'élèvent légèrement autour du saillant où sont postés les Allemands, y compris la crête de Passchendaele et ce qu'il reste de sa ville en ruine.

Depuis 1914, les combats avaient transformé la région en une plaine ravagée, dépourvue d'arbres et de végétation, et criblée de cratères d'obus. Ces batailles avaient aussi détruit l'ancien système de drainage de la Flandre, qui canalisait l'eau de pluie hors des champs. Lors de la nouvelle offensive, l'explosion de millions d'obus additionnels, combinée à des pluies torrentielles, donne rapidement au champ de bataille des airs d'apocalypse : un bourbier marécageux et pulvérisé, parsemé de cratères remplis d'eau assez profonds pour qu'un homme puisse s'y noyer, et, pour empirer les choses, des tombes de soldats tués lors des combats précédents remontées à la surface.

Attaque britannique

Le 31 juillet, les troupes britanniques, appuyées par des douzaines de chars d'assaut et par un contingent français, attaquent les tranchées allemandes. Au cours du mois qui suit, des centaines de milliers de soldats des factions opposées attaquent et contre-attaquent sur un sol détrempé, couvert d'une épaisse boue, dans un paysage gris quasi exempt d'immeubles ou de couvert naturel et sous une incessante pluie d'obus explosifs, d'éclats d'obus et de tirs de mitrailleuses. Les progrès sont faibles. Près de 70 000 hommes rattachés à certaines des meilleures divisions d'assaut de la Grande-Bretagne meurent ou sont blessés.

Au début septembre, Haig refuse de mettre fin à l'offensive, malgré les pressions politiques émanant de Londres. En septembre, des divisions australiennes et néozélandaises se joignent aux troupes britanniques épuisées sur le champ de bataille, mais le résultat demeure le même. Les troupes alliées bombardent, attaquent et occupent une partie du terrain ennemi, pour être ensuite délogées par des contre-attaques allemandes.

En Octobre, Haig se tourne vers les Canadiens. Il est déterminé à poursuivre le combat malgré l'affaiblissement de ses armées et le sacrifice de ses soldats.

Opposition de Currie

Haig ordonne au lieutenant-général Arthur Currie, nouveau commandant du Corps canadien, de venir combattre autour de Passchendaele, en Belgique, avec ses quatre divisions. Currie s'y oppose, car il considère qu'il s'agit d'une attaque téméraire qui pourrait occasionner la perte de 16 000 Canadiens, et ce, sans vraiment acquérir d'avantages stratégiques. Toutefois, Currie n'a guère le choix. Après avoir protesté, il planifie donc soigneusement l'attaque canadienne.

Au cours des deux semaines qui suivent, Currie ordonne la construction et la réparation de routes et de voies de passage pour faciliter le mouvement des troupes, des armes et d'autres approvisionnements vers le champ de bataille. L'emplacement des canons est également amélioré. Il laisse le temps aux troupes et aux officiers de se préparer à lancer l'offensive le 26 octobre.

Boue et sang

Pendant les deux semaines suivantes, les quatre divisions du Corps canadien donnent l'assaut sur la crête de Passchendaele à tour de rôle. Malgré les lourdes pertes, elles ne gagnent que quelques centaines de mètres de terrain par jour. Sous la pluie et les tirs d'obus presque incessants, les soldats vivent dans des conditions horribles. Les troupes se réfugient dans des trous d'obus gorgés d'eau ou encore se perdent sur le champ de bataille boueux, ne sachant plus où se trouve la ligne de front qui sépare les Canadiens des positions allemandes.

« Nos pieds étaient toujours dans l'eau, qui passait par le haut nos bottes », écrit Arthur Turner, un soldat d'infanterie originaire de l'Alberta. « On nous a donné de l'huile de baleine pour en enduire nos pieds [...] c'était pour prévenir le pied de tranchées. Pour résoudre le problème, j'ai enlevé mes bottes une fois, j'ai versé la moitié de l'huile dans chaque botte, puis je les ai remises. C'était épouvantablement collant, mais je n'ai pas eu le pied de tranchées. »

La boue encrasse les canons et les culasses des carabines, ce qui rend leur utilisation difficile. Elle engouffre des soldats pendant leur sommeil et ralentit énormément les brancardiers qui doivent marcher dans la boue jusqu'à la ceinture pour transporter les blessés loin des combats. Ironiquement, la boue sauve aussi des vies, car elle amortit l'atterrissage de nombreux obus, ce qui les empêche d'exploser.

« La bataille de la crête de Passchendaele était sans contredit l'une des plus boueuses et des plus sanglantes de toute la guerre », affirme Turner.

Selon le soldat John Sudbury, « Nous et l'ennemi étions pris dans le même horrible bourbier dégradé à un point tel que tous ne voulaient qu'une chose : sortir de là. Seules la mort ou une blessure pouvaient nous permettre de le faire, et nous espérions tous l'une ou l'autre. »

Victoire et pertes

Le 6 novembre, les Canadiens lancent leur troisième attaque d'envergure sur la crête. Ils réussissent à prendre la crête et les ruines du village de Passchendaele aux Allemands. Le 10 novembre, ils lancent un dernier assaut qui leur permet de s'emparer du reste du plateau à l'est du saillant d'Ypres, mettant ainsi fin à une bataille qui a duré quatre mois. Après les combats, neuf Canadiens sont décorés de la croix de Victoria. Il s'agit de la plus haute distinction militaire décernée pour bravoure de l'Empire britannique.

Arthur Turner et John Sudbury survivent tous deux aux horreurs de Passchendaele et de la guerre, contrairement à des milliers de leurs compatriotes. Plus de 15 600 Canadiens meurent ou sont blessés au combat, soit presque exactement le nombre qu'avait prédit Arthur Currie.

Ces derniers font partie des 275 000 victimes au sein des armées sous commandement britannique à Passchendaele. Du côté des Allemands, 220 000 soldats sont morts ou blessés. On en vient à se demander, en fin de compte, pourquoi tout ceci a eu lieu. En 1918, tout le terrain gagné par les Alliés est évacué devant la menace d'une attaque imminente des Allemands.

Un siècle plus tard, on se souvient de la bataille de Passchendaele comme d'un symbole des pires horreurs de la Première Guerre mondiale, de la futilité de la plupart des batailles, et du mépris total de certains hauts gradés militaires pour la vie des hommes sous leur commandement.