Affaire Romeo Phillion

Romeo Phillion est condamné en 1972 pour le meurtre d’un pompier d’Ottawa. Plus de 30 ans plus tard, il devient le prisonnier canadien ayant passé le plus de temps derrière les barreaux à faire renverser une condamnation pour meurtre.

Romeo Phillion est condamné en 1972 pour le meurtre d’un pompier d’Ottawa. Plus de 30 ans plus tard, il devient le prisonnier canadien ayant passé le plus de temps derrière les barreaux à faire renverser une condamnation pour meurtre. Lorsque les autorités refusent de lui accorder un nouveau procès, Romeo Phillion se voit interdire la chance d’être déclaré innocent au tribunal et de recevoir une compensation pour sa condamnation injustifiée.

Jeunesse

Né le 29 avril 1939 à Cobalt, en Ontario, Romeo Phillion est le quatrième d’une famille de neuf enfants. À l’âge de huit ans, ses parents l’envoient dans un centre d’éducation surveillée pour les orphelins et voyous tenu par une organisation chrétienne. Il y subit de l’intimidation et des agressions sexuelles.

Romeo Phillion devient donc un délinquant sans grande ambition. Il apprend à se débrouiller à la dure, survit grâce à des mensonges et des crimes mineurs, et se met à fréquenter d’autres petits hors-la-loi. À l’époque, son casier judiciaire montre qu’il a été accusé plus d’une fois de vivre de prostitution, de vols et de voies de fait.

Meurtre de Leopold Roy

Le 9 août 1967, Léopold Roy, un pompier d’Ottawa, est poignardé à mort dans le couloir de l’immeuble à logements où il travaille comme concierge. Grâce à une description fournie par l’épouse de la victime, Mildred Roy, la police est en mesure de dresser un portrait-robot du coupable.

Quelques jours plus tard, Gail Brazeau, une fréquentation de Romeo Phillion, indique à la police que ce dernier ressemble au portrait. Après l’avoir vu au poste de police, Mildred Roy confirme également qu’il y a une ressemblance entre le suspect et l’homme qui a assassiné son mari.

Romeo Phillion a cependant un alibi, clamant qu’il se trouvait ce jour-là à New Liskeard, en Ontario, à plusieurs heures d’Ottawa.

La police constate que la preuve visuelle offerte par Mildred Roy est insuffisante pour justifier une accusation criminelle. On se rend compte, en outre, que Gail Brazeau est simple d’esprit et n’est pas digne de confiance. Romeo Phillion est donc relâché.

Aveu et procès

Pendant des années, les enquêteurs se trouvent dans une impasse. Le 11 janvier 1972, Romeo Phillion est arrêté et subit un interrogatoire concernant un vol à main armée perpétré sur un chauffeur de taxi. Neil Miller, le petit ami de M. Phillion (qui est bisexuel), alors âgé de dix-huit ans, est interrogé lui aussi.

Romeo Phillion surprend alors la police en admettant soudainement avoir tué Leopold Roy. Il accepte de fournir une confession détaillée si on lui donne la permission de parler à Neil Miller. Quelques heures plus tard, il se rétracte, mais il est déjà trop tard.

Son procès devant jury débute le 16 octobre 1972. Les accusations contre lui sont fondées sur sa confession, le témoignage de Mildred Roy et une affirmation de M. Miller selon laquelle M. Phillion lui aurait précédemment avoué avoir commis le meurtre.

L’avocat de M. Phillion tente de faire valoir que son client est mentalement instable. Il le décrit également comme quelqu’un capable d’inventer à peu près n’importe quoi, y compris un meurtre, pour se rendre intéressant.

La défense révèle en outre un plan élaboré par M. Phillion et M. Miller selon lequel l’accusé s’avouerait coupable du meurtre de M. Roy dans l’espoir de toucher l’argent de la récompense; il aurait également été prévu que M. Miller corrobore ses dires.

Malgré tout, Romeo Phillion est déclaré coupable par le jury le 7 novembre 1972. Il est condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans. Avant d’être emmené, M. Phillion déclare aux jurés être convaincu que sa sentence le tuera. Ses tentatives d’appel subséquentes se soldent par des échecs.

Incarcération

Romeo Phillion est aussi imprévisible derrière les barreaux qu’il l’était dans la rue. En 1990, il réussit à s’évader d’une prison à sécurité minimale de Kingston, en Ontario, avant de dévaliser une banque. S’étant fait remettre plus de 2 000 dollars par un caissier, il retourne à la prison en taxi pour distribuer l’argent à ses compagnons de cellule.

M. Phillion fait également plusieurs tentatives de suicide en prison; il fait notamment descendre un hameçon dans sa gorge pour ensuite le tirer violemment vers le haut.

Lorsqu’il devient enfin admissible à une libération conditionnelle, M. Phillion refuse catégoriquement de faire une requête puisqu’il prétend toujours ne pas être l’assassin de Leopold Roy. Il sait que s’il refuse de reconnaître sa culpabilité, il est hautement improbable que les autorités lui accordent sa libération.

Rapport McCombie

En 1998, un agent de libération conditionnelle laisse un document dans la cellule de Romeo Phillion au pénitencier de Kingston. Le document contient un rapport datant de 1968 et rédigé par John McCombie, un détective de la police d’Ottawa, qui exclut M. Phillion de la liste des suspects dans l’affaire du meurtre de Leopold Roy.

Le rapport décrit comment, en 1968, les enquêteurs se sont rendus à une station‑service près de Trenton, en Ontario, pour vérifier l’affirmation de M. Phillion selon laquelle il était en train de revenir de New Liskeard au moment où M. Roy est assassiné. Le propriétaire de la station‑service leur confirme que M. Phillion se trouvait bel et bien dans son établissement entre midi et 13 h ce jour-là. Trenton étant situé à 237 kilomètres d’Ottawa, il est impossible que M. Phillion soit le meurtrier.

Selon le rapport, le propriétaire de la station‑service raconte que M. Phillion a laissé sa radio d’automobile en guise de paiement pour un plein d’essence et des réparations mineures. « Il aurait, par conséquent, été impossible pour lui d’être à Ottawa à 14 h 45, heure à laquelle le meurtre a été commis. »

Le rapport n’avait jusqu’alors jamais été montré, ni à M. Phillion ni à son avocat.

Prouver son innocence

Romeo Phillion tente alors d’attirer l’attention sur l’affaire. Lors d’entrevues dans les médias, il déclare sans équivoque qu’il réussira un jour à prouver son innocence. « Ils veulent simplement que tu restes là à éprouver du remords pour un crime que tu n’as même pas commis », déclare-t-il en 2001. « Je n’arrêterai pas de me battre. Je suis innocent, et ils n’ont pas le choix. Je passerai tous les tests qu’ils m’imposeront, parce que je suis innocent. »

Il reconnaît par contre que sa confession d’antan est une erreur difficile à rectifier. « J’ai été si idiot, si naïf », dit-il. « Je m’en veux vraiment de l’avoir fait. J’ai ruiné ma vie pour une bêtise. »

M. Phillion déclare que ce faux aveu avait pour premier but d’éviter des ennuis à Neil Miller. « Neil était très sensible, une vraie drag queen », dit-il. « Être détenu comme ça […] ça l’aurait tué… Ça n’était pas un aveu. C’était une fausse déclaration. »

Le Projet Innocence s’associe à l’Association pour la défense des victimes d’erreurs judiciaires (AIDWYC) pour se pencher sur le cas de M. Phillion au début des années 2000. En 2003, ils soumettent une demande conjointe de révision de l’affaire au ministre fédéral de la Justice. Ils mettent de l’avant une disposition du Code criminel qui permet de rouvrir une affaire si de nouvelles preuves concluantes sont trouvées.

Les deux organisations dénichent encore de nouvelles preuves, démontrant que la déclaration originale de M. Phillion à la police contient des erreurs flagrantes. Par exemple, il décide à l’époque de montrer aux enquêteurs le pont où il aurait, selon ses dires, jeté ses vêtements tachés de sang par‑dessus bord. Toutefois, apprenant que l’endroit n’est pas accessible en voiture, il change d’avis et les mène plutôt vers un autre pont.

Audience en cour d’appel

Pendant que le ministre de la Justice évalue sa demande, Romeo Phillion est libéré sous caution. En 2006, le ministre conclut que ces nouvelles preuves remettent sérieusement en question la culpabilité de M. Phillion. Il exige alors qu’une audience spéciale soit tenue par la Cour d’appel de l’Ontario afin de réévaluer l’affaire.

Pendant l’audience, le détective McCombie témoigne devant trois juges avoir découvert d’autres preuves discréditant l’alibi de M. Phillion. Toutefois, la Cour se révèle majoritairement sceptique face à sa déclaration, concluant que le procès de M. Phillion était injuste; elle en réclame donc un nouveau.

Cette fois, le 29 avril 2010, la Couronne laisse tout simplement tomber les accusations contre M. Phillion. Selon les procureurs, il serait futile d’intenter un nouveau procès pour l’affaire après tant de temps. La décision de la Couronne met M. Phillion dans une situation juridique très complexe. Non accusé, mais n’ayant pas reçu la confirmation d’avoir été victime d’erreurs ou de négligences judiciaires, il est privé de la possibilité d’obtenir une compensation financière sans intenter une poursuite au civil.

Décision de la Cour suprême

Devenu calme et poli avec l’âge, Romeo Phillion n’a jamais abandonné sa quête de justice. Il engage une poursuite contre la police et la Couronne en 2013. Cette dernière est toutefois annulée par un juge de la Cour supérieure de l’Ontario.

Peu de temps avant la mort de M. Phillion, vers la fin de l’année 2015, la Cour suprême du Canada se prononce en désaccord avec la décision du tribunal inférieur et soutient alors le droit de M. Phillion de mener à bien sa poursuite judiciaire. Neuf mois plus tard, cependant, Romeo Phillion meurt d’emphysème à l’âge de 76 ans, sans que la situation ne soit réglée.

L’affaire Romeo Phillion montre que l’on ne peut pas toujours se fier à un témoignage visuel, comme celui fourni par Mildred Roy au poste de police. Il s’agit également d’une preuve que de faux aveux peuvent se produire, malgré que cela paraisse absurde.