Alphonse-Télesphore Lépine

Alphonse-Télesphore Lépine, imprimeur, homme politique et militant syndical (né le 15 mai 1855 à Québec, Québec; décédé le 19 août 1943 à Montréal, Québec). Élu lors d’une élection partielle dans Montréal-Est en 1888, il devient le premier député ouvrier et indépendant à la Chambre des communes. Il y défend un programme inspiré de la déclaration de principes des Chevaliers du travail. Au cours de sa carrière politique, ses partisans n’hésitent pas à exploiter son parcours et ont tôt fait de le décrire comme un « vrai self-made man » qui doit son succès à son amour du travail.

Jeunesse et formation

Alphonse-Télesphore Lépine grandit dans une famille ouvrière du faubourg Saint-Jean à Québec. Sa mère se nomme Éléonore Lessard et son père, Charles, exerce le métier de maçon. Enfant, Alphonse-Télesphore reçoit une formation élémentaire auprès des Frères des écoles chrétiennes qui s’occupent de l’école de quartier. Jeune homme, il entre au journal L’Évènement où il est engagé comme apprenti typographe. Une fois reçu comme compagnon, il passe au Quotidien de Lévis. Pendant sept ans, il se familiarise avec la profession d’éditeur alors qu’il rejoint la direction à titre de sous-éditeur. En parallèle, il fréquente l’Institut canadien de Lévis. C’est à cet endroit qu’il développe ses talents d’orateurs. Il épouse Alexandrine Scott en 1883, puis s’installe à Montréal en 1885.

Militantisme et engagement dans le mouvement syndical

On ne trouve pas de traces de l’engagement syndical d’Alphonse-Télesphore Lépine avant son arrivée dans la métropole. Il joint alors un mouvement en pleine phase d’institutionnalisation. À l’automne 1884, les Chevaliers du travail fondent en effet l’assemblée locale Ville-Marie. De plus, les premiers journaux ouvriers font leur apparition à Montréal. C’est dans ce contexte que Lépine met sur pied l’imprimerie le Trait d’Union et adhère à l’Union typographique Jacques-Cartier, le principal syndicat des imprimeurs francophones. Il en devient le président en 1886. Toutefois, il délaisse cette fonction un an plus tard. Au cours de son mandat, il règle les négociations de contrats avec la Ville de Montréal et s’assure que l’Union typographique témoigne lors de la Commission royale d’enquête sur les relations entre le capital et le travail (1886-1889).

Il est impossible de dire avec certitude à quel moment Alphonse-Télesphore Lépine rejoint l’Ordre des Chevaliers du travail. Chose certaine, il participe à la fondation du Conseil des métiers et du travail de Montréal (CMTM) au printemps 1886 et en devient le secrétaire. Il s’engage aussi au côté des Chevaliers dans la campagne électorale provinciale de 1886 afin de soutenir des candidatures pro-ouvrières.

En 1887, son militantisme prend une nouvelle tournure. Il fonde un journal ouvrier, Le Trait d’Union, dont « l’intention formelle est de faciliter l’accord entre le Capital et le Travail, accord absolument nécessaire à la prospérité de ces deux facteurs de la fortune publique et privée ». Il publie également une Explication de la déclaration de principes des Chevaliers du travail, qui se veut un pamphlet sur le programme mis de l’avant par l’organisation. Lépine y traite, par exemple, de l’économie coopérative et du règlement des grèves par l’arbitrage. À l’instar de l’Ordre, il cherche à surmonter les antagonismes de classes et recherche l’équilibre et le compromis entre les intérêts des patrons et des travailleurs.

Engagement politique

Une élection partielle est convoquée dans Montréal-Est pour septembre 1888, à la suite du décès du député conservateur indépendant Charles-Joseph Coursol. Cette circonscription à majorité francophone comprend beaucoup de familles ouvrières et de petits commerçants. Les conservateurs, conscients de la faiblesse de leur organisation sur le terrain à la suite de l’exécution de Louis Riel en 1885, sont prêts à se ranger derrière un candidat indépendant. Reconnu pour son talent oratoire, Alphonse-Télesphore Lépine retient leur attention, d’autant plus qu’il se trouve au centre d’un réseau de militants bien établis. Il jouit également d’une position privilégiée en tant qu’imprimeur, journaliste et officier au CMTM.

En 1888, le CMTM ainsi que des syndicats sectoriels appuient l’idée d’une candidature ouvrière indépendante. Lépine profite ainsi de la mise au rancart des querelles entre factions libérales et conservatrices au sein des Chevaliers du travail pour remporter l’investiture dans Montréal-Est. Il y affronte le libéral A.E. Poirier. Alors que le thème majeur de la campagne est le protectionnisme, Lépine se montre partisan de la Politique nationale des conservateurs. Il arrache la victoire avec une majorité d’un peu plus de 800 votes et devient ainsi député indépendant à la Chambre des communes.

Son équipe est composée de plusieurs militants ouvriers, au premier chef les membres de l’Union typographiques Jacques-Cartier comme Albert Pigeon et Urbain Lafontaine. Au fil du temps, sa base militante se diversifie et on voit apparaître des boutiquiers et des petits commerçants. À l’aube de la campagne de 1891, la candidature d’Alphonse-Télesphore Lépine est compromise au sein du CMTM. Un conflit avec le député ouvrier provincial dans Montréal-Sainte-Marie, Joseph Béland, divise le conseil entre factions libérales et conservatrices. Lépine arrache toutefois la nomination et vogue vers sa réélection.

Premier député ouvrier indépendant élu à la Chambre des communes

Au cours de sa carrière politique, Alphonse-Télesphore Lépine siège sur divers comités parlementaires. Nommé en 1889 au Comité permanent des chemins de fer, canaux et lignes télégraphiques ainsi qu’au Comité permanent de l’agriculture et de la colonisation, il y est reconduit chaque session jusqu’à sa défaite en 1896.

Il faut dire que ces deux sujets sont d’une importance capitale pour les Chevaliers du travail. Le ministère de l’Agriculture est alors responsable de produire les statistiques concernant le travail. Quant aux services publics (télégraphie, transports, etc.), les Chevaliers sont d’avis qu’ils devraient être étatisées. À défaut d’y parvenir, Alphonse-Télesphore Lépine dépose en février 1893 un projet de loi sur la journée de huit heures pour les employés et les manœuvres à l’emploi de l’État. Bien que les associations ouvrières se montrent satisfaites de cette initiative, le projet de loi ne va pas au-delà de l’adoption en première lecture et meurt au feuilleton. La même année, Lépine rejoint le Comité mixte permanent sur les impressions, chargé de voir aux publications des débats de la Chambre des communes.

En chambre, le député concentre ses interventions sur des sujets chers aux Chevaliers du travail : la mise sur pied d’un bureau de statistiques sur le travail, le contrôle de l’immigration, ainsi que la tempérance. En tant que député indépendant, il dispose de peu de temps de parole et doit user d’autres stratégies afin de faire avancer ces dossiers. Aussi, il se rapproche du Parti conservateur, sans y adhérer formellement. Il jouit également du patronage des bleus qui achètent pour près de 750 $ de publicités dans les pages du Trait d’Union entre 1887 et 1891. De son côté, Lépine entend profiter de ces liens privilégiés pour que d’influents Chevaliers du travail soient nommés dans diverses fonctions au sein de l’appareil gouvernemental.

Les adversaires politiques de Lépine pointent du doigt son absentéisme et son soutien aux conservateurs. Sur ce dernier point, les statistiques leur donnent raison. Un recensement des votes par appel nominal indique que Lépine a suivi la ligne du parti au pouvoir dans 79 % des cas.

Le député est aussi parfois à couteaux tirés avec sa base militante. Celle-ci s’impatiente devant le peu de résultats tangibles qu’il parvient à obtenir. Alphonse-Télesphore Lépine est délaissé par l’assemblée des Chevaliers du Travail de Ville-Marie en 1895 et le CMTM le lâche en 1896.

Fin de carrière

Sans l’appui des associations ouvrières, Lépine fait le saut chez les conservateurs en 1896. Il termine deuxième dans la nouvelle circonscription de Sainte-Marie face au libéral Hercule Dupré. Lépine retourne donc à sa vie privée et à la pratique de l’impression. Publiquement, il sort peu de son mutisme sur les questions ouvrières et les sources disponibles laissent entrevoir un arrêt complet de son engagement politique. Il décède en 1943 à l’âge de 88 ans et est inhumé au cimetière Notre-Dame-des-Neiges à Montréal. Tombée dans l’oubli, sa carrière ne commence à faire l’objet d’études qu’au début des années 1970, avec l’éclosion de l’histoire sociale et de l’histoire des travailleurs. Un parc de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal à Montréal porte aujourd’hui son nom.

Publication

Explication de la déclaration de principes de l’Ordre des Chevaliers du travail pour l’instruction des membres de la société (1887).

Voir aussi Histoire des travailleurs du Québec.