Barrages et dérivations

Dans l'ensemble, le Canada est doté d'abondantes ressources d'eau douce, mais leur disponibilité varie considérablement d'une saison à l'autre ou d'une année à l'autre.

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La centrale Manic 2 d'Hydro-Québec est le plus grand barrage-poids évidé au monde (Corel Professional Photos).

Barrages et dérivations

Les barrages et dérivations sont les principaux moyens de réguler le débit des cours d'eau et le niveau des LACS. Les barrages sont des obstacles érigés en travers des cours d'eau pour en endiguer le débit. Les dérivations acheminent l'eau des nombreuses retenues ou RÉSERVOIRS créés par les barrages au moyen de CANAUX, de fossés ou de pipelines, afin de l'utiliser dans les mêmes bassins de drainage ou dans d'autres.

Raisons d'être

Dans l'ensemble, le Canada est doté d'abondantes ressources d'eau douce, mais leur disponibilité varie considérablement d'une saison à l'autre ou d'une année à l'autre. Pour remédier aux INONDATIONS ou aux SÉCHERESSES, comme à d'autres problèmes d'approvisionnement en EAU, les ingénieurs ont mis en oeuvre depuis un certain temps des projets qui, de fait, redistribuent le régime naturel afin de satisfaire aux exigences temporelles et spatiales d'une économie en croissance.

Les barrages et les dérivations répondent aussi à d'autres besoins, comme l'IRRIGATION, la production d'énergie, la protection contre les crues, le maintien des niveaux de navigation et l'utilisation de l'eau à des fins récréatives, municipales et industrielles.

Bâtir le Canada

Pendant la période coloniale, les pionniers du Haut-Canada et du Bas-Canada endiguent de petits cours d'eau pour faire fonctionner leurs moulins à grains et leurs scieries et parfois aussi pour acheminer leurs billes de bois vers les marchés. La navigation sur les cours d'eau plus importants nécessite souvent des canaux et des écluses, comme ceux que construit le Corps royal du génie pour assurer une profondeur navigable au fleuve Saint-Laurent et aux rivières des Outaouais et Rideau et en contourner les rapides. Graduellement, les projets augmentent en nombre et en importance à mesure que le nouveau dominion s'étend vers l'Ouest.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, des projets d'irrigation prennent forme dans les grandes prairies sèches. Des villes comme Winnipeg et Victoria cherchent à s'assurer un approvisionnement en eau pour leurs besoins futurs. La production d'HYDROÉLECTRICITÉ devient déjà une nouvelle panacée industrielle dans tout le pays.

Ère des grandes réalisations

À vrai dire, dans l'histoire canadienne, l'ère de la construction des grands barrages et dérivations ne commence pas avant le milieu du XXe siècle et dure jusqu'aux années 90. L'exploitation à grande échelle des cours d'eau canadiens débute dès les années 50 avec différents aménagements : la dérivation, par l'Alcan, des eaux du Kemano, au centre de la Colombie-Britannique, afin d'alimenter en énergie la fonderie d'aluminium de KITIMAT; l'irrigation de la rivière St. Mary, en Alberta; et l'aménagement hydroélectrique international de la VOIE MARITIME DU SAINT-LAURENT. Le développement se poursuit dans les années 60 avec les complexes hydroélectriques du TRAITÉ DU FLEUVE COLUMBIA et de la RIVIÈRE DE LA PAIX (Colombie-Britannique), le BARRAGE GARDINER à vocations multiples (Saskatchewan), le canal de dérivation de Winnipeg et le premier complexe hydroélectrique du FLEUVE NELSON (Manitoba), l'aménagement des rivières aux Outardes et MANICOUAGAN (Québec) et, enfin, l'aménagement des CHUTES CHURCHILL (Labrador).

Dans les années 70, les projets de dérivation des eaux entre bassins prennent une ampleur sans précédent sur le continent avec l'aménagement des rivières Churchill-Nelson et du LAC WINNIPEG (Manitoba) ainsi que le PROJET DE LA BAIE JAMES (Québec). La cadence de la construction commence cependant à ralentir dans les années 80, et seul le Québec poursuit intensivement ses activités de façon à terminer les travaux de la rivière La Grande (baie James, phase I).

Ailleurs, les projets de cette nature font l'objet de controverses et s'achèvent à grand-peine (Rafferty-Alameda, en Saskatchewan; la RIVIÈRE OLDMAN, en Alberta) ou sont laissés en suspens indéfiniment (Kemano II, en Colombie-Britannique; la rivière Conawapa, au Manitoba; le réaménagement de la RIVIÈRE MOOSE, en Ontario; barrages du cours inférieur du Churchill, au Labrador). L'ère des grands barrages et dérivations semble tirer à sa fin au Canada, malgré les prévisions optimistes des années 80 en matière d'exportation d'eau canadienne vers les États-Unis, par le biais d'ententes sur une plus grande libéralisation des échanges commerciaux.

Priorités nouvelles

Une combinaison de facteurs physiques, économiques, environnementaux et sociaux est responsable du déclin de la popularité des grands projets de dérivations et de stockage des eaux. Les meilleurs sites sur les systèmes de drainage les plus accessibles ont déjà été aménagés. La demande d'eau et d'ÉNERGIE diminue dans une économie en récession, et on cherche plutôt, comme solution moins coûteuse, à en rationaliser l'utilisation. Le mécontentement de la population s'accroît aussi, à mesure qu'elle prend conscience des effets désastreux des mégaprojets sur l'environnement et sur les communautés qu'on a déplacées ou lésées d'une quelconque façon.

Répartition des aménagements

Le Canada dispose de telles réserves naturelles d'eau dans ses lacs que le stockage artificiel, obtenu par la création de réservoirs ou l'agrandissement de lacs, reste bien mineur en comparaison. Le stockage artificiel a néanmoins augmenté pour atteindre environ la superficie du LAC ONTARIO.

Le Canada se classe aujourd'hui parmi les 10 principaux constructeurs de barrages au monde. En dehors des milliers de petits barrages non répertoriés, le plus récent répertoire des barrages du Canada fait état de 650 grands barrages au début des années 90. Le Québec en possède le plus grand nombre, suivi par la Colombie-Britannique, Terre-Neuve et l'Ontario. Le débit total des eaux dérivées d'un bassin de drainage vers un autre est énorme, soit 4450 m3/s. Si tout ce débit était combiné pour former un nouveau cours d'eau, il s'agirait du troisième en importance au Canada, après le Saint-Laurent et le Mackenzie.

Aucun autre pays ne dérive autant d'eau. Des 54 aménagements répertoriés, les plus récents sont également les plus importants : le complexe La Grande (baie James, au Québec), le barrage de dérivation Churchill-Nelson (Manitoba) et le barrage des chutes Churchill (Labrador). Les trois installations et leurs sept dérivations représentent les trois quarts de toute l'eau dérivée au Canada. Encore une fois, le Québec domine dans ce réseau géographique.

But de ces projets

Au pays, la plupart des barrages et des dérivations ont été aménagés pour la production d'énergie hydroélectrique. L'irrigation (surtout dans le Sud de l'Alberta), la lutte contre les inondations (Manitoba) et les ouvrages d'approvisionnement municipaux (Regina, Winnipeg et London) ont plutôt une importance régionale ou locale. Il ne fait aucun doute que le Canada est le « pays de l'hydroélectricité », avec 95 p. 100 du volume d'eau emmagasinée en amont des barrages ou dérivée d'un bassin vers un autre pour la production hydroélectrique.

La situation diffère dans la plupart des autres pays, où les cours d'eau sont endigués ou dérivés pour alimenter en eau les régions agricoles et les villes. Au Canada, c'est l'électricité, non l'eau, que l'on transporte vers les marchés à partir de ces installations.

Conséquences des aménagements

Les principaux avantages des aménagements hydrauliques se traduisent normalement par des statistiques sur la production d'électricité, les cultures irriguées, le commerce fluvial, la réduction des dommages dus aux inondations et les services liés à l'utilisation de l'eau dans les municipalités ou à des fins industrielles et récréatives. Ce qu'on ne peut facilement évaluer, cependant, ce sont les conséquences écologiques et sociales à long terme.

La création ou l'agrandissement de réservoirs oblige les gens à déménager, perturbe l'habitat faunique et peut influer sur la stabilité géologique et le climat du milieu. Un réservoir d'une plus grande superficie augmente l'évaporation, et les sédiments sont emprisonnés dans des eaux qui se meuvent lentement, ce qui réduit, en aval, à la fois le débit d'eau et la quantité de limons contenant des substances nutritives.

L'étude des effets de l'agrandissement du LAC SOUTHERN INDIAN, qui sert de réservoir de dérivation à la rivière Churchill, a révélé un problème grave. Le MERCURE des terrains inondés et de la végétation se transforme en méthylmercure toxique qui s'accumule dans les poissons, les rendant dangereux pour la consommation humaine pendant des années. La pêche autochtone à cet endroit fait face à d'autres problèmes dont la turbidité causée par l'affaissement des berges du lac, à la suite du dégel du pergélisol qu'a entraîné la crue des eaux, et l'arrêt de la migration du corégone à la hauteur du barrage et de la décharge du lac. Une bonne partie de la communauté autochtone elle-même a dû être relogée en raison de la submersion du territoire qu'elle occupait en bordure du lac.

D'autres problèmes surgissent à cause des changements apportés au débit en aval des réservoirs et des points de dérivation. Les aménagements hydroélectriques altèrent le processus naturel d'inondation en augmentant le débit pendant l'hiver afin de répondre aux demandes d'énergie et en le réduisant de beaucoup au printemps, juste au moment où les besoins biologiques se manifestent à nouveau dans les marais, les deltas et les estuaires.

Un autre sujet de préoccupation a trait aux habitats forestiers riverains plus secs dans les plaines inondables, qui parviennent difficilement à conserver les conditions d'humidité nécessaires à la régénération des sites de dérivation et de retenue des eaux en aval. La dérivation d'eau entre bassins risque d'entraîner la migration d'un poisson indésirable, avec les parasites, bactéries et virus qui lui sont associés, vers d'autres systèmes de drainage non préparés à leur résister. Voilà pourquoi le Canada continue de s'opposer à la construction d'un système de canal et de pipeline pour le barrage de dérivation de Garrison au Dakota du Nord.

Conclusion

Comme notre symbole national, le castor, nous, les Canadiens, avons endigué nos cours d'eau les uns après les autres et en avons détourné plusieurs au-delà de leurs limites naturelles, pendant que nous nous emparions de toute la partie septentrionale de ce continent. Nous avons cependant obtenu des résultats mitigés, ce qui nous incite à reconsidérer les mérites de tout changement futur au système de la nature.

Il subsiste encore beaucoup d'inconnues au sujet de l'avenir des barrages et dérivations dans ce pays. Sans doute pourra-t-on modifier le fonctionnement de quelques installations afin d'en atténuer les effets indésirables sur certains secteurs d'activité. Toutefois, l'augmentation des demandes en eau à la suite du RÉCHAUFFEMENT PLANÉTAIRE et des pressions pour dériver les ressources hydrauliques vers le sud de la frontière demeure une possibilité fort inquiétante.

Voir aussi MALADIES TRANSMISES PAR L'EAU.