Délocalisation d’Inuits dans l’Extrême-Arctique au Canada

En 1953 et en 1955, la Gendarmerie royale du Canada, au nom du ministère des Ressources et du Développement, délocalise environ 92 Inuits d’Inukjuak (anciennement appelée Port Harrison), dans le nord du Québec, et de Mittimatalik (Pond Inlet), dans ce qui est aujourd’hui le Nunavut. L’objectif : coloniser deux régions des îles de l’Extrême-Arctique. Nombreux sont ceux qui soutiennent que le gouvernement du Canada ordonne cette délocalisation pour asseoir la souveraineté canadienne dans l’Arctique, proposant aux Inuits de déménager pour trouver de meilleures conditions de vie. Les Inuits délocalisés, à qui l’on a promis une faune abondante, ne tardent pas à constater qu’ils ont été floués. Pour leur génération et les suivantes, les difficultés seront nombreuses. On parle souvent de la délocalisation des Inuits dans l’Extrême-Arctique comme d’un chapitre sombre de l’histoire canadienne, et un exemple des changements imposés par le gouvernement fédéral aux populations inuites, apportant des répercussions négatives à long terme.

Cette carte illustre l’emplacement éloigné des lieux de délocalisation par rapport aux résidences de départ d’Inukjuak, dans le nord du Québec. Grise Fiord, sur la rive sud de l’île d’Ellesmere – aujourd’hui la communauté située la plus au nord du Canada et du Nunavut –, se trouve à environ 2 000 km d’Inukjuak. On retrouve au sud Qausuittuq (Resolute Bay), sur l’île de Cornwallis, à environ 1 934 km d’Inukjuak. Enfin, Craig Harbour, sur l’île d’Ellesmere, se trouve à près de 2 000 km d’Inukjuak. Certaines familles de Mittimatalik (Pond Inlet) sur la pointe nord de Qikiqtaaluk (île de Baffin) sont également délocalisées pour aider les Inuits d’Inukjuak dans leur transition vers l’Extrême-Arctique. On doit parcourir une distance d’environ 1 600 km pour aller de Mittimatalik à Inukjuak..
(The Canadian Encyclopedia)

Contexte historique

Pour les fonctionnaires canadiens, la délocalisation des Inuits dans l’Extrême-Arctique présente plusieurs avantages. Tout d’abord, on souhaite garantir la souveraineté canadienne dans l’Arctique. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis établissent une présence militaire dans l’Arctique. En pleine guerre froide, alors que plusieurs craignent une attaque soviétique, les États-Unis renforcent leurs effectifs militaires dans cette région, ce qui menace potentiellement les revendications du Canada dans le Nord. Le ministère des Ressources et du Développement, responsable des affaires inuites à l’époque, décide alors de peupler d’Inuits les îles d’Ellesmere et de Cornwallis, des régions jusque-là inhabitées.

La délocalisation des Inuits a également des motivations d’ordre commercial et économique. En 1952, le gouvernement canadien est l’hôte d’une conférence à Ottawa, au cours de laquelle on tente de trouver des solutions au déclin du commerce des fourrures, qui, craint-on, pourrait amener certains Inuits à demander une aide gouvernementale. Assistent à l’événement des fonctionnaires gouvernementaux, ainsi que des représentants de la Compagnie de la Baie d’Hudson, des églises catholique romaine et anglicane, de l’ambassade américaine et de l’Office national du film. Les participants à la conférence, qui n’incluent aucun Inuit, en viennent à la conclusion suivante : il faut inciter les Inuits à reprendre un mode de vie traditionnel et mettre fin à leur dépendance à l’égard des postes de traite ou de l’aide gouvernementale. On estime alors que la délocalisation des Inuits dans des endroits propices à la chasse et à la cueillette représente une solution prometteuse.

Les fonctionnaires du gouvernement fédéral choisissent Inukjuak (Port Harrison), dans le nord du Québec, comme communauté à délocaliser plus au nord. Inukjuak, bien établie à l’époque, compte une population d’environ 500 habitants et est dotée d’une école, d’un centre de soins infirmiers, d’un poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, d’un poste de police, d’une station météorologique et de radio et de plusieurs missions religieuses. La faune y est abondante. Les familles inuites pratiquent la chasse, le piégeage et la pêche dans des camps situés non loin de la communauté.

En 1953, un agent de la GRC, un interprète et un gendarme spécial chargé des affaires inuites, fournissant des services de traduction, commencent à recruter des familles inuites en vue de leur délocalisation dans l’Extrême-Arctique, environ 2 000 km plus loin. Les officiers leur parlent de conditions de vie supérieures dans ces régions nordiques, avec en plus une faune abondante pour la chasse. Ils indiquent également à certaines personnes que le reste de leur famille a accepté de se réinstaller dans le nord, et qu’elles auront la possibilité de revenir chez elles au bout de deux ans, ce qui est complètement faux. Même s’ils sont réticents à quitter leur communauté, les Inuits ne sont alors pas en position d’autorité par rapport aux Non-Inuits et n’ont d’autre choix que d’acquiescer.

La délocalisation

En juillet 1953, sept familles d’Inukjuak montent à bord du navire CD Howe, qui les emmènera vers leurs nouveaux foyers. On raconte que les membres des familles et de la collectivité viennent assister au départ du navire depuis leurs propres embarcations. Sur le pont du CD Howe, plusieurs pleurent à chaudes larmes, séparés de leur famille.

Le CD Howe navigue vers le nord, faisant escale à Mittimatalik (Pond Inlet), sur la côte nord de l’île de Baffin, en août. Là-bas, trois familles locales montent à bord. Ces familles de Mittimatalik sont censées aider les Inuits d’Inukjuak à s’adapter aux conditions de vie de l’Extrême-Arctique.

À la fin du mois d’août, le navire accoste à Craig Harbour, où se trouvent un poste de police et un poste de traite sur la côte sud de l’île d’Ellesmere. Un autre navire, le d’Iberville, l’y rejoint. Les familles délocalisées d’Inukjuak apprennent alors qu’elles seront à nouveau divisées : deux familles débarqueront à Craig Harbour, accompagnées d’une famille de Mittimatalik, tandis que les autres poursuivront leur voyage à bord du d’Iberville.

Cette nouvelle a l’effet d’une bombe pour les familles. En effet, plusieurs Inuits n’avaient accepté la délocalisation que pour éviter la séparation de leur famille. Dans la production Exile d’Isuma TV, des familles inuites délocalisées se souviennent avoir pleuré amèrement au moment de la séparation, leurs chiens y ajoutant même leurs aboiements de détresse.

Le d’Iberville revient en septembre, ayant été retenu par les glaces dans son voyage vers le cap Herschel, l’une des destinations prévues pour la délocalisation. Deux autres familles d’Inukjuak et une famille de Mittimatalik débarquent à Craig Harbour, tandis que le reste des passagers sont envoyés à Qausuittuq (Resolute Bay).

Le premier camp inuit se trouve à 100 km de Craig Harbour. Une telle distance vise à empêcher les familles délocalisées de se fier aux approvisionnements extérieurs pour leur survie. En 1956, le poste de police et le poste de traite sont déménagés à Grise Fiord; le village inuit suit quelques années plus tard, donnant naissance à ce qui est aujourd’hui la communauté habitée la plus septentrionale du Canada.

Le camp inuit de Qausuittuq, sur l’île de Cornwallis, est situé à quelques kilomètres de distance d’une base militaire et d’une station météorologique. En 1953, on y réinstalle un poste de police, ainsi qu’un poste de traite.

En 1955, on délocalise quatre nouvelles familles d’Inukjuak, de même que deux familles de Mittimatalik. L’une des familles d’Inukjuak est réinstallée à Craig Harbour; le reste des passagers, eux, sont acheminés à Qausuittuq.

Arrivée et adaptation

Pour les familles délocalisées, l’adaptation au nouvel environnement n’est pas sans difficultés. Il est particulièrement pénible de composer avec l’hiver de l’Extrême-Arctique, avec son obscurité constante. En inuktitut, le mot qui désigne Resolute Bay, Qausuittuq, signifie « lieu de ténèbres »; c’est là une description bien tangible pour les familles réinstallées. De plus, les conditions de vie à Qausuittuq et à Craig Harbour ne se comparent en rien à celles que les familles connaissaient à Inukjuak au milieu de l’été. Dans l’Extrême-Arctique, les terres ne dégèlent jamais.

Ces conditions se prêtant mal à la construction d’igloos, les familles se voient forcées de passer leur premier hiver dans des tentes en toile. Sans autre source de carburant à leur portée, les Inuits brûlent de l’huile de phoque pour obtenir un peu d’éclairage et le bois de leurs caisses d’emballage dans de petits poêles qu’ils ont fabriqués eux-mêmes. La GRC leur donne des peaux de bison pour recouvrir leurs tentes de toile.

Les Inuits délocalisés, à qui l’on avait promis un gibier si abondant, constatent rapidement que les populations locales de caribou et de bœuf musqué sont décimées. À leur arrivée, on indique aux familles qu’elles n’auront droit qu’à un seul caribou par famille, et que toute personne prise en flagrant délit de chasse au bœuf musqué se verra imposer une sévère amende ou même mettre en état d’arrestation. Habituées aux espèces variées qu’elles chassaient et pêchaient à Inukjuak – une cinquantaine d’espèces, y compris des moules et des palourdes, des eiders à duvet et des oies –, les familles doivent maintenant adapter leur régime alimentaire au gibier disponible, dont le phoque et l’ours polaire.

En dépit de l’aide reçue des familles de Mittimatalik dans leur adaptation aux conditions locales, les Inuits délocalisés ont du mal à trouver de la nourriture. Affamés, certains se mettent à chercher des restes d’aliments dans les poubelles de la base militaire. La GRC, qui les prend sur le fait, fouille leurs tentes et confisque les restes de nourriture récupérés.

La dépression gagne les familles quand elles commencent à comprendre qu’on ne leur permettra pas de revenir à Inukjuak au bout de deux ans. Lorsque la GRC les informe que les Inuits souhaitent rentrer chez eux, les fonctionnaires gouvernementaux répondent que les familles devront financer leur transport vers leur village d’origine. Or, les Inuits ignorent que l’argent qu’ils ont gagné grâce au piégeage dans l’Extrême-Arctique a été versé à la Caisse des prêts aux Esquimaux, établie par le gouvernement fédéral, de sorte qu’ils n’ont pas accès à ces fonds. Certains réussissent à quitter l’Extrême-Arctique lorsqu’ils sont envoyés au sud pour le traitement de la tuberculose, ce qui éparpille encore davantage les familles. (Voir aussi Hôpitaux indiens au Canada.)

Dans les années 1960, la colonie de Qausuittuq s’établit de manière plus officielle. Une station de la GRC est mise en place, et on construit quelques maisons et une école. Quelques hommes inuits travaillent à la base militaire, bien que celle-ci soit encore surtout réservée aux Non-Inuits. On ouvre un bar où Inuits et non-Inuits peuvent se côtoyer.

Le bar de Resolute Bay devient rapidement un endroit populaire pour les habitants de la région, dont plusieurs ne s’habituent toujours pas au climat rigoureux de l’Extrême-Arctique. Lors d’entrevues, certains Inuits délocalisés raconteront plus tard que l’alcool est devenu pour eux le seul moyen de tolérer leurs nouvelles conditions de vie. (Voir aussi Alcoolisme.) Une consommation d’alcool accrue conduit dans certains cas à la violence conjugale, avec des effets néfastes sur les enfants. (Voir aussi Violence familiale.) Le bar fermera ses portes dans les années 1970.

Durant les années 1970 et 1980, plusieurs Inuits délocalisés réintègrent leur communauté d’origine, bon nombre d’entre eux payant de leur poche le voyage. En 1988, le gouvernement fédéral, reconnaissant sa responsabilité quant au retour des Inuits, commence à défrayer le coût du voyage des Inuits vers Inukjuak, que ce soit pour une réinstallation permanente ou pour une simple visite. Encore une fois, les familles sont déchirées : certains choisissent de rester dans l’Extrême-Arctique et d’autres, de rentrer à Inukjuak.

Réconciliation

En 1994, la Commission royale sur les peuples autochtones publie un rapport sur le programme de délocalisation, y incorporant les témoignages des Inuits et des représentants du gouvernement, ainsi que plusieurs documents historiques. Ce rapport reconnaît que les Inuits n’ont à aucun moment donné leur consentement libre et éclairé quant à la délocalisation, et que le gouvernement leur doit des excuses officielles à cet égard.

En 1996, le gouvernement fédéral met en place une « entente de réconciliation », prévoyant un fonds de 10 millions de dollars pour les Inuits délocalisés. Pour toucher cet argent, on demande aux Inuits de déclarer que le gouvernement a agi de manière honorable. Au fil du temps, en raison d’un effondrement du marché boursier, la valeur du fonds diminue, et les paiements cessent en 2009. En 2017, la Société Makivik (le représentant juridique des Inuits au Québec depuis 1978) publie un avis proposant une répartition définitive des fonds en fiducie restants. ( Voir aussi Récession au Canada et Récession de 2008-2009 au Canada.)

En 2010, John Duncan, alors ministre fédéral des Affaires indiennes et du Développement du Nord, présente des excuses officielles, félicitant au passage les Inuits délocalisés pour l’établissement d’une présence canadienne dans l’Extrême-Arctique. La même année, Nunavut Tunngavik Inc., un organisme veillant au respect des engagements énoncés dans l’Accord sur le Nunavut, dévoile plusieurs monuments érigés en l’honneur des familles délocalisées de Grise Fiord et de Qausuittuq.

La vie après la délocalisation

Délocalisation des Inuits
La famille Kyak de Pond Inlet, Nunavut à bord du navire C.G.S. C.D. Howe à Grise Fiord. Dernière rangée, de gauche à droite : Moses Kyak, Lazarus Kyak, Mary (nom de naissance Panigusiq) Cousins, Letia portant sa fille Elizabeth dans un amauti et Leah. Première rangée, gauche à droite : David, Carmen, Timothy et Lily.

Les communautés de Grise Fiord et de Qausuittuq sont toujours bien vivantes. Certains des Inuits délocalisés sont devenus au fil du temps des leaders respectés. C’est le cas, notamment, de John Amagoalik, l’un des fondateurs du territoire du Nunavut, âgé de cinq ans lorsque sa famille est délocalisée à Grise Fiord et Qausuittuq. Mary Cousins, dont la famille déménage de Mittimatalik à Craig Harbour pour aider les familles délocalisées d’Inukjuak, est au nombre des personnes touchées par la délocalisation. Éditrice pour le magazine Inuktitut, elle contribue à la mise en place d’Inuit Tapirisaat of Canada (aujourd’hui, Inuit Tapiriit Kanatami), l’organisme national voué aux questions inuites. (Voir aussi Inuktitut et Langues autochtones au Canada.)

Encore aujourd’hui, les délocalisations continuent d’affecter les Inuits. Même si beaucoup saluent les excuses officielles du gouvernement fédéral en 2010, les dirigeants communautaires sont d’avis que le gouvernement doit en faire davantage pour améliorer les conditions de vie des Inuits qui vivent dans l’Extrême-Arctique. Larry Audlaluk, âgé de 3 ans lorsque sa famille est déplacée d’Inukjuak à Grise Fiord, demande au gouvernement à réduire le prix des aliments, exorbitant en raison de l’éloignement de la communauté et du coût du transport. (Voir aussi Nourriture traditionnelle au Canada.)

La délocalisation d’Inuits dans l’Extrême-Arctique est l’une des tentatives du gouvernement de déplacer les peuples autochtones au Canada avec différents objectifs, occasionnant chaque fois des traumatismes intergénérationnels aux personnes concernées. Lors d’entrevues, les enfants d’Inuits délocalisés dans l’Extrême-Arctique racontent que leurs parents et grands-parents leur parlaient rarement de ce qui s’était passé, et qu’ils tentaient plutôt de dissimuler leur souffrance. La séparation des familles, qu’elle soit attribuable à la délocalisation ou au traitement de la tuberculose dans des communautés situées plus au sud, a aussi créé des lacunes dans les connaissances culturelles, en raison du grand nombre d’enfants privés des enseignements de leurs parents et aînés. De nombreux Inuits s’efforcent aujourd’hui de combler cet écart.


Les oeuvres sélectionnées de
Délocalisation d’Inuits dans l’Extrême-Arctique au Canada