Frank Thorsteinson et les Falcons de Winnipeg durant la guerre

« Respectueusement dédié à la mémoire de "Buster" Thorsteinson, sportif et gentleman ».

Soldat Frank Thorsteinson
Crédits: Jim Busby
Frank Thorsteinson
Crédits : Alan MacLeod/flickr cc
Le club de hockey, les Falcons de Winnipeg, remporte la médaille d'or aux Jeux Olympiques d'Anvers de 1920. Ce sera la première médaille d'or de hockey remportée par le Canada aux Jeux Olympiques (avec la permission du Manitoba Sports Hall of Fame and Museum).

Le 24 février 1915, les Falcons de Winnipeg perdent une série en deux matchs contre les Monarchs de Winnipeg à l’occasion du championnat de hockey senior du Manitoba. Son équipe a perdu, mais Frank « Buster » Thorsteinson a fait une bonne performance sur la glace. À l’issue de cette série éliminatoire à laquelle ont participé deux futurs membres du Temple de la renommée (Dick Irvin Sr et Frank Fredrickson), le quotidien Manitoba Free Press décrit Thorsteinson comme étant « le meilleur des attaquants ». Alors qu’ils rangent leur équipement, les joueurs ne peuvent deviner qu’ils ne joueront plus pour les Falcons pendant quatre ans. En Europe, la Grande Guerre mobilise et en l’espace d’un an, presque tous les joueurs des Falcons se sont engagés pour aller servir outre-mer au sein du Corps expéditionnaire canadien.

Pour Thorsteinson et son ami George Cumbers, ce fut en fait le dernier match de leur vie. Aucun des deux n’allait survivre à la guerre.

Les Falcons en temps de guerre

La plupart des Falcons (à l’exception de Frank Thorsteinson et de George Cumbers) s’engagent dans le 223e bataillon (le « bataillon scandinave »). C’est le directeur de l’équipe des Falcons, Hannes Hannesson, qui commande ce bataillon. Durant l’hiver 1916-1917, quelques joueurs des Falcons continuent à jouer ensemble au sein de l’équipe de hockey du 223e bataillon, dans la Winnipeg Patriotic League. Hebbie Axford occupe le poste de directeur sportif tandis que Gudmundur Sigurjonsson joue le rôle d’entraîneur. Wally Byron, Frank Fredrickson, Konnie Johannesson et les frères Bobbie et Harvey Benson font également partie du lot.

En mai 1917, le 223e bataillon s’embarque pour l’Angleterre. Dès son arrivée, il est démantelé pour alimenter les renforts. Hebbie Axford, Frank Fredrickson et Konnie Johannesson sont ainsi transférés au Royal Flying Corps où ils s’entraînent comme pilotes. Les frères Benson, tout comme Wally Byron et Gudmundur Sigurjonsson, sont affectés en France au 27e bataillon de Winnipeg. Hebbie Axford se voit décerner la Croix du Service distingué dans l'Aviation pour son bravoure. Frank Fredrickson est blessé lors d’un accident d’avion en septembre 1918. Bobbie Benson est lui aussi blessé un mois plus tard. Tous ces hommes survivent néanmoins à la guerre et rentrent chez eux, à Winnipeg, en 1919.

Il en va tout autrement de George Cumbers. Mécanicien de locomotives, son travail est considéré comme essentiel pour l’effort de guerre au Canada. Il est finalement autorisé à intégrer les troupes ferroviaires canadiennes en mars 1917. Trois mois plus tard, il est en France au sein de la Light Railway Operating Company no 13. Pendant dix mois, il entretient les moteurs des locomotives en service sur le réseau ferré militaire. Le matin du 28 mars 1918, son unité campe à Marœuil, en France, à environ 8 km au sud-ouest de la crête de Vimy. Alors que les soldats se rassemblent pour le petit déjeuner, un obus allemand explose au centre du camp, tuant 19 soldats, dont George Cumbers.

Frank « Buster » Thorsteinson

Tout comme George Cumbers, Franklin Oskar« Buster» Thorsteinson est tué durant la Première Guerre mondiale. Frank était l’oncle de ma mère. Elle ne l’a pas connu, mais elle a grandi en entendant des anecdotes sur le joueur de hockey qu’il était. En 2002, elle décide de retracer son parcours et d’en partager l’histoire lors d’une réunion de famille. Maman connaissait d'excellentes sources concernant Frank en tant que joueur de hockey, notamment les relations de Frank au sein des Falcons.

Avant la guerre, Frank travaille comme commis dans une succursale de la Northern Crown Bank, dans le quartier Ouest de Winnipeg. Son superviseur est alors Fred Thordarson, qui joue avec les Falcons et fait partie de la direction de l’équipe. Les deux familles sont très proches et Shirley, la fille de Fred, est amie de longue date avec ma mère.

En 1932, la revue Canadian Sport and Outdoor Life publie « The Romance of the Falcons », un historique de l’équipe rédigé par Fred. L’article est « respectueusement dédié à la mémoire de "Buster" Thorsteinson, sportif et gentleman ». Selon Fred, Buster Thorsteinson fut l'esprit et l'inspiration des Falcons dans les années 1919-1920. Fred a communiqué de nombreux renseignements sur la carrière de Frank dans le hockey, mais rien concernant ce que Frank a vécu durant la Première Guerre mondiale.

Notre famille a également eu accès à des photos et à des caricatures de Frank (et d’autres membres des Falcons). Lorsqu’ils n’étaient pas sur la glace, les Falcons se retrouvaient fréquemment au Weevil Café, sur l’avenue Sargent, au coin de la rue Victor. Charles Thorson, un artiste du coin, a réalisé de nombreuses caricatures des joueurs. Thorson deviendra ensuite dessinateur pour Disney et travaillera sur Blanche-Neige et les sept nains. Il racontait toujours que le personnage de Blanche-Neige était inspiré d’une serveuse du Weevil.

Service militaire de Frank

Les détails concernant la carrière de Frank dans le monde du hockey ont été relativement faciles à mettre à jour, mais notre famille ignorait tout de son service militaire à part le fait que Frank était mort en sol français. Les dossiers concernant la Première Guerre mondiale sont disponibles sur simple demande auprès de Bibliothèque et Archives Canada. Nous avons donc demandé une copie de son dossier qui nous a fourni quelques renseignements généraux mais peu de détails.

Frank est transféré à la succursale Northern Crown de Swift Current, au Saskatchewan, à l’automne 1915. Il s’engage au sein du 209e bataillon le 1er mars 1916. Les documents d’attestation de son dossier contiennent une note mentionnant une « cicatrice sur le genou droit provenant d’un patin de hockey ». Il s’entraîne au Camp Hughes, au Manitoba, durant l’été 1916. Ses anciens coéquipiers des Falcons sont également là, avec le 223e bataillon. Frank embarque début novembre 1916 avec le 209e à bord du RMS Caronia pour rejoindre l’Angleterre (le Caronia est l’un des navires qui ont télégraphié un avertissement d’iceberg au RMS Titanic en avril 1912). En Angleterre, le 209e est démantelé pour renforcer d'autres unités sur le front.

Frank est affecté au 10e bataillon et rejoint sa nouvelle unité près de la crête de Vimy le 28 avril 1917. Après plus d’une année de préparation, Frank participe finalement aux combats. Le dossier de Bibliothèque et Archives n’a livré que peu de renseignements sur les activités militaires de Frank après son arrivée en France. On y lit qu’il a été hospitalisé avec les oreillons en décembre 1917 et qu'il a passé les quatre semaines suivantes en convalescence. ­­­Après avoir rejoint son bataillon à la fin du mois de février, il est envoyé en permission pendant deux semaines en Angleterre, mais il revient le 10 mars 1918. Les deux dernières notes signalent simplement qu’il a été blessé par des gaz de combat « dangereux » le 13 mars et qu’il est mort de ses blessures le lendemain. Que s’est-il passé exactement?

À la recherche de Frank

Frank Fredrickson au Temple de la renommée du hockey. Crédits : Temple de la renommée du hockey / Biblioth\u00e8que et Archives Canada/ PA-049010.

Le dossier militaire de Frank n'est pas détaillé, mais plusieurs autres sources ont permis de combler les lacunes. Des renseignements détaillés concernant le bataillon sont donnés dans le livre de Daniel G. Dancocks, Gallant Canadians, une histoire du 10e bataillon durant la Première Guerre mondiale. Le journal de guerre du bataillon, dans lequel sont relatés quotidiennement les événements, est accessible en ligne à partir du site Web de Bibliothèque et Archives Canada. Les Archives possèdent plusieurs caisses de dossiers, notamment les registres quotidiens des affectations et les comptes rendus après action, dans lesquels sont consignés tous les faits, des plus anodins aux plus importants. En parcourant ces rapports, nous avons pu reconstituer l'histoire.

Selon le registre quotidien des affectations, Frank est affecté à la compagnie D au sein du 10e bataillon. Il est confronté au feu lors de la bataille de la côte 70 en août 1917 et celle de Passchendaele en novembre 1917. Frank fait partie des renforts qui soutiennent le 8e bataillon (Winnipeg Rifles) à Passchendaele, un épisode reconstitué dans le film du même nom de Paul Gross. Il s'en sort sans aucune blessure.

Frank revient ensuite de permission juste à temps pour être affecté à la section d’assaut de la compagnie D, une troupe de huit hommes commandée par le lieutenant Victor Evans. Le raid est lancé le soir du 12 mars 1918 dans une zone au nord-est de Lens baptisée Twisted Alley. Les attaquants de la compagnie D partent de la tranchée Hugo avec pour objectif d'installer un bloc à une intersection de tranchées nommée Humbug Alley. Alors qu’ils traversent le no man’s land, les mortiers allemands les bombardent de projectiles à gaz, surnommés « pineapples » (ananas). Les combattants de la compagnie D sont alors gênés par leur masque à gaz devenus nécessaires et leur attaque n’aboutit qu’à un succès limité. Les récits de l’époque relatent néanmoins le raid comme étant un succès et ne font état que de trois ou quatre blessés légers. Le gaz poison n’est presque pas mentionné. Aucune mort due au gaz n’est enregistrée dans les récits du raid, y compris dans les rapports rédigés ultérieurement par les officiers ayant pris part à l’action, les journaux de guerre du 10e bataillon et l’histoire de l’unité rédigée par Daniel G. Dancocks. Comment Frank Thorsteinson a-t-il pu être tué par le gaz alors que d’après la plupart des rapports décrivant le raid, aucun soldat n'a été tué par le gaz ou d'une quelconque autre façon?

Il existe quelques incohérences concernant l’impact des attaques au gaz dans les rapports rédigés par les officiers du bataillon (et présentés le 17 mars). Lt. col. Dan Ormand, commandant du 10e bataillon, a écrit qu’il avait senti du gaz et qu'il avait entendu le son distinctif que font les « pineapples » des Allemands. Lt. Evans, qui a dirigé le raid, a écrit que ces hommes avaient été confrontés à du gaz mais qu’aucun d'entre eux n'avait semblé affecté par le produit. Un autre officier, Lt. H.E. Pearson, a écrit que sept des huit combattants du groupe du Lt. Evans avaient signalé des effets néfastes dus au gaz après avoir quitté les tranchées du front plus tard ce soir-là. Pearson a également mentionné qu’il avait fait évacuer les soldats affectés par le gaz vers une ambulance de campagne à Maroc, où un des soldats est mort.

Le rapport de Pearson m’a incité à passer en revue les registres des victimes de guerre, en commençant par le journal de guerre du 1er poste d'évacuation. D’après le dossier de service de Frank, il aurait été évacué vers le 1er poste d’évacuation de Barlin où il serait mort empoisonné par du gaz. Le journal mentionne la réception de victimes d'empoisonnement par le gaz à la suite du raid dans les tranchées mais ne cite aucun nom. J'ai alors consulté le registre des admissions et des sorties du 1er poste d’évacuation et j’y ai trouvé le nom des victimes du gaz (notamment celui de Frank). Dans le même temps, j’ai examiné le registre des victimes du Corps expéditionnaire canadien, qui mentionne les attaquants blessés cités dans d’autres sources, ainsi que les victimes du gaz.

Ce registre des victimes mentionne un officier et trois autres soldats blessés sous le feu de l’ennemi ainsi que sept blessés par le gaz, dont deux mortellement. Le premier mort dû au gaz est James Reynolds, qui est mort dans l’ambulance de campagne à Maroc. Selon le registre des victimes, Frank et trois autres personnes ont continué à présenter des symptômes d’empoisonnement au gaz et ont été évacués sur Barlin où Frank est mort des suites de cet empoisonnement. Sur les sept victimes, dont aucune n’est mentionnée dans les récits historiques du raid, j’ai pu en identifier cinq (Frank Thorsteinson, James Reynolds, Gordon Thomas Burke, Alexander Burns et Robert Wesley Maynard).

Frank a été inhumé dans le cimetière de Barlin. Deux semaines plus tard, son ami George Cumbers était inhumé huit tombes plus loin. Les deux joueurs des Falcons qui n’ont pas survécu à la guerre reposent presque côte à côte à Barlin.

Sur les traces de Frank

En novembre 2006, je suis allé en France avec ma mère et mon fils Matt. Nous avons essayé de suivre le parcours de Frank, même si à l’époque nous n’avions encore que peu d’indices. L’emplacement de Humbug Alley et de la tranchée Hugo nous échappait. Nous nous sommes évidemment arrêtés à Barlin. Matt a bien résumé le moment lorsqu’il a dit : « Nous y voilà, séparés par 6 pieds et 90 années ».

J’étais cependant déterminé à trouver l’emplacement où Frank avait été fatalement blessé. J’ai trouvé une carte de Twisted Alley dans le journal de guerre de la 2e Brigade d’infanterie. On y trouve d’excellents repères qui, j'en étais certain, devaient encore exister. Une recherche sur Google Earth m’a permis de localiser ces repères. J’avais donc un emplacement.

Je suis retourné à Lens, en France, le 16 avril 2014. Aujourd’hui, la tranchée Humbug Alley est une route et le champ de bataille de Twisted Alley est occupé par un centre commercial. Le simple fait de me retrouver en cet endroit m’a cependant aidé à tourner la page. Une surprise m’attendait cependant alors que je revenais vers ma voiture. Juste à l’ouest du centre commercial se trouvait un champ et au centre de ce champ se trouvait une vaste zone boisée connue sous le nom de Bois rasé. Bois rasé faisait partie des repères mentionnés sur la carte de Twisted Alley. Selon cette carte, la tranchée Hugo se situait en lisière du bois. Tout en marchant vers ma voiture, j’ai jeté un coup d'œil vers le champ et remarqué une large bande crayeuse qui longeait le champ. La bande conduisait directement au Bois rasé. J'ai quitté la route, traversé un large fossé et suivi la bande crayeuse jusqu’à l’intérieur du bois. J’avais l’impression de remonter dans le temps au fur et à mesure que je m’avançais sous les arbres. Les terres alentours avaient guéri des plaies de la guerre mais la forêt en montrait encore les séquelles. Des cratères de bombe jonchaient le sol et juste en face de moi gisaient les restes de la tranchée Hugo. J’étais à l’intérieur de la tranchée de laquelle mon grand-oncle, Frank Buster Thorsteinson, avait bondi le soir où il a été mortellement blessé.

De retour à mon hôtel après cette découverte de la tranchée Hugo dans le Bois rasé, je suis allé en ligne pour consulter mes courriels. Le premier message que j’ai lu émanait de Nicki Thomas, d’Historica Canada, qui me demandait si je pouvais aider à effectuer des recherches sur Frank et les Falcons durant la guerre pour un épisode de Minutes du patrimoine.


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