Fusillade contre la police à Moncton

​Le 4 juin 2014, la ville de Moncton au Nouveau-Brunswick a été le théâtre de l’une des pires fusillades contre la police de toute l’histoire canadienne.

Le 4 juin 2014, la ville de Moncton au Nouveau-Brunswick a été le théâtre de l’une des pires fusillades contre la police de toute l’histoire canadienne. Justin Bourque y a manifesté sa paranoïa et sa haine du gouvernement en faisant feu sur des policiers de la GRC, tuant trois d’entre eux et en blessant deux autres. Un examen de l’intervention des forces de police a déterminé que la GRC manquait des équipements et de la formation nécessaires pour réagir de façon adéquate à des incidents de ce type.

Justin Bourque

Justin Bourque surnomme le gouvernement canadien « Fedzilla ». Obsédé par les jeux vidéo et influencé par les paroles anti-autorité de la musique heavy métal, ce jeune travailleur du Nouveau-Brunswick, âgé de 24 ans, est convaincu que les policiers sont de véritables soldats, le bras armé d’un État bien décidé à opprimer les masses. Le 4 juin 2014, habillé en tenue de camouflage et muni d’un fusil à répétition et d’un fusil d’assaut attachés dans son dos, il quitte la maison mobile qu’il habite à Moncton et se met en route pour tuer un nombre aussi grand que possible de policiers.

La police reçoit le premier appel à ce sujet à 19 h 18. Une femme signale, en ces termes, avoir vu un homme marchant dans un parc de maisons mobiles dans le secteur nord de Moncton : « J’aperçois un gars qui marche sur la route et qui tient une arme à feu. Il se dirige vers nous… Il est habillé en tenue militaire. »

Justin Bourque disparaît dans un secteur boisé dense, entouré de résidences de banlieue, avant l’arrivée du premier policier de la GRC sur les lieux.

Moins de 30 minutes plus tard, des policiers signalent avoir entendu des coups de feu. Le gendarme Fabrice Gévaudan, parti à la recherche de Justin Bourque avec deux autres policiers aux limites du bois, hurle deux fois de suite dans sa radio bidirectionnelle « Il me tire dessus! », puis c’est le silence. Les autres policiers s’adressent à lui fiévreusement par radio à plusieurs reprises : « Fabrice, ça va? Fabrice, message reçu? »

Justin Bourque fait feu par deux fois sur Fabrice Gévaudan, l’atteignant au torse, avant de se remettre en route. D’autres policiers trouvent leur collègue, un homme de 45 ans, père d’une fillette, gisant face contre terre et le tirent dans un fossé proche pour tenter, sans succès, une réanimation cardiopulmonaire. Fabrice Gévaudan décède quelques instants plus tard.

« À l’aide! »

Deux minutes après avoir abattu Fabrice Gévaudan, Justin Bourque fait feu à quatre reprises sur le pare-brise d’un VUS de la police qui approche rapidement. Le gendarme Dave Ross, un maître-chien de 32 ans appartenant à la GRC, tire par deux fois au travers de son propre pare-brise pour tenter de se défendre. Malheureusement, Justin Bourque se montre plus rapide et atteint mortellement le gendarme à la tête tandis que son VUS s’approche.

Un voisin signale avoir entendu Justin Bourque s’écrier à ce moment-là : « Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de tuer des civils. Je poursuis uniquement les représentants du gouvernement. » Robert Vautour, qui assiste à la scène, déclare qu’il a entendu Justin Bourque hurler : « Je veux d’autres flics! »

Sur la rue Hildegard, Justin Bourque se cache dans un fossé ombragé et fait feu sur la gendarme Darlene Goguen qui se trouve dans une voiture de patrouille de la GRC. Tandis que les fenêtres de son véhicule sont criblées de balles, Darlene Goguen se saisit de sa radio et hurle : « On me tire dessus! On me tire dessus! J’ai été touchée à la tête!… J’ai été touchée deux fois! J’ai été touchée au bras droit, à l’aide! »

Trente-deux secondes plus tard, à l’autre bout de la même rue, Justin Bourque tire sur le gendarme Eric Dubois et le blesse. Lorsqu’il est touché, Eric Dubois se trouve aux commandes de son véhicule de patrouille, tentant de porter secours à la gendarme Martine Benoît, elle-même sous le feu de Justin Bourque et essayant d’obtenir de l’aide par radio tandis que les balles s’abattent sur son propre véhicule de patrouille. Eric Dubois et Martine Benoît sont sortis tous les deux vivants de ces événements tragiques.

Troisième membre de la GRC abattu

Tandis que Justin Bourque marche le long de la rue Hildegard, le journaliste de la presse écrite Viktor Pivovarov prend une photo qui va faire le tour du monde à la vitesse de l’éclair. Elle montre le tueur en confiance, tenant fermement un fusil dans sa main droite et marchant à grandes enjambées pour contourner un bosquet d’arbres à feuillage persistant. Les manches de sa chemise verte de camouflage sont roulées et la crosse d’un fusil à répétition Mossberg 500 de calibre 12 dépasse dans son dos. Ses cheveux longs et hirsutes sont retenus en arrière par un bandana sombre, le soleil faisant luire de légers reflets roux dans une courte barbe.

À 20 h 4, le gendarme Douglas Larche arrive dans les environs, habillé en civil et porteur d’un gilet pare-balles léger. Au moment où il sort d’un véhicule banalisé avec un fusil à répétition, des résidents du voisinage se mettent à taper à leurs fenêtres pour tenter de l’avertir qu’un tireur se cache dans un bosquet.

Des témoins signalent avoir vu Douglas Larche, un homme âgé de 40 ans, porter soudainement les mains à son cou et s’affaler aux côtés de son véhicule sur la rue Isington, victime de coups de feu. Bien que blessé, il réussit à se relever et à tirer sept fois sur Justin Bourque avec son pistolet avant d’être mortellement atteint par une balle à la tête.

Les trois victimes ont été tuées pendant une courte période chaotique de 20 minutes.

État de siège

Justin Bourque, porteur d’un sac à dos, de deux couteaux, d’un masque à gaz et d’un peu de nourriture, s’enfuit alors en direction d’une autre zone boisée à proximité de l’autoroute 15.

La GRC confirme, plus tard dans la nuit, que trois policiers, Fabrice Gévaudan, Dave Ross et Douglas Larche, sont décédés des suites de leurs blessures par arme à feu, mais que le pronostic est favorable pour les deux autres gendarmes touchés, Darlene Goguen et Eric Dubois.

Les autorités demandent aux résidents du secteur nord de la ville de verrouiller leurs portes et de demeurer à l’intérieur. Pendant plus de 29 heures, la ville de 69 000 habitants demeure en état de siège virtuel, la police bloquant les routes et intensifiant ses recherches en mobilisant des véhicules blindés, des hélicoptères et d’autres appareils aériens.

Tim Holt, un résident de Moncton, décrit à la Presse Canadienne son comportement le 5 juin, tandis que le confinement de la zone se prolonge : « Ma radio, réglée sur une chaîne d’information, est allumée en permanence… Je n’arrête pas de faire les cent pas, aller et retour, entre la fenêtre donnant sur l’arrière et la porte avant. C’est certainement ridicule, mais c’est tout ce que je peux faire. »

Lors d’une conférence de presse tenue pendant les événements, le commissaire adjoint Roger Brown, commandant divisionnaire de la GRC pour le Nouveau-Brunswick, précise que Justin Bourque est « très mobile et armé et toujours considéré comme extrêmement dangereux ».

Le 5 juin à 23 h 51, l’équipage d’un aéronef de Transports Canada repère, à l’aide d’une caméra infrarouge, la signature thermique d’un être humain dans les bois à proximité de la promenade Mecca. Tandis que la police s’avance, Justin Bourque sort des arbres les bras en l’air, son image d’un blanc éclatant clairement soulignée sur la numérisation infrarouge qui sera montrée ultérieurement au tribunal. L’enregistrement flou montre Justin Bourque se mettant à genoux, puis se couchant face contre terre tandis que la police se précipite sur lui pour le menotter.

Sept mille personnes assistent aux funérailles

Dans une déclaration extrêmement confuse enregistrée en vidéo à l’attention de la police le 6 juin, Justin Bourque reconnaît avoir utilisé un fusil semi-automatique pour tirer sur cinq policiers. L’arme dont il s’est servi, légalement acquise et enregistrée, est un M305 fabriqué en Chine par Poly Technologies. Il s’agit d’un fusil de calibre 308 similaire au M14 largement utilisé par l’armée américaine dans les années 1960. Dans sa déclaration, Justin Bourque précise avoir ciblé spécifiquement des policiers en vue d’inspirer d’autres personnes à le suivre dans sa rébellion contre l’État. Il y parle également de sa stricte éducation catholique romaine, de sociologie appliquée, du changement climatique, des tyrans, des menaces que représentent les Russes et les Chinois et d’un concept qu’il appelle le « rideau noir ».

Lorsqu’un enquêteur lui demande comment il s’est senti immédiatement après avoir tiré, Justin Bourque lui répond : « Je sais que ma réponse va sembler plutôt tordue, mais j’ai ressenti comme un sentiment d’accomplissement. » Lorsqu’on lui fait remarquer que chacun des policiers tués avait des enfants, il rétorque : « Tous les soldats ont une femme et des enfants. Il s’agit simplement de choisir son camp. »

Six jours après cette fusillade meurtrière, la GRC organise des funérailles officielles à Moncton pour les trois policiers assassinés dans l’exercice de leurs fonctions. Au début de la cérémonie, 2 700 policiers en uniforme forment une procession funéraire avec à sa tête des cornemuseurs, des tambours et quatre membres de la police montée à cheval. Parmi les 7 000 personnes venues prendre part au deuil rassemblées dans un ancien aréna de hockey plein à craquer se trouvent le premier ministre Stephen Harper et le gouverneur général David Johnston.

Justin Bourque présente des excuses

Moins de deux mois plus tard, Justin Bourque plaide coupable des trois chefs d’accusation de meurtre au premier degré et des deux accusations de tentative de meurtre.

Dans une déclaration sous serment auprès du tribunal, son père, Victor, déclare que son fils est devenu dépressif et paranoïaque dix-huit mois avant les faits. Il ajoute que lorsque Justin a acheté une arme supplémentaire pour ajouter à sa collection, il a été expulsé de la maison familiale qu’il partageait avec ses parents et ses six frères et sœurs.

Dans cette même déclaration, le père précise : « Souvent, il marchait de long en large tout en parlant de choses qui n’avaient absolument aucun sens, ni pour moi ni pour les autres membres de la famille. Il se lançait dans de grandes diatribes et fulminait contre toutes les autorités, se préoccupant de sujets qui le dépassaient très largement… Je ne peux décrire ce comportement que comme étant celui d’un paranoïaque. »

Le 28 octobre 2014, lors de l’audience pour la détermination de la peine qui se tient devant la Cour du Banc de la Reine du Nouveau-Brunswick, Justin Bourque a la voix brisée par l’émotion lorsqu’il présente ses excuses aux familles des victimes, précisant que les motifs qu’il avait fournis pour justifier ces assassinats n’étaient que les paroles d’un « pisseux arrogant ».

Peine criminelle la plus sévère prononcée depuis longtemps

Trois jours plus tard, le juge en chef David Smith indique : « Justin Bourque était motivé par une haine profonde de l’autorité lorsqu’il a décidé de tuer des policiers sous l’emprise d’une rage aveugle. » En cour, dans une salle bondée, le juge déclare : « Le crime ainsi perpétré est l’un des pires de l’histoire canadienne. Les meurtres ont été exécutés sous la forme d’embuscades… Le meurtrier ne s’est arrêté que parce qu’il avait soif, qu’il était fatigué et qu’il était à court de munitions. »

Analysant la personnalité du meurtrier, le juge précise que Justin Bourque est immature et socialement inadapté, qu’il se livre sans aucune mesure à sa passion des jeux vidéo et qu’il est obsédé par les armes à feu depuis l’âge de 14 ans. Il souligne à cet égard : « Sur le plan de son adaptation sociale, Justin Bourque représente une véritable catastrophe », ajoutant qu’il est un jeune homme perturbé, scolarisé à domicile, « qui a basculé d’une pratique compulsive des jeux vidéo à un passage à l’acte dans le monde réel ».

Justin Bourque est condamné à une peine sans précédent de 75 ans de prison représentant trois périodes consécutives de 25 ans sans possibilité de libération conditionnelle; il s’agit de la peine criminelle la plus sévère au Canada depuis les dernières exécutions capitales en 1962.

Critique de l’intervention de la GRC

Un examen indépendant portant sur la façon dont la GRC a réagi à la fusillade et sur la chasse à l’homme qui s’en est suivie conclut que les premiers policiers arrivés sur la scène des crimes se sont comportés avec un grand courage, mais qu’ils ont également commis toute une série d’erreurs. Le rapport indique qu’une certaine confusion régnait quant au nombre de policiers touchés, quant aux endroits où ils se trouvaient et quant aux lieux où des ambulances étaient requises. Ce même rapport précise qu’en dépit du fait que les policiers appartenant à la première vague d’intervention savaient que Justin Bourque était armé, aucun ne s’était protégé avec un gilet pare-balles rigide.

Il ajoute plus loin que des manquements sur le plan de la supervision ont conduit à une situation sur le terrain « chaotique et désorganisée », au fur et à mesure que les policiers se répandaient dans Moncton pour apporter leur aide. Le rapport souligne l’existence d’un certain nombre d’autres problèmes comme l’incompatibilité entre les différentes radios utilisées par les forces de police, des conversations radio source de confusion, un manque de gilets pare-balles rigides et le fait que certains policiers ignoraient qu’ils disposaient de ce type d’équipement de protection. Des fusils ont finalement été distribués à plusieurs policiers; toutefois, les premiers intervenants étaient peu nombreux à être qualifiés pour utiliser les puissantes carabines du détachement.

La GRC déclare accepter l’intégralité des 64 recommandations émanant de ce rapport.


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