Entretien avec Lindsay Mattick

« De temps en temps, on découvre qu’une fiction a été adaptée à partir d’une histoire vraie tout aussi belle que la version imaginaire. Il est vrai que ça n’arrive pas tous les jours! »

À l’été 2015, Eli Yarhi, éditeur des projets spéciaux, s’est entretenu avec Lindsay Mattick, une spécialiste des relations publiques et auteure du livre pour enfants Finding Winnie, pour l’Encyclopédie Canadienne. Lindsay Mattick est l’arrière‑petite‑fille du lieutenant Harry Colebourn.


Alors qu’il part pour combattre en Europe lors de la Première Guerre mondiale en 1914, Harry Colebourn achète une bébé ourse noire à un chasseur, à White River en Ontario. Il la surnomme Winnie en hommage à sa ville natale (Winnipeg) et s’en occupe lors de son séjour à Valcartier au Québec où l’armée canadienne organise ses brigades d’infanterie avant qu’elles ne traversent l’océan jusqu’à la plaine Salisbury, en Angleterre, où les soldats canadiens se forment au combat. Toutefois, lorsque Harry Colebourn, qui sert dans le Corps vétérinaire royal, est appelé au front, il amène Winnie au zoo de Londres afin de garantir sa sécurité. Là, sa bonhomie séduit et fait rêver de nombreux visiteurs, notamment l’auteur A.A. Milne et son fils, Christopher Robin.

Lindsay Mattick : Je m’appelle Lindsay Mattick et je travaille officiellement dans les relations publiques. Je suis vice‑présidente responsable de la stratégie et créative dans une agence de RP de Toronto appelée Narrative. Par ailleurs, je suis également l’auteure d’un livre, qui va sortir cet automne sous le titre de Finding Winnie, qui raconte les relations entre ma famille et Winnie‑the‑Pooh [trad. Winnie l’ourson].

Eli Yarhi : Et cette relation, en quoi consiste‑t‑elle?

Mon arrière‑grand‑père, Harry Colebourn, était vétérinaire. Il a émigré de Grande‑Bretagne au Canada quand il avait 18 ans. Il aimait les animaux et a suivi des cours à l’Ontario Veterinary College pour devenir vétérinaire. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté en 1914, il s’est enrôlé dans un régiment de Winnipeg, le Fort Garry Horse, au sein duquel il lui incombait, pendant la guerre, de prendre soin de la cavalerie. Avant de partir en Europe, il s’est rendu de Winnipeg à Valcartier, en passant par White River, où il a reçu un entraînement militaire dans le cadre de la 2e brigade d’infanterie canadienne.

À White River, il s’est arrêté dans une gare de chemin de fer où il a rencontré un chasseur qui, après avoir tué un ours, cherchait à vendre l’oursonne orpheline pour 20 $. Mon arrière‑grand‑père, qui aimait évidemment les animaux, a acheté cette oursonne en pensant en faire une espèce de mascotte pour son régiment. Il a officiellement appelé son ourse Winnipeg, en hommage à sa ville canadienne d’adoption, et l’a affectueusement surnommée Winnie. Harry a pris Winnie avec lui dans le train.

Ensemble, ils se sont rendus à Valcartier au Québec où mon arrière‑grand‑père a suivi un entraînement en compagnie de nombreux soldats canadiens avant de traverser l’Atlantique jusqu’à la plaine de Salisbury, en Angleterre, où il s’est de nouveau entraîné avec l’armée canadienne pendant plusieurs mois jusqu’à son départ pour la ligne de front en décembre 1914.

Bon, si on résume : mon grand‑père part à la guerre. Il s’arrête dans une gare. Il prend la décision d’acheter une ourse… et ensuite? C’est compliqué! Comment dresser l’ourse? Que faut‑il prendre comme nourriture pour le voyage? C’est un long voyage! C’est un voyage en train, pas une ballade! Puis, le voilà arrivé dans un camp militaire. Ensuite, c’est la grande traversée de l’Atlantique en bateau. Avoir fait ce qu’il a fait, ce n’est pas un mince exploit!

EY : Pouvez‑vous nous raconter quelques histoires familiales au sujet de Harry?

LM : Le seul fils de Harry, mon grand‑père, Fred, est décédé longtemps après mon arrière‑grand‑mère, la femme de Harry. Tenter de retrouver des gens ayant vraiment des anecdotes à raconter illustrant la personnalité de Harry, ça a un peu été comme reconstituer un casse-tête à partir de quelques pièces éparses. Ma mère ne l’a jamais rencontré, les sœurs de ma mère ne l’ont jamais rencontré, alors les petits morceaux du casse-tête ont vraiment été difficiles à rassembler.

Pour moi, s’il y a une anecdote qui en dit long sur son caractère, c’est le fait qu’il prenait soin gratuitement des animaux de ceux qui n’avaient pas les moyens de le payer. Je pense qu’il y avait une certaine audace à acheter une ourse. C’est un choix plutôt osé! Même si lui l’a fait, ça n’aurait certainement pas été le choix de la majorité des gens et ça dénote un certain optimisme. Il ne faut pas oublier qu’il était sûr de partir à la guerre. Il était jeune. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait, mais il y avait une chose dont il était certain, c’est que cette ourse serait, pour lui et pour ses camarades, une source de joie.

Il a été gazé pendant la guerre [1] et je sais qu’après être revenu, il a continué à avoir certains problèmes de santé associés à cet épisode. L’impression générale que je me suis faite à partir des choses que j’ai entendues, c’est qu’il a été très affecté par la guerre, mais, au‑delà, c’est un peu « le grand mystère »; j’adorerais, pourtant, avoir plus d’anecdotes personnelles à raconter à propos de qui il était.

EY : Et l’ourse Winnie, qui était-elle?

Pour autant que je sache, Winnie a vécu très longtemps pour un ours. Elle avait environ 20 ans quand elle est morte. Il y a eu des nécrologies écrites sur elle au moment de sa mort, il me semble que c’était en 1934. Ce qui se dégage de ces nécrologies et des récits de certains des gardiens de zoo de l’époque, c’est que Winnie était le seul ours auquel ils faisaient entièrement confiance en présence d’enfants, ce qui semble une position un peu folle. Pour nous, aujourd’hui, ça semble assez incroyable! Ça en dit long sur cette époque où les enfants étaient, comme Christopher Robin, autorisés à entrer dans l’enclos de Winnie et à grimper sur son dos.

Je ne crois pas que la nature des ours a changé au cours des cent dernières années. Je pense plutôt que mon arrière‑grand‑père était à l’évidence très bon avec les animaux, que Winnie a clairement été très bien dressée et qu’elle se montrait très docile. Le fait que les enfants pouvaient partager avec Winnie des expériences incroyables aussi étroites en dit long sur son caractère. Elle avait certainement une nature tout à fait unique qui a été reconnue à la fois par le zoo et, évidemment, par mon grand‑père.

EY : Comment les histoires de Winnie‑the‑Pooh sont‑elles arrivées jusqu’à nous?

LM : Mon grand‑père a réalisé, à l’automne de 1914, alors qu’il se préparait à partir pour la ligne de front en France, qu’à l’évidence, il ne pouvait pas garder une petite ourse avec lui, sous peine de mettre en danger sa propre sécurité et celle de l’animal. À ce moment, il s’est rendu compte qu’il fallait trouver une nouvelle maison pour Winnie. Alors, d’après ce que j’ai compris, il a emprunté la voiture d’un autre officier et a effectivement amené son ourse directement de la plaine de Salisbury jusqu’au zoo de Londres qui avait accepté de s’en occuper jusqu’à la fin de la guerre. Harry avait vraiment l’intention de ramener Winnie à la maison une fois la guerre finie, mais l’Histoire en a décidé autrement.

A.A. Milne, un écrivain futur auteur des aventures de Winnie-the-Pooh, et son fils, Christopher Robin, avaient l’habitude de se rendre au zoo très régulièrement. Je crois que c’est parce que Christopher Robin a connu Winnie au zoo et vécu avec cette ourse, très amicale et unique en son genre, une relation personnelle très profonde, qu’il a fini par également nommer son ours en peluche Winnie, ou plus exactement Winnie the Pooh. D’après ce que je sais, le terme « Pooh » vient en fait d’un cygne que le petit garçon adorait. À chaque fois que des plumes tombaient du cygne, il soufflait dessus en faisant « pooh, pooh » [2].

En tout cas, Christopher a baptisé son ours Winnie et, lorsqu’A.A. Milne a commencé à écrire des histoires au sujet des aventures des animaux en peluche de Christopher Robin (le personnage imaginaire portant le même nom que son fils) dans la forêt fictive « Hundred Acre Wood » située derrière leur maison [3] , il a évidemment emprunté le nom de Winnie, le personnage central de la série des Winnie‑the‑Pooh, à l’ours en peluche du jeune Christopher.

EY : Harry était‑il au courant de son lien avec les livres quand ils sont sortis?

Rien n’est sûr. Personne n’a vraiment été en mesure de trancher cette question. Harry est mort en 1947, un peu moins de 20 ans après la publication des histoires de Winnie‑the‑Pooh [4] . Ce que je sais avec certitude aujourd’hui, c’est que les livres ont remporté un grand succès du vivant de mon arrière‑grand‑père, mais je ne sais pas vraiment dans quelle mesure il s’est rendu compte du nombre d’exemplaires vendus, de la diffusion dans différents pays et des traductions effectuées.

EY : Quel rôle a joué Fred pour faire connaître la relation entre son père et les livres de Winnie-the-Pooh?

Le premier article sur la vraie Winnie est paru dans le Calgary Herald et un cousin de mon grand‑père l’a lu et lui en a parlé. Dans cet article, on expliquait que Winnie avait appartenu au Princess Patricia (je ne suis pas certaine du nom du régiment) [voir Princess Patricia’s Canadian Light Infantry]. À ce moment‑là, mon grand‑père a, je crois, contacté le Calgary Herald. Je pense que le journal a plus ou moins réagi en lui disant « prouvez‑le », parce qu’il y avait déjà une plaque au zoo de Londres qui confirmait l’existence de l’ourse Winnie, mascotte d’un régiment de l’armée canadienne, mais qui précisait qu’il s’agissait du Princess Patricia. Alors, si la version de Fred était la bonne, il fallait corriger cette plaque. C’est à la suite de cet épisode qu’il a vraiment dû regarder dans les archives de son père et en sortir les journaux et les photos de Harry pour prouver sa version de l’histoire. Une fois qu’il a commencé ses recherches, il y a eu un effet boule de neige : il a reçu des appels téléphoniques de la BBC qui s’est emparée du sujet et, à partir de là, les aventures de Harry et Winnie ont connu un certain retentissement international et l’histoire a commencé à « vivre sa propre vie ».

EY : Justement, cette histoire, en quoi est‑elle toujours pertinente pour nous aujourd’hui?

De temps en temps, on découvre qu’une fiction a été adaptée à partir d’une histoire vraie tout aussi belle que la version imaginaire. Il est vrai que ça n’arrive pas tous les jours. La partie de ce récit à laquelle je suis le plus sensible, c’est que lorsque Harry a décidé, il y a [plus de] cent ans, d’acheter une oursonne parce qu’il aimait les animaux et qu’il pensait que Winnie apporterait de la joie à son régiment; il ne soupçonnait absolument pas que cette simple décision allait avoir un effet « domino » inattendu d’une telle ampleur.

Voilà pourquoi nous avons appelé notre fils Cole, en hommage à Harry Colebourn, pour lui rappeler qu’on ne sait jamais à l’avance les conséquences que peuvent avoir un simple geste d’amour, aussi insignifiant soit-il a priori.

Je pense souvent à cette histoire en réfléchissant au rôle que j’y tiens personnellement et à celui de mon grand‑père. C’est comme les chapitres successifs d’un livre. Mon grand‑père était un historien vraiment incroyable. Il a accompli des efforts considérables pour rassembler ces archives, les documenter à partir des faits et obtenir que la mémoire de son père soit honorée avec la statue qui a été érigée et avec la Minute du patrimoine produite à l’occasion d’une émission de timbres de Postes Canada. Ça a été son rôle dans cette histoire.

Moi, j’ai un passé de journaliste et je travaille dans les RP et je souhaitais donner une suite à cette histoire à ma manière. Je crois que le fait d’avoir écrit un livre illustré à ce sujet permettra à beaucoup d’enfants qui ne connaissaient pas ces aventures de les découvrir. Voilà ma contribution à cette saga familiale qui, j’espère, n’est pas terminée.

Et, vous savez quoi, je suis déjà curieuse de découvrir le rôle que jouera Cole dans ce récit qui passe de génération en génération.

Notes en bas de page

[1] Harry Colebourn était stationné près d'Ypres (voir Deuxième bataille d'Ypres) et il a décrit ce qu'il a vu dans son journal : « Ypres : la ville a été bombardée et réduite en morceaux. Beaucoup d'hommes et de chevaux tués. Des obus éclatent pratiquement à mes pieds. Les Allemands gazent les soldats français qui battent massivement en retraite. Des centaines de civils et de soldats refluent sur la route hors d'Ypres. Des hommes âgés portent leur femme sur leur dos. Terribles scènes. Les soldats canadiens maintiennent leurs positions avec acharnement contre vents et marées. » 22 avril 1915

[2] A.A. Milne a décrit une origine possible du mot « pooh » dans le poème « The Mirror » provenant du recueil When We Were Very Young : « Christopher Robin, qui nourrissait ce cygne le matin, l'avait appelé “Pooh”. C'était bien trouvé pour un cygne, parce que, si vous appelez un cygne et qu'il ne vient pas (ce qui arrive fréquemment avec ces oiseaux), vous pouvez prétendre que vous disiez simplement “Pooh” (NDT : l'exclamation “Pooh” en anglais est l'équivalent du “Peuh” français et marque le dédain) pour bien lui montrer votre peu d'intérêt pour lui! »

[3] La forêt de Hundred Acre Wood était une version imaginaire du Five Hundred Acre Wood dans la forêt d'Ashdown, près de la maison de campagne de A.A. Milne dans l'East Sussex, en Angleterre.

[4] Le premier livre de la série, Winnie‑the‑Pooh, a été publié en 1926 et traduit en français sous le titre Histoire d'un ours-comme-ça en 1947.