L’antiféminisme au Québec

​L’antiféminisme est un contre-mouvement qui s’oppose au mouvement féministe et cherche à faire obstacle à l’émancipation des femmes. Évoluant en fonction des avancées du mouvement féministe, l’antiféminisme québécois se caractérise actuellement par la forme masculiniste.

L’antiféminisme est un contre-mouvement qui s’oppose au mouvement féministe et cherche à faire obstacle à l’émancipation des femmes. Évoluant en fonction des avancées du mouvement féministe, l’antiféminisme québécois se caractérise actuellement par la forme masculiniste. L’antiféminisme masculiniste connaît trois phases de développement, à commencer par la phase de germination dans les années 1980, suivie de près par la phase d’émergence dans les années 1990 et sa consolidation dans les années 2000.

Éléments de définition

L'antiféminisme s’oppose à l’émancipation des femmes. Mais, contrairement aux attitudes et aux comportements répandus tels que la misogynie (soit la haine des femmes), le machisme (la supériorité des hommes) ou le sexisme (la division de l’humanité en deux sexes complémentaires, le féminin étant considéré comme inférieur au masculin), l’antiféminisme est plus raisonné et plus organisé. L’antiféminisme prend ainsi la forme d’un contre-mouvement qui fait obstacle au mouvement des femmes. En plus des groupes militants, ce contre-mouvement peut compter sur des acteurs institutionnels (on parlera alors d’antiféminisme d’État ou dans l’État) ainsi que sur la participation d’intellectuels.

En tant que contre-mouvement, l’antiféminisme est traversé par différents courants de pensée, à la manière des mouvements sociaux qui se structurent autour d’une pluralité d’identités collectives et d’idéologies. En raison de son rapport d’imitation, l’antiféminisme évolue et se transforme en fonction des avancées du mouvement féministe avec qui il entretient un rapport conflictuel. Ainsi, l’antiféminisme qui luttait contre le suffrage des femmes au Canada (voir Droit de vote de la femme) est différent de celui qui s’est constitué autour des organisations de pères séparés et divorcés dans les années 1980. Ce courant antiféministe est plutôt connu sous le nom de « masculinisme » (même si plusieurs de ses protagonistes rejettent le terme, préférant parler, de « droits des pères » ou d’ « hominisme »). En comparaison à l’anti-suffragisme affirmé d’un Henri Bourassa, qui faisait la promotion de la nécessaire soumission des femmes franco-catholiques face à la menace protestante, l’antiféminisme qui se reconfigure à la fin des années 1970 et au début des années 1980 est plus subtil, s’appuyant davantage sur l’idée voulant que le féminisme ait créé divers problèmes chez les hommes. En outre, selon les transformations de la société québécoise et les avancées obtenues pour les femmes par le mouvement féministe, l’antiféminisme masculiniste n’exige plus aussi ouvertement des femmes leur confinement aux rôles d’épouse et de mère.

Le masculinisme

Le masculinisme avance que les hommes sont en crise d’identité et souffrent de la féminisation de la société occasionnée par la trop grande influence des féministes. Toujours selon les masculinistes, les féministes discrimineraient les hommes en affirmant que la violence masculine contre les femmes constitue un problème de société et en exerçant une ascendance sur les juges qui accorderaient davantage la garde des enfants aux mères en situation de divorce ou de séparation. Cet antiféminisme tient également les féministes et les femmes pour responsables de divers problèmes dits masculins, tels que le suicide et le décrochage scolaire.

Dans son histoire récente, le masculinisme connaît trois phases de développement. La première (germination) rend compte de son apparition dans les années 1980, période où la tragédie de Polytechnique agit comme un catalyseur de discours antiféministes tandis que les forces conservatrices s’organisent autant au Canada qu’en Grande-Bretagne et aux États-Unis. C’est la période du backlash ou de « guerre froidecontre les femmes », dont parle Susan Faludi dans son ouvrage éponyme notamment en référence au discours voulant que « le féminisme soit allé trop loin ».

Qui plus est, des organisations masculines non mixtes se développent à la fin des années 1970, mais surtout durant les années 1980 et 1990. Ce mouvement, parfois appelé « mouvement des hommes » n’apparaît pas seulement au Québec, mais aussi aux États-Unis et en Europe occidentale. À l’origine proféministes, les groupes d’hommes québécois prennent parfois la forme de groupes de parole qui visent à permettre aux hommes d’échanger au sujet des difficultés liées à la masculinité. D’autres fois, il s’agit de collectifs d’appui aux luttes féministes ou de groupes de thérapie pour hommes violents, voire de groupes de défense des pères séparés et divorcés. Regroupés autour de la revue Hom-info dans les années 1980, des conflits apparaissent entre les groupes au sujet de la responsabilité des femmes et du féminisme par rapport à la prétendue « crise de la masculinité ». Ces scissions ont raison de la revue qui cesse ses activités en 1985. C’est à ce moment que les homosexuels quittent ce réseau pour former leurs propres organisations, et que des proféministes organisés en collectifs s’en prennent aux groupes de parole et aux groupes de défense des droits des pères qu’ils qualifient d’antiféministes et de masculinistes.

Entrant dans sa deuxième phase de développement (émergence), le masculinisme des années 1990 comprend autant des organisations à l’origine proféministes, soit les groupes de pères, des organismes de soutien aux hommes violents et des groupes de parole, que des groupes plus virulents comme le Comité antiféministe de Montréal. Constituant le fer de lance du masculinisme, les groupes de pères séparés et divorcés prennent les devants de la scène en réponse à la réforme de la loi sur le divorce en 1996 (voir Mariage et divorce), réforme qui permet la perception automatique des pensions alimentaires. Ces hommes se mobilisent afin d’éviter de payer leur pension alimentaire.

Plus encore, durant les années 2000 (phase de consolidation), des groupes d’hommes s’opposent directement au projet féministe en appelant à la création d’un mouvement masculiniste ou hoministe. Le masculinisme compte sur la participation de nouveaux acteurs (dont des intellectuels, des psychologues et des militants). Cette forme d’antiféminisme élargit également son réseau et obtient une plus grande diffusion de son discours dans les médias. Vers 2005, des militants mènent plusieurs actions d’éclat, dont le déroulement de bannières sur des structures urbaines à Montréal. Pour contester les « injustices » dont les hommes seraient victimes, des militants des groupes de pères n’hésitent pas à s’en prendre directement aux féministes et à leurs organisations : menaces de morts, messages d’insultes, intimidation, perturbation d’événements féministes, entrées par infraction dans des locaux féministes. Des militants utilisent aussi le web pour véhiculer leur message, attaquer des féministes ou promouvoir un discours ordurier, allant même dans certains cas jusqu’à présenter Marc Lépine, le tueur de l’École polytechnique, comme un martyr ou un héros. D’autres se mobilisent sur le front juridique, portant plainte contre les groupes féministes au Conseil de presse, à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (voir Charte des droits et libertés de la personne du Québec) et aussi à la Cour du Québec, prétendant que le féminisme, ainsi que des campagnes de prévention contre les agressions sexuelles, fait la promotion d’un discours haineux à l’égard des hommes.

Ce contre-mouvement a ainsi forcé des féministes à réagir par des contre-mobilisations, incluant des ateliers, conférences, des réseaux de veille sur Internet et des manifestations qui sont, pour elles, autant d’occasions d’expliquer à nouveau la nécessité du féminisme et de rappeler que l’égalité et la liberté ne sont pas encore acquises pour les femmes au Québec.


Lecture supplémentaire

  • Denyse Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec (Montréal : Boréal, 2012)

    Mélissa Blais, « Y a-t-il un “cycle de la violence antiféministe“ ? Les effets de l’antiféminisme selon les féministes québécoises », numéro conjoint Cahiers du genre [France], n° 52 (2012) et Recherches féministes [Québec], vol. 25, n° 1 (2012)

    Mélissa Blais, « J’haïs les féministes ! » : Le 6 décembre 1989 et ses suites (Montréal: Éditions remue-ménage, 2009)

    Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, « Masculinism and the Antifeminist Countermovement », Social Movement Studies, vol. 1, n° 19 (décembre 2011)

    Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude Proulx, La réussite scolaire comparée selon le sexe : catalyseur des discours masculinistes (Ottawa : Condition féminine Canada, 2003).

    Francis Dupuis-Déri, « L’antiféminisme d’État », Lien social et Politiques, n°69 (2013) : 163-180.

    Diane Lamoureux, « Les nouveaux visages de l’antiféminisme en Amérique du Nord », dans Josette Trat, Diane Lamoureux et Roland Pfefferkorn, dir., L’autonomie des femmes en question : Antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe (Paris : L’Harmattan, 2006), 31-50.

    Louise Langevin, « La rencontre de l’antiféminisme et d’Internet : analyse de sites web qui se disent à la défense des droits des pères et des hommes », dans Josette Brun, dir., Interrelations femmes-médias dans l’Amérique française (Québec : Presses de l’Université Laval, 2009), 223-241.

    Ruth M. Mann, « Men’s Rights and Feminist Advocacy in Canadian Domestic Violence Policy Arenas: Contexts, Dynamics, and Outcomes of Antifeminist Backlash », Feminist Criminology, vol. 3, n° 1 (novembre 2008): 44-75.

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