L'invention de l'heure normale

Le temps n’attend personne… pas plus que les trains...

Choisir son temps, c'est l'épargner. -Francis Bacon

De nos jours, connaître l'heure qu'il est à différents endroits n'est pas un problème, mais, il n'y a pas si longtemps, c'était plus compliqué. Les localités utilisaient leur propre temps solaire, lequel variait d'une minute par 18 km d'est en ouest, l'heure la plus tardive étant à l'est. À l'époque où 18 km constituaient un long trajet, ces différences d'heure posaient peu de problèmes, car personne ne franchissait cette distance d'un seul coup. Ce n'est qu'avec l'avènement du chemin de fer que la multitude d'heures municipales devient un problème sérieux pour les voyageurs qui ratent souvent leur correspondance et doivent attendre le prochain train des heures durant. Il en résulte aussi un problème de sécurité : deux trains qui utilisent des références temporelles différentes risquent de circuler en même temps sur la même voie de chemin de fer dans des directions opposées.

À midi, le 18 novembre 1883, le réseau ferroviaire nord-américain adopte un système normalisé de temps basé sur des fuseaux horaires d'une heure. Il faudra toutefois beaucoup de temps avant que ce système s'étende à l'ensemble de la planète.

En réalité, qui est responsable du développement d'un tel système universel? La réponse dans les livres d'histoire varie selon la nationalité. Pour les Canadiens, il s'agit de Sandford Fleming; pour les Britanniques, du Dr William Hyde Wollaston ou d'Abraham Follett Osler, tandis que les Américains l'attribuent à Charles Dowd.

Voici enfin la vérité. L'Angleterre est, en quelque sorte, la première à normaliser l'heure. Les compagnies ferroviaires imposent l'heure normale à la grandeur du pays en utilisant l'heure de Londres. En novembre 1840, la Great Western Railway devient la première compagnie ferroviaire à adopter l'heure de Londres. Dès 1847, la plupart des compagnies ferroviaires ont déjà adopté l'heure de Londres, laquelle ne sera obligatoire qu'en 1880. De nombreuses localités résistent vivement à l'heure normale parce qu'elles détestent l'idée de voir Londres s'immiscer leur vie.

William Wollaston, chimiste et physicien surtout connu pour avoir observé les raies sombres du spectre d'absorption, est le premier à concevoir l'heure normale, mais celle-ci n'est pas adoptée. Abraham Osler popularise l'idée. Osler est le gardien de l'horloge du Philosophical Institute de Birmingham. Cette horloge suit le soleil et a alors sept minutes d'avance sur Londres.

Osler procède à des observations astronomiques régulières depuis le toit de l'institut et rajuste l'heure de son horloge. Chaque dimanche, les gardiens d'horloge des églises de Birmingham se mettent à l'heure de l'institut. Osler est alors en faveur de l'heure standard de Greenwich, mais se demande comment la faire accepter sans s'attirer les foudres de la moitié de la population de Birmingham. Un dimanche matin, il décide de reculer l'heure de sept minutes. Le lendemain, lorsque les gens arrivent au travail, en retard par rapport aux pendules des usines et des commerces, tout le monde maudit les instruments d'horlogerie et les horlogers font des affaires d'or. Personne ne sait que le temps a été manipulé, et Osler garde son secret pendant des années.

Le problème se répète de l'autre côté de l'Atlantique. L'Amérique du Nord compte 144 fuseaux horaires officiels. Charles Dowd, un éducateur de Madison au Connecticut, suggère l'adoption de quatre méridiens standards. Il divise les États-Unis en quatre fuseaux horaires variant d'une heure. À partir de 1869, il harcèle les représentants des chemins fer avec son idée, prononce des conférences, envoie des textes à la presse et aux cercles scientifiques, et prépare des horaires de trains exhaustifs. En 1870, il propose son idée au Congrès, mais elle n'est pas adoptée.

Sir Sandford Fleming est l'ingénieur en construction de chemin de fer le plus célèbre du Canada. Il était aussi inventeur et scientifique. Il a institué l'heure normale, encore en usage de nos jours (avec la permission des Archives nationales du Canada/C-14128).

Le Canadien sir Sanford Fleming joue un rôle décisif dans le développement d'un système planétaire pour établir l'heure. Selon toute vraisemblance, c'est après avoir passé une nuit inconfortable dans une gare en raison d'une méprise au sujet de l'heure qu'il s'emploie à défendre le concept de fuseau horaire. Fleming, qui quitte l'Écosse en 1845 pour s'établir au Canada, est le surveillant ferroviaire et l'ingénieur en construction le plus en vue du XIXe siècle.

Il est à l'origine des efforts qui ont conduit à l'adoption des fuseaux horaires utilisés par les compagnies ferroviaires dès 1883 et des fuseaux horaires qui sont aujourd'hui utilisés à l'échelle mondiale. Il préconise la division de la planète en 24 fuseaux horaires, chacun correspondant à 15 degrés de longitude et à une heure, en commençant par le méridien de Greenwich (longitude 0o). Il joue un rôle déterminant dans la convocation de l'International Prime Meridian Conference, à Washington en 1884, à laquelle participent des représentants de 25 pays d'Europe, d'Amérique du Nord, d'Amérique du Sud et d'Asie. Tous adoptent le système international d'heure normale de Fleming. Ainsi, même s'il n'a pas inventé l'heure normale, il l'a néanmoins étendue à toute la planète.