Radio-Canada : souvent l’unique voix de la francophonie canadienne

​Aujourd’hui, à l’ère des médias sociaux, l’information est diffusée par divers canaux accessibles à tous, peu importe le lieu de résidence.

Aujourd’hui, à l’ère des médias sociaux, l’information est diffusée par divers canaux accessibles à tous, peu importe le lieu de résidence. À une époque pas si lointaine, le poste de radio était la seule voix — et la seule voie de communication — francophone, surtout en milieu minoritaire. Le cas de Toronto et du Centre-Sud de l'Ontario est un bel exemple. Lors que la Société Radio-Canada inaugure CJBC, le 1er octobre 1964, les Franco-Ontariens de cette région ont enfin accès à des nouvelles, des bulletins de météo, des entrevues, des chansons et des émissions jeunesse dans leur langue.

Une lutte de longue haleine

L’entrée en ondes de la station de radio CJBC 860 AM ressemble presque à la bataille de David contre Goliath. Le premier représente les 100 000 francophones d’Oshawa, Toronto, Penetanguishene, Hamilton, Welland, Port Colborne et St. Catharines; le second incarne l’establishment anglophone de la métropole canadienne. Pendant plus d’un an, l’Association de la radio-télévision française (ARTF) exerce un lobbying afin de convaincre la Société Radio-Canada (SRC)/Canadian Broadcasting Corporation (CBC) de faire de CJBC une station entièrement de langue française. Contestation jusqu’en Cour suprême, tollé dans la presse anglophone, protestation à la Chambre des communes : tout y passe, mais la SRC/CBC finit par répondre favorablement à la requête de l’ARTF.

Il faut préciser, ici, que Toronto était alors la seule ville canadienne à disposer de deux stations de radio d’État, CBL et CJBC. La francisation de l’une d’elles n’enlevait rien à la majorité anglophone de la Ville reine. On y captait aussi cinq stations privées de langue anglaise, sans compter un grand nombre de stations américaines. En moins d’un an, le nouveau CJBC francophone a su rallier un imposant appui francophile; l’animatrice Chantal Beauregard, dans une entrevue donnée au Telegram de Toronto le 11 septembre 1965, y fait écho :

« It isn’t only French speaking people who listen to us. We get letters from people who say, “we don’t understand a word, but keep it up anyway”. Or sometimes they’ll write us bilingual letters – one sentence in English and the next in French. We were pretty nervous and, I guess, over-sensitive at first. But there was no need to be. The people here have been very nice. »

Programmation

Dès la première saison (1964-1965) et pendant plusieurs années, Jacques Gauthier anime l’émission Salut les copains, qui présente les grands succès de la chanson française et canadienne-française. À l’instar des autres stations de radio qui voient le jour en Ontario CBOF-Ottawa (1964), CBEF-Windsor (1970), CBON-Sudbury (1978) CJBC-Toronto diffuse des émissions d’actualité régionale et provinciale. C’est avec ces stations que Radio-Canada, plus tard, lancera le concours Ontario POP pour faire découvrir les auteurs, compositeurs et interprètes franco-ontariens.

Pendant plus de 10 ans, CJBC présente un grand nom de la chanson québécoise ou ontaroise lors des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste; le spectacle est enregistré pour diffusion ultérieure, souvent au niveau national. Parmi les vedettes que CJBC invite, on trouve Pauline Julien, Louise Forestier, Céline Dion, Daniel Lavoie, Robert Paquette, le groupe CANO, Carmen Campagne, Richard Séguin et Paul Demers. Dès que la communauté est prête à prendre en charge ces manifestations culturelles (le concours Ontario POP et les spectacles de la Saint-Jean), CJBC passe le flambeau à une institution franco-ontarienne.

Les activités d’aide aux démunis témoignent du même engagement. C’est grâce à des radiothons organisés par CJBC que des sommes considérables sont recueillies et transformées en paniers de Noël. La radio de Radio-Canada est tellement présente dans le milieu qu’elle dessert dans le Sud de l’Ontario que son indicatif d’appel CJBC pourrait tout aussi bien vouloir dire Compagnon Journalier et Bâtisseur de la Communauté.

Une école de formation

Plus que toute autre station en Ontario, en Acadie ou dans l’Ouest canadien, CJBC a été une véritable école de formation pour nombre d’animateurs et de journalistes. Elle a servi de tremplin vers Montréal pour des gens qui sont devenus de véritables vedettes nationales, voire internationales. C’est à CJBC que les Suzanne Laberge, Jean-Michel Leprince, Céline Galipeau, Chantal Hébert, Winston McQuade, Claude Deschênes et Julie Miville-Dechêne, entre autres, ont fait leurs premières armes. Alain Crevier en garde un souvenir assez vivace :

« Toronto, une ville tranquille? En tout cas, pas pour moi! Ben Johnson, les crises linguistiques et politiques à répétition de Sault Ste. Marie à Brockville, la mort de l’entente du lac Meech, l’élection du NPD de Bob Rae, les conversations avec Jack Layton, etc. Parmi mes meilleurs souvenirs? Travailler avec les gens de la boîte, avec Julie Miville-Dechêne et Céline Galipeau. Ce que j’en ai appris en côtoyant tout ce monde! »

En raison de sa situation stratégique, au cœur de la métropole canadienne, CJBC n’a jamais été menacée de disparaître ou même d’être durement touchée par les diverses vagues de coupures à la société d’État. Ironie du sort, la station a vu son rayonnement s’étendre jusqu’à Windsor pour les émissions de l’après-midi. Tant et si bien que l’on peut reconnaître en CJBC un membre unique en son genre de la grande famille radio-canadienne.

Aujourd’hui, exception faite de Toronto et de Penetanguishene, aucune communauté desservie par CJBC n’a accès à une radio communautaire de langue française. CJBC est la seule et unique voix dans laquelle les Franco-Ontariens se reconnaissent.


Lecture supplémentaire

  • Paul-François Sylvestre, La voix de Radio-Canada dans le Sud de l’Ontario : les 50 ans de CJBC (1964-2014) (Toronto : Éditions du Gref, 2014), coll. Lieux dits no 6.

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