Recherches pour la défense

Au Canada, la recherche militaire, soit la mise au point et l'élaboration d'armes ou de technologies susceptibles de présenter un intérêt pour la défense nationale, constitue un phénomène relativement nouveau.

DEW, ligne de radar avancés
Le poste de la ligne de radar avancés DEW \u00e0 Hall Beach, dans les Territoires du Nord-Ouest (photo du sergent Jim Smith/avec la permission des Forces armées canadiennes).

Au Canada, la recherche militaire, soit la mise au point et l'élaboration d'armes ou de technologies susceptibles de présenter un intérêt pour la défense nationale, constitue un phénomène relativement nouveau. Bien que, au cours de la Première Guerre mondiale, des efforts rudimentaires soient déployés pour mettre au point de nouvelles technologies d'application militaire, ce n'est qu'au cours de la Deuxième Guerre mondiale que le gouvernement canadien commence à s'intéresser à l'innovation du point de vue des équipements et des techniques. Divers centres de recherche sont mis sur pied pour étudier des sujets aussi diversifiés que le matériel militaire, la balistique, les radars, la guerre hivernale, la guerre chimique et la médecine aéronautique.

Lorsque la guerre prend fin, donnant suite aux pressions exercées avec insistance par les représentants du gouvernement, notamment C.D. Howe et C.J. Mackenzie, ainsi que le chef d'état-major général, le général Charles Foulkes, on décide de regrouper et de maintenir, dans la mesure où le permettent les crédits limités qui y sont alloués, les programmes de recherche militaire du Canada. Il devient évident qu'on devra se plier à certaines contingences : seuls certains projets pourront être approfondis en un moment donné. De plus, il faudra coordonner les efforts de recherche avec ceux qu'entreprennent la Grande-Bretagne et les États-Unis, les principaux alliés du Canada, et les programmes de recherche devront, autant que possible, être intégrés à d'autres initiatives de recherche.

Le CNRC souhaite se départir de la majorité de ses programmes de recherche militaire, et la sécurité de l'organisation est compromise après la défection du chiffreur soviétique Igor Gouzenko qui révèle l'infiltration d'espions soviétiques dans des secteurs clés du CNRC, entre autres les secteurs reliés aux armes atomiques et à l'énergie. Dans ces conditions, la création d'une nouvelle organisation est manifestement une nécessité. Par conséquent, le gouvernement canadien engage de modestes efforts pour « l'édification de l'État » en raison des initiatives de démilitarisation de l'après-guerre.

Conseil de recherches pour la défense

On décide alors que la meilleure façon de sécuriser une entreprise de recherche relativement indépendante et prestigieuse réside dans l'établissement d'un Conseil de recherches pour la défense, un organisme centralisé répondant aux besoins en matière de recherche des trois services, sous les auspices du Ministère de la défense nationale (MDN). Cet organisme est hébergé par le MDN et dirigé par un directeur général qui occupe également le poste de président du conseil indépendant d'élaboration des politiques. Le colonel d'état-major et économiste Wally Goforth et une petite équipe composée d'officiers de l'état-major sont les principaux responsables de la mise sur pied de ce conseil, bien que Foulkes soutienne également le concept.

Le premier président du conseil de recherche est le Dr Omond Solandt, un scientifique et gestionnaire scientifique canadien très respecté. L'expertise acquise lors de son service en Grande-Bretagne pendant la guerre en tant que pionnier dans les domaines de la recherche opérationnelle, de la gestion scientifique et de la guerre atomique fait de lui un candidat idéal pour ce poste. Dans l'exercice de ses fonctions de président du conseil, Solandt est le conseiller scientifique principal du gouvernement canadien et le directeur d'un grand centre de recherches pour la défense à multiples facettes. Son rang au sein du Comité des chefs d'état-major est équivalent à celui de lieutenant-général. Le Conseil de recherches pour la défense est annexé au MDN en 1947. Ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne ne mettront sur pied un organisme aussi novateur, fascinant et avant-gardiste. Le comité formel du Conseil de recherches pour la défense est composé d'un président, d'officiers de l'état-major, du président du Conseil national de recherches, de ministres de premier plan et de sous-ministres ainsi que des représentants des milieux universitaires et de l'industrie. Outre les chercheurs et les cadres affectés au conseil au Canada, on nomme des officiers de liaison chargés de travailler à Londres et à Washington et, un peu plus tard, à Paris.

Le Conseil de recherches pour la défense se concentre principalement sur des créneaux dans lesquels le Canada possède de l'expertise et de l'expérience (recherche sur l'Arctique, balistique et mesures de défense en cas de guerre chimique ou biologique), un intérêt particulier (aéronautique, informatique et électronique) ou les moyens d'apporter sa contribution (recherche atomique). Pour mener à bien ses activités, le Conseil fait appel à deux types de ressources : ses nombreuses installations de recherche et les milieux universitaires et industriels qui œuvrent pour son compte moyennant subventions. Le Canada maintient une liaison et une coopération étroites avec ses principaux alliés, soit les États-Unis et la Grande-Bretagne. Le Conseil conserve aussi en opération des équipes de recherche qui secondent chacun de ses principaux services dans plusieurs domaines de recherche, dont la production alimentaire, la défense continentale et le jeu de guerre nucléaire.

Le Conseil réussit plusieurs percées majeures : la mise au point de VELVET GLOVE (le premier missile air-air canadien), l'essai sur le terrain de ressources en matière de guerres biologique et chimique, la roquette antichar Heller ainsi que la recherche en électronique et en ingénierie dans le secteur de la défense continentale qui se traduit par la mise en application du réseau McGill de défense antiaérienne. En collaboration avec la marine, le Conseil met au point de nouvelles technologies en matière de guerre anti-sous-marine, telles que le sonar à immersion variable, et contribue à l'adaptation des hélicoptères pour une utilisation dans des missions anti-sous-marines. Au cours des années 1950, le Conseil de recherches pour la défense apporte également une aide considérable dans le choix de l'emplacement et de l'élaboration de la ligne de radars avencés, qui traverse le Nord canadien (voirNORAD). Il participe également à l'avancement de plusieurs projets de recherche orientés sur le service, dont le DATAR (Digital Automated Tracking and Resolving), et insiste auprès de l'armée pour qu'elle envoie une petite équipe composée de personnel non officier (PNO) en Corée. Toutefois, le projet le plus célèbre du Conseil est concrétisé dans les années 1960 lorsque le Canada développe ses premiers satellites, Alouette I et II. Le programme de satellite résulte en partie de la recherche effectuée sur la propulsion par le Centre de recherches pour la défense Valcartier (CRDV) pendant la période d'après-guerre.

Le Conseil n'échappe pas à la controverse. Pendant la guerre de Corée, quelques prisonniers de guerre américains et britanniques sont libérés après avoir subi un « lavage de cerveau » administré par des Nord-Coréens et leurs alliés chinois et russes. En réaction à cette menace, la Grande-Bretagne, le Canada et les États-Unis entreprennent des recherches médicales et scientifiques sur le lavage de cerveau et les façons de le contrer. Le Conseil débloque des fonds limités pour permettre au Dr Donald Hebb de mener des recherches sur la privation sensorielle. Les sujets testés dans le cadre de ses recherches sont tous consentants. Cependant, les recherches les plus accablantes sont menées au Canada par le Dr Ewen Cameron, du Allan Memorial Institute de Montréal, qui fait subir à ses patients des traitements contraires à l'éthique, tels que la privation de sommeil, l'électrochoc et l'administration de LSD. Les recherches de Cameron sont secrètement financées par la CIA. Solandt, qui n'est pas un admirateur de Cameron, rejette toutes les requêtes de financement de recherches menées par Cameron et est appelé pour témoigner en faveur des victimes de Cameron qui engagent une poursuite en dommage et intérêts contre la CIA à la fin des années 1980. L'affaire se règle finalement hors cour.

Le Conseil est également aux prises avec l'hystérie entourant les OVNIS dans les années 1950, lorsque des gens de North Bay, en Ontario, affirment avoir vu des « soucoupes volantes ». Le Conseil mène quelques enquêtes à la suite de ces allégations et va jusqu'à associer à ces recherches quelques scientifiques radicaux qui croient en l'existence des OVNIS, mais les observations et les recherches ne mènent nulle part, bien que les tenants de la théorie de la conspiration trouvent pour le moins intéressant le peu d'efforts déployés par le Conseil à ce sujet.

Le Conseil coopère étroitement avec les États-Unis et la Grande-Bretagne dans le cadre de relations « tripartites »; il fournit des renseignements pour en obtenir en retour de Londres et de Washington. Un des exemples les plus célèbres de cette collaboration est la réalisation par le Conseil de filtres pour la collecte de débris atomiques. Après la collecte de débris par l'Aviation royale du Canada, les filtres sont envoyés au Dr Harry Thode, de la McMaster University. Thode, qui possède un spectromètre de masse de sa conception et est financé par le Conseil, prouve à l'aide des échantillons fournis par l'ARC que les Soviétiques font exploser des armes à hydrogène. Ce type de renseignement permet au Conseil de se tailler une place au sein de ses plus proches alliés.

Solandt quitte la présidence du Conseil en 1956, remplacé tour à tour par Hartley Zimmerman, le Dr Bob Uffen et le Dr L.J. L'Heureux.

Recherche et développement pour la défense Canada

La structure et l'approche de recherche du Conseil demeurent essentiellement inchangées jusqu'à la fin des années 1960 et le début des années 1970, période au cours de laquelle la commission Glassco restreint ses pouvoirs adjudicateurs, exécutifs et d'orientation. En 1974, le Conseil devient la Direction de recherche et développement pour la Défense dans le cadre d'un programme de restructuration qui prend fin en 2000, année où il est renommé Recherche et développement pour la défense Canada (RDDC).

RDDC est constituée de sept centres de recherche : Suffield, Toronto, Ottawa, Valcartier, Atlantique, le Centre des sciences pour la sécurité (CSS) et la Direction d'analyse et de recherche opérationnelle (DARO). À la station expérimentale de Suffield, située à Ralston en Alberta, on effectue, depuis la Deuxième Guerre mondiale, des travaux sur la guerre chimique. Les recherches menées à Suffield comprennent également la gestion des blessés, la technologie de contreminage, les agents chimiques et biologiques, la protection physique et les contre-mesures médicales contre les agents chimiques et biologiques et la robotique.

Le centre de Toronto mène des recherches sur l'équipement de survie aérospatial, l'ergonomie, les sciences du comportement et la science cognitive, les sciences biomédicales, l'interaction homme-machine et la plongée expérimentale. Celui d'Ottawa est responsable de recherches sur les capteurs en réseau et la fusion des capteurs, les systèmes radars et l'exploitation des données, les radars d'attaque électronique et de soutien, la radiobiologie et la spectroscopie, la protection électromagnétique contre les menaces et les attaques, le traitement des signaux de radar imageur et des objectifs en mouvement, les systèmes spatiaux et l'intégration des environnements synthétiques.

La RDDC Valcartier mène des recherches sur les systèmes électro-optiques avancés, la gestion de l'information et des connaissances, les systèmes de surveillance aéro-acoustiques, l'évaluation, l'identification et la protection de technologies et de systèmes laser militaires, les menaces chimiques, biologiques et radiologiques, les systèmes de lancement d'armes de précision, la guerre électro-optique et les capteurs électro-optiques, les technologies de télédétection pour prédire le rendement des systèmes EO et des expériences, les systèmes spatiaux, les effets et la protection des armes, le rendement des armes et les contre-mesures liées aux armes. Le centre Atlantique se penche sur les véhicules aériens, la défense contre les mines et les torpilles, la guerre anti-sous-marine, les plateformes navales, le commandement et le contrôle à bord des navires, les plateformes et les systèmes de combat virtuels, la gestion de l'information et des connaissances maritimes et les matériaux émergents.

Le Centre des sciences pour la sécurité (CSS) opère conjointement avec Sécurité publique Canada pour lui fournir une expertise scientifique et technologique et l'appuyer dans l'atteinte de ses objectifs en matière de santé et sécurité publiques. Ce centre a pour mission de guider et d'administrer la recherche, de développer, de tester et d'évaluer des technologies, de déterminer les tendances et de déceler les menaces potentielles.

La Direction d'analyse et de recherche opérationnelle (DARO) apporte une expertise scientifique dans le cadre de prises de décision et d'analyse d'options au MDN, aux Forces canadiennes et à ses partenaires dans le maintien de la sécurité. Le DARO fait appel aux mathématiques, à la physique, à l'ingénierie, à la sociologie, à l'anthropologie, à l'histoire et aux sciences politiques pour développer une expertise scientifique qu'elle partage avec un réseau d'équipes multidisciplinaires.

Nouvelles technologies

De façon plus générale, la recherche militaire au Canada met au point des technologies innovatrices dans le domaine de la défense : le Système canadien intégré de détection des agents biologiques (CIBADS), le premier au monde à détecter les agents biochimiques dans l'atmosphère; la Simulation et modélisation pour l'acquisition, les besoins, les essais et l'instruction (SMARRT), réalisation qui établit l'expertise de la RDDC à la pointe des recherches en simulation de scénarios militaires futurs pour évaluer la faisabilité technique et l'interaction homme-machine et pour définir et préciser les besoins futurs; enfin, les systèmes d'information pour les opérations en zone urbaine, un système de modélisation et de visualisation en trois dimensions axé sur la conscience de la situation et les besoins liés à la conduite d'opérations en zone urbaine. La RDDC met présentement sur pied un Centre de technologie antiterroriste (CTA) pour entraîner les premiers intervenants en vue d'un incident biologique ou chimique.


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