Rooster Town

Rooster Town était une communauté essentiellement métisse qui était installée dans la banlieue sud-ouest de Winnipeg entre 1901 et la fin des années 1950. De nombreuses communautés urbaines métisses marginales ont existé dans les Prairies et en Colombie-Britannique, mais leur histoire a été en grande partie oubliée.

Rooster Town
Cette image illustrait à l'origine l'article de Joan Cohen \u00ab No Fuss, No Excitement, Squatters \u2018Just Moving' \u00bb, paru dans le Winnipeg Free Press (8 avril 1959). L'article décrivait quelques aspects du quotidien de deux résidentes de Rooster Town, Julia Hogg et Mathilda Conway : \u00ab deux pensionnaires âgées partageaient l'une des plus petites de ces maisons, en compagnie de neuf chats, d'un grand collie bâtard hirsute et d'un poêle à bois noir qui gardait la pièce chaude et musquée. Une table, coincée au centre de la pièce, conservait les vestiges du petit-déjeuner. Elles\u2026 vivaient de leur pension de vieillesse. Leur argent était consacré à l'achat de la nourriture. \u00bb
Rooster Town
Image accompagnant un article paru dans le Winnipeg Evening Tribune le 20 décembre 1951, \u00ab Heard of Rooster Town? It's Our Lost Suburb \u00bb, par Bill MacPherson. La charrette appartenait à Frank Sais, né à Rooster Town, qui a déménagé avec sa famille vers les quartiers nord lorsqu'il était encore adolescent. Il s'en servait pour livrer de l'eau aux maisons du quartier des rues Ash et Oak.
Rooster Town
Cette photographie montre la famille de Joseph Noel et Margeurite Laramee devant leur maison, sur la rue Ash, au début des années 1940.

Origine de Rooster Town

En 1901, quinze familles métisses s’installent dans la banlieue sud-ouest de Winnipeg. Elles y rejoignent six autres familles qui y sont arrivées quelques années auparavant. Cette communauté devient connue sous le nom de Rooster Town. Plus des quatre cinquièmes (81,3 %) des foyers qui la constituent sont originaires de la paroisse de Saint-Norbert, à l’extrémité sud de Winnipeg. (Voir aussi : Parc du patrimoine de Saint-Norbert.) Quelques liens de parenté existent alors entre quelques-unes de ces familles, mais la plupart n’en partagent aucun. Le nombre de familles, leur arrivée la même année et leur origine semblent indiquer qu’il s’agit d’un déplacement coordonné qui reflète le désir des Métis de vivre ensemble et de trouver un emploi en ville.

Les parcelles sur lesquelles s’installent les Métis appartiennent à la Ville de Winnipeg qui en est devenue propriétaire après le défaut de paiement des taxes dues par des spéculateurs fonciers qui ne sont pas parvenus à en tirer profit. Les résidents de Rooster Town occupent donc à l’époque cette zone déserte et non viabilisée. La pénurie chronique de logements abordables à Winnipeg fait que les nouveaux arrivants métis doivent choisir entre s’éparpiller dans des logements de piètre qualité dans les divers quartiers de la partie développée de la ville et construire leurs propres abris, comme ils l’ont fait dans les paroisses rurales, en occupant le terrain de manière à vivre à proximité d’autres Métis. Les résidents de Rooster Town optent pour la seconde solution. (Voir aussi Urbanisation et Migration urbaine des Autochtones.)

Le terme « Rooster Town » est employé pour la première fois dans un article du journal Manitoba Free Press publié en 1909. L’origine du nom a été maintes fois débattue, certains assurant qu’il fait référence aux volailles qui courent partout tandis que d’autres soutiennent que le terme est dérivé des combats de coqs qui étaient autrefois organisés en ce lieu. Il est peu probable que les familles installées à Rooster Town aient jamais eu les moyens d’acheter un coq de combat, ces oiseaux coûtant très chers. Il est donc plus probable que Rooster Town est à l’époque un terme péjoratif qui est devenu populaire, tout comme les noms colorés dont sont affublées les autres communautés marginales métisses dans les Prairies. (Voir aussi : Autochtones : les Plaines.)

Vie quotidienne dans Rooster Town

Malgré la promesse faite aux Métis, dans la Loi sur le Mani​toba de 1870, qu’ils deviendraient propriétaires de leurs terres, seul un petit nombre de membres des familles présentes à Rooster Town ou leurs descendants ont reçu un tel titre. La plupart des Métis présents dans ce quartier ont travaillé comme saisonniers dans des fermes avant de s’établir à Winnipeg. Les données de recensement prouvent dans quel état de pauvreté ils vivaient au sein des paroisses rurales. Une fois arrivés à Winnipeg, la plupart des actifs travaillent comme ouvriers et possèdent leur propre habitation, mais rares sont ceux qui possèdent le terrain sur lequel ils sont. Les Métis bâtissent eux-mêmes leurs petites maisons. Ces habitations ne comptent en moyenne que deux chambres, alors que les familles sont souvent nombreuses. La Ville de Winnipeg estime à l’époque que ces habitations ont la même valeur qu’un garage ou une cabane de jardin.

Après 1901, Rooster Town s’agrandit avec l’arrivée de grandes familles issues de diverses paroisses. En 1911, Rooster Town compte 39 foyers et 42 familles. La Première Guerre mondiale affecte les familles de Rooster Town tout comme elle affecte les autres populations à faible revenu, les femmes et les enfants souffrant d’être laissés à eux-mêmes durant les combats. Les familles et les communautés doivent supporter seules les difficultés liées au retour des combattants souvent blessés ou traumatisés, le filet de protection social étant largement inadéquat. (Voir aussi : Les peuples autochtones et les guerres mondiales.)

La population reste stable, avec une légère diminution en 1921, probablement liée à la crise d’après-guerre qui a provoqué le retour de quelques familles vers les paroisses rurales. Les données de recensement montrent que les résidents de Rooster Town restent très pauvres, même si en 1921, certains ne sont plus aussi démunis qu’ils ne l’étaient en 1901. Diverses données sur les taxes foncières prélevées par la Ville de Winnipeg montrent que les résidents de Rooster Town pouvaient tout aussi bien être des squatters que des locataires, payer des taxes foncières sur les terres qu’ils occupaient ou être propriétaires de petits lopins de terre. En achetant un terrain et en construisant eux-mêmes leur habitation, les Métis pouvaient améliorer leur situation financière et leur sécurité, mais les taxes foncières (malgré l’absence complète de services municipaux) engendraient une nouvelle vulnérabilité. Par temps difficiles, si la Ville finissait par saisir leur propriété, les résidents perdaient leur investissement.

Après 1921, le nombre de foyers installés à Rooster Town augmente chaque année jusqu’en 1946, lorsque la communauté atteint sa taille maximale de 59 foyers et une population estimée de plus de 250 personnes. La population de Rooster Town augmente alors par elle-même, les descendants des premiers arrivants se mariant avec des résidents. La pauvreté et le chômage associés à la Crise des années 1930 et la pénurie chronique de logements à Winnipeg font que le squattage ou l’achat de terrains non viabilisés bon marché en bordure de la ville reste une stratégie tentante pour pouvoir accéder au marché du travail local. Le filet de protection sociale, inadéquat, oblige cependant les résidents de Rooster Town à dépendre des membres de leur famille et de la communauté. La crise économique provoque un niveau sans précédent d’occupation double (deux familles par habitation) dans le but de réduire les dépenses.

Expulsion des occupants

À partir de 1951, la Ville de Winnipeg encourage le développement suburbain et souhaite libérer les parcelles dont elle est devenue propriétaire à la suite de saisies pour défaut de paiement des taxes. Les services sociaux, en particulier ceux axés sur la santé, ont révélé la pauvreté qui règne à Rooster Town et des journalistes des deux quotidiens de Winnipeg ont visité la communauté et pris des photos montrant les conditions les plus précaires. Ces photos accompagnent des articles à sensation qui stéréotypent et humilient les résidents de Rooster Town en les qualifiant d’individus sales et infestés de maladies qui vivent tous de l’aide sociale. Ces articles et ces images ne font aucun cas du contexte sous-jacent de la pauvreté des Métis, dépossédés de leurs biens, et de la discrimination intense dont ils font l’objet dans les Prairies.

Aux alentours de 1946, un certain nombre de foyers de Rooster Town ont pu acheter des parcelles près de la communauté et construire de modestes demeures desservies par les services municipaux. Les services de la Ville de Winnipeg font pression sur les autres pour qu’ils quittent la communauté et aillent rejoindre les quartiers nord de la ville, frappés par la misère. En 1959, la Ville offre 75 dollars aux dernières familles pour qu’elles déménagent avant fin mai et elle menace d’expulser celles qui restent. Les habitations sont finalement passées au bulldozer et brûlées, et une communauté vieille de soixante ans est ainsi détruite.

Les familles de Rooster Town, forcées d’aménager dans des logements de mauvaise qualité, sont perdantes à plusieurs autres niveaux. Elles ne peuvent plus vivre au sein d’une communauté essentiellement métisse; le réseau d’entraide entre les voisins et les membres d’une même famille a été perturbé. Elles sont moins indépendantes et moins capables de contrôler ce qu’il advient de leur résidence et de leur terre. Elles doivent composer avec l’élimination d’une forme de logement relativement abordable et la perte de l’investissement que représentait leur maison. Certaines familles ont également perdu leur moyen de subsistance qui consistait à louer des maisons à d’autres résidents de Rooster Town ou à travailler dans des commerces locaux. Il ne s’agit pas de romancer l’aspect lugubre de l’extrême pauvreté vécue par de nombreux résidents de Rooster Town. Parallèlement à l’image qui en est donnée dans les journaux, il est néanmoins important de mettre l’accent sur ce que la communauté de Rooster Town a vraiment perdu lorsqu’elle a été dissoute.

En mémoire de Rooster Town

De nombreuses communautés métisses urbaines marginales se sont formées dans les Prairies et en Colombie-Britannique avec l’intensification de la colonisation et de l’urbanisation, mais elles ont été peu étudiées par les historiens qui se sont intéressés aux villes ou aux Métis canadiens. Il existe un corpus croissant d’études concernant l’impact du colonialisme sur les Autochtones qui vivent en ville, mais on n’en trouve pratiquement aucune qui soit axée sur les Métis. Les Métis se distinguent pourtant des autres Autochtones par leur culture, leur histoire et leur statut juridique particulier. (Voir aussi Premières nations et Inuits.) Rooster Town et d’autres communautés marginales métisses sont le fruit des spoliations coloniales. Connaître cet aspect de l’histoire coloniale nous permet de mieux comprendre l’histoire des villes et des Métis.


Collection des peuples autochtones

Collection Métis