Ségrégation résidentielle

Dans Global Apartheid (1994), Anthony Richmond donne à entendre que le phénomène des réfugiés, le racisme et le nouvel ordre mondial sont intégralement liés à la ségrégation sociospatiale des gens.

Ségrégation résidentielle

Dans Global Apartheid (1994), Anthony Richmond donne à entendre que le phénomène des réfugiés, le racisme et le nouvel ordre mondial sont intégralement liés à la ségrégation sociospatiale des gens. Au sens propre, le mot apartheid signifie « séparation », autrement dit, la séparation de la population en différents secteurs ou régions. Au Canada, le principe de la séparation comme moyen de contrôle social ne date pas d'hier. Il a été appliqué lors de l'expulsion des Acadiens des Maritimes en 1756 (voir HISTOIRE DE L'ACADIE), de la séparation de la colonie en HAUT-CANADA et BAS-CANADA, de la création des RÉSERVES INDIENNES, de la formation de SYSTÈMES SCOLAIRES séparés entre catholiques et protestants, et de la séparation des groupes raciaux. Cependant, certains, comme les Chinois, les Juifs et les Huttérites, ont souvent fait le choix délibéré de vivre séparément.

Le pouvoir, le rang social et les facteurs socio-économiques ont tendance à séparer les riches des pauvres, les instruits des analphabètes et, chez les groupes professionnels, les cols blancs des cols bleus. Étant donné que cette différenciation semble pour l'essentiel fondée sur le statut socio-économique, il est évident que les immigrants de fraîche date ainsi que des immigrants des minorités visibles ne peuvent qu'être fortement représentés parmi les démunis. Là où les fonctionnalistes structurels verraient dans ces différences une différenciation « naturelle » qui existera toujours, les défenseurs de l'économie politique y voient plutôt une source permanente de conflit qu'il faut résoudre. La ségrégation résidentielle sociospatiale des différentes ethnies est un moyen d'« apartheid ».

Deux modèles très connus, développés l'un par les Duncan et l'autre par Shevky et Bell, se penchent sur la ségrégation résidentielle urbaine. Le modèle des Duncan (1957) s'articule autour des CLASSES SOCIALES, lesquelles représentent le principal facteur déterminant le lieu de résidence des gens dans la ville, d'après la théorie des zones concentriques de l'expansion urbaine. Ce modèle part de l'hypothèse que les citadins des classes populaires vivent non loin du centre, là où on retrouve les habitations les plus anciennes et les moins chères, à cause du fait que plus on s'éloigne vers les quartiers excentriques, plus le niveau socio-économique est élevé. Selon ce modèle, les familles à haut statut, comme celles des Britanniques, des autres Européens du nord ou des Juifs, auront tendance à vivre dans les banlieues, tandis que les immigrants de fraîche date des classes populaires, les groupes raciaux autres que les Blancs, auront tendance à habiter à proximité du centre.

Dans leurs études sur Los Angeles et San Francisco, Shevky et Bell (1956) ont réussi à se démarquer des opinions du passé, fondées sur la théorie zonale, et à adopter la théorie des noyaux multiples proposée par Harris et Ullman. Fondamentalement, selon cette théorie, l'utilisation du sol n'est pas toujours prévisible. Les valeurs historiques, culturelles et socio-économiques ont une influence variée selon les villes, et l'emplacement exact d'un noyau économique ou ethnique ne peut pas être déterminé pour toutes les villes. La formation de ces noyaux dépend de plusieurs facteurs (topographiques, historiques, culturels, raciaux, économiques et politiques) qui donnent des combinaisons différentes pour chaque zone urbaine.

Charles Dawson, le premier à étudier la ségrégation urbaine, s'est attaché à dépeindre le modèle général d'expansion de Montréal et à montrer dans quelle mesure il est conforme à celui des zones concentriques de Chicago. À l'ouest se trouvent les anglophones, séparés des francophones par le MONT-ROYAL. Les immigrants noirs, italiens, russes et chinois sont concentrés près du secteur des affaires, situé au centre, et entre les solitudes anglaise et française. Dawson a également étudié l'influence du réseau des voies de communication sur les structures démographiques et la localisation dans la ville des groupes ethniques, comme les Noirs, les Chinois, les Italiens, ainsi que des immigrants de fraîche date.

Stanley Lieberson (1970) est l'un des premiers chercheurs à comparer la ségrégation résidentielle dans les villes canadiennes. En se basant sur la langue d'usage, il compare 13 centres métropolitains du Canada et constate une forte corrélation entre la ségrégation résidentielle et la conservation de la LANGUE FRANÇAISE. Celle-ci est plus forte à Québec, Montréal, Trois-Rivières et Ottawa, tout comme l'est la concentration des populations francophones; par contre, dans les villes où la conservation du français est faible, par exemple Regina, Calgary et London, la population francophone est clairsemée. Il en conclut que le taux de conservation du français est inversement proportionnel au degré de contact existant entre les Canadiens français et les personnes ne pouvant s'exprimer qu'en anglais.

Dans les années 1970 également, les sociologues torontois Anthony Richmond et Warren Kalbach utilisent les données des recensements de Toronto pour tracer le profil géographique de la ségrégation résidentielle des nombreux groupes ethniques, raciaux et sociaux de la ville. Se servant des secteurs de recensement, ils définissent les lieux où les Britanniques, les Français, les Allemands et les nouveaux immigrants d'autres races ont tendance à se concentrer. Ils font la même analyse à Winnipeg, en s'inspirant des travaux de Shevky et Bell sur les noyaux multiples, pour tracer les lignes de la concentration, de l'isolation et de la ségrégation dans l'espace résidentiel.

T.R. Balakrishnan et associés ont réalisé l'étude la plus fouillée au Canada portant sur la comparaison de nombreux groupes ethniques dans la plupart des régions métropolitaines. Balakrishnan a actualisé son travail en se servant de divers indicateurs de diversité, de concentration, de dissemblance et de ségrégation. La recherche utilisant des indicateurs de diversité ethnique a montré que, de 1961 à 1991, la diversité ethnique ne s'est pas intensifiée dans les Maritimes, là où la population est presque entièrement d'origine britannique, sauf à Halifax. Ce constat vaut également pour les centres métropolitains situés à l'est de Montréal, au Québec, où se retrouve une homogénéité de population francophone. Toutefois, la diversité ethnique est beaucoup plus marquée à Montréal.

En 1961 déjà, les centres urbains situés à l'ouest de Montréal présentent une grande diversité ethnique (à l'exception de Victoria et de London). En 1991, cette diversité s'est considérablement accrue pour l'ensemble de ces centres. À l'évidence, la population des Maritimes est presque entièrement d'origine britannique, celle du Québec essentiellement d'origine française et l'Ontario et l'Ouest sont plus multiculturels.

Entre 1971 et 1991, la proportion d'immigrants des minorités visibles dans la population canadienne est passée de 5 % à environ 10 % (voir DÉMOGRAPHIE et IMMIGRATION). Du fait des changements apportés à la POLITIQUE D'IMMIGRATION au cours des années 1960, ces minorités peuvent désormais se faire concurrence pour entrer au Canada, et une fois sur place, les immigrants peuvent, à leur tour, parrainer la venue de leurs proches parents. Les immigrants des minorités visibles qui sont arrivés au Canada au cours des deux dernières décennies se sont principalement installés dans les villes, notamment à Toronto et à Vancouver.

Si la concentration des Blancs est faible dans l'est de Halifax, celle des immigrants des minorités raciales et des Juifs est semblable à celle d'autres centres urbains. Les Chinois sont plus fortement concentrés à Montréal, les Noirs à St. Catharines, les Autochtones à Toronto et à Hamilton, et les Asiatiques du sud ainsi que les Juifs, à Montréal. Dans l'ensemble, c'est à Montréal que la ségrégation entre Blancs, immigrants des minorités visibles et Juifs est le plus marquée, et c'est à Calgary que le taux de ségrégation est le moins élevé.

Souvent, race et classe sociale se conjuguent pour contraindre de nombreux immigrants des minorités visibles à vivre dans les parties délabrées d'une ville, là où les ressources restreintes et un milieu social désorganisé font qu'il est difficile d'élever une famille. Les premiers arrivants chinois, des célibataires, se sont regroupés dans des quartiers chinois pour survivre et se protéger contre PRÉJUGÉS ET DISCRIMINATION. À Montréal, Toronto, Vancouver et Winnipeg, les Juifs continuent de vivre fortement regroupés, pour préserver leurs institutions, leur vie familiale et leur religion. En revanche, les Autochtones vivant dans les villes canadiennes sont obligés de vivre dans le noyau central, en raison du CHÔMAGE, de leurs faibles revenus et, souvent, de la discrimination (ils sont plus fortement concentrés à Winnipeg). Les descendants des Européens du nord subissent en général moins de discrimination, parce qu'ils ont des emplois, des moyens, et donc des possibilités de vivre là où ils choisissent de le faire.

Voir aussi IDENTITÉ ETHNIQUE; LANGUE DES ETHNIES.


Lecture supplémentaire

  • T.R. Balakrishnan, "Residential Segregation and Canada's Ethnic Groups." In M.A. Kalbach and W.E. Kalbach, eds, Perspectives on Ethnicity in Canada (2000); R.J. Brym, W. Shaffir and M. Weinfeld, The Jews in Canada (1993); L. Driedger and S.S. Halli, Race and Racism (2000); M.A. Kalbach and W.E. Kalbach, Perspectives on Ethnicity in Canada (2000); P.S. Li, Chinese in Canada (1998); A.H. Richmond, Global Apartheid (1994).