Tradition orale

Au début des années 50, l'enregistrement sur bande magnétique devient pratique courante en Amérique du Nord. Le premier appareil d'enregistrement réellement portatif est le magnétophone Webcor, qui est aussi grand qu'une valise et pèse plus de 11 kg.

Broadfoot, Barry
Broadfoot est l'un des plus cél\u00e8bres compilateurs de l'histoire orale du Canada (photo de Lori Broadfoot).

Tradition orale

La tradition orale est le récit de l'histoire transmis par la parole. Depuis qu'elle existe dans sa forme actuelle, la tradition orale a apporté beaucoup à nos façons de comprendre et d'interpréter le passé. Elle est devenue une « sous-profession » et quelques ouvrages de valeur ont été publiés à son sujet. Allan Nevins, de l'U. Columbia de New York, que l'on tient généralement pour le précurseur du mouvement moderne de la tradition orale, commence à faire des entrevues en 1948, accompagné d'un étudiant diplômé qui note à la main les souvenirs que Nevins tire de ses sujets. Cette façon de procéder n'est pas nouvelle : Hérodote obtient et consigne par écrit des renseignements sur les guerres perses du Ve siècle av. J.-C. à partir des souvenirs que lui livrent les survivants. Beaucoup plus tard, Walter Scott interroge les derniers témoins du soulèvement jacobite de 1745 et c'est à partir de ces entrevues qu'il forme la trame de sa série de romans Waverley.

Au début des années 50, l'enregistrement sur bande magnétique devient pratique courante en Amérique du Nord. Le premier appareil d'enregistrement réellement portatif est le magnétophone Webcor, qui est aussi grand qu'une valise et pèse plus de 11 kg. Dans les années 70, le magnétophone à cassette est devenu assez compact pour être transporté sur l'épaule ou dans une poche, puis, dans les années 80, la tradition orale emboîte le pas à l'ère de l'électronique. Que ce soit comme activité organisée, mouvement populaire ou passe-temps, elle prend de l'expansion grâce à la miniaturisation constante des appareils d'enregistrement.

Même si elle englobe le FOLKLORE, voire les chansons folkloriques (voir MUSIQUE FOLKLORIQUE), la tradition orale repose d'abord et avant tout sur les entrevues. La majeure partie du cours de tradition orale dispensé à l'U. Simon Fraser, à Burnaby, en Colombie-Britannique, est consacrée à l'étude des diverses formes d'entrevue. L'U. Columbia préconise l'enregistrement des mémoires de personnages importants, ce que l'historien britannique Paul Thompson appelle le « projet grand homme ». Il existe une autre école, celle qui préconise les entrevues avec des personnes ordinaires, ce que l'historien américain Louis Starr appelle « l'histoire vue d'en bas ». Les livres qui découlent de cette façon de procéder s'avèrent extrêmement populaires, comme en témoignent Working de Studs Terkel (1974), devenu un spectacle de Broadway, et l'ouvrage historique de Barry Broadfoot sur la crise des années 30 au Canada, Ten Lost Years (1973), qui connaît également un succès énorme lorsqu'il est adapté pour la scène. En outre, les entrevues avec des gens ordinaires constituent le fondement de l'histoire de groupes sociaux et de communautés, ce que préconise Thompson ainsi que les nombreux projets ethniques locaux et régionaux, et d'importantes enquêtes comme celle menée à l'U. Duke (à Durham, en Caroline du Nord) sur la façon dont les Noirs du Sud des États-Unis ont été privés du droit électoral.

Les entrevues de personnes ordinaires, qui exigent sans doute plus de doigté et d'empathie que celles de personnalités célèbres, donnent aux récits historiques une dimension humaine inexistante auparavant. Il n'est pas faux de prétendre que la tradition orale a rendu les illettrés lettrés et a permis à la masse silencieuse de se faire entendre. Par surcroît, des centaines d'entrevues ont montré qu'une personne ordinaire est plus franche et plus ouverte lorsqu'elle parle, même en présence d'un microphone et d'un magnétophone, que lorsqu'elle écrit. (Ce phénomène peut être attribué à l'avènement du téléphone, qui a remplacé le crayon comme moyen de communication et de contact social.) Pour être efficace, la tradition orale exige cependant plus qu'un microphone et qu'un sujet disposé. Au cours des entrevues, les questions doivent être habilement et honnêtement posées. Si l'on compte publier les résultats, l'entrevue doit faire l'objet d'une édition minutieuse, souvent difficile et complexe, pour éviter le plus possible les altérations et veiller à ce que le récit de l'individu soit raconté dans ses propres termes.

Les historiens universitaires canadiens ont tendance à se méfier de la tradition orale : ils allèguent que la mémoire des gens est souvent affectée par le temps, ce qui fait que les récits qu'ils racontent sont souvent faussés. Ils se rangent souvent du côté de l'historien britannique A.J.P. Taylor, qui méprise la tradition orale parce qu'elle ne constitue qu'un « ramassis de radotages de vieillards regrettant leur jeunesse ». Certains historiens canadiens vont même jusqu'à affirmer que la tradition orale ne peut être plus exacte qu'une AUTOBIOGRAPHIE et estiment absolument nécessaire de vérifier les souvenirs d'une personne, si possible, en les confrontant à des sources documentaires. Les historiens américains, en revanche, semblent davantage adaptés à l'ère de l'électronique et, malgré certaines réserves, bon nombre d'entre eux ont recours aux entrevues dans leur travail. De nombreuses universités américaines dispensent des cours de tradition orale, qui sont pour la plupart administrés par les facultés d'histoire. Les départements d'histoire des universités canadiennes, quant à eux, semblent faire fi de ce sujet. C'est d'ailleurs aux États-Unis que le mouvement est d'abord institutionnalisé : l'Oral History Association est créée en 1967; celle de la Grande-Bretagne, en 1973; et la Société canadienne d'histoire orale, en 1974.

Aux États-Unis, les universités ont pris les devants et leurs projets sont financés par des organismes privés comme la fondation Rockefeller (voir « Soudings of the Sony Age », RF Illustrated, 3 mai 1977). Au Canada, par contre, ce sont les archives publiques et les organismes gouvernementaux qui sont les principaux défenseurs de la tradition orale, tandis que les universités, exception faite de Simon Fraser, s'y intéressent à peine. Les ARCHIVES NATIONALES DU CANADA, sous la direction de l'archiviste créatif W.I. Smith, ont prêté leur assistance de façon dynamique à certains projets du genre. La SOCIÉTÉ RADIO-CANADA est la première institution à collectionner des entrevues. Les MUSÉES NATIONAUX DU CANADA et les archives provinciales ont des projets en cours, dont le plus remarquable est celui de la Colombie-Britannique, Sound Heritage Series, publié à Victoria depuis 1973.

Cependant, la tradition orale n'est pas uniquement l'affaire des institutions. De nombreux particuliers et groupes d'amateurs s'y intéressent comme passe-temps. Au Canada, les préparatifs du Centenaire de 1967 lui ont donné un élan particulier : de nombreux groupes, souvent aidés par des subsides gouvernementaux, ont recueilli et publié des histoires locales, et la tradition s'est conservée grâce à l'association de ces projets à des anniversaires de villes, de villages et de provinces.

Voir aussi LITTÉRATURE ORALE DE LANGUE ANGLAISE.


Lecture supplémentaire

  • Allan Anderson, Remembering the Farm (1977), Salt Water, Fresh Water (1979) and Roughnecks and Wildcatters (1981); Barry Broadfoot, Six War Years 1939-1945 (1975), The Pioneer Years 1895-1914 (1976) and Years of Sorrow, Years of Shame (1977); Peter Stursberg, Diefenbaker, Leadership Gained (1975), Diefenbaker, Leadership Lost (1976), Lester Pearson and the Dream of Unity (1978) and Lester Pearson and the American Dilemma (1980).