Une vision décalée du monde : l’art de P. K. Page

​À 16 ans, quelqu’un me donnait un exemplaire de Love Where the Nights Are Long, une anthologie de poèmes d’amour canadiens contenant des œuvres d’Alden Nowlan, de Leonard Cohen, de Margaret Avison et, bien sûr, de P. K. Page.

À 16 ans, quelqu’un me donnait un exemplaire de Love Where the Nights Are Long, une anthologie de poèmes d’amour canadiens contenant des œuvres d’Alden Nowlan, de Leonard Cohen, de Margaret Avison et, bien sûr, de P. K. Page. C’est un petit livre à l’impact immense, rempli de poèmes qui parlent de la neige ou de Montréal, rempli de voix légères et intelligentes d’une sensible passion se tenant juste à l’extérieur des marges de la littérature coloniale qu’on m’avait enseignée à l’école. En 1962, j’apprenais qu’une Canadienne pouvait aspirer à être une poète publiée.

La contribution de P. K. Page à l’anthologie était « Adolescence », dont voici les premiers mots :

In love they wore themselves in a green embrace.

A silken rain fell through the spring upon them.

In the park she fed the swans and he

whittled nervously with his strange hands.

And white was mixed with all their colours

as if they drew it from the flowering trees.

At night his two finger whistle brought her down

the waterfall stairs to his shy smile

which, like an eddy, turned her round and round

lazily and slowly so her will

was nowhere — as in dreams things are and aren’t.

P. K. Page a une carrière extrêmement prolifique en tant qu’écrivaine et peintre (certaines de ses peintures sont exposées au Musée des beaux-arts du Canada). Elle reste poète tout au long de sa vie, publiant même son dernier recueil à 92 ans, mais elle revêt aussi le chapeau de romancière, d’essayiste, et d’auteure de livres pour enfants et de littérature non romanesque. Avec son mari, Arthur Irwin, un diplomate et l’éditeur pour un temps du magazine Maclean’s, elle passe deux ans au Brésil, un séjour qui influence grandement son œuvre. (« Je peins comme une maniaque, en traversant des épisodes de torture monstrueux », écrit-elle.) Ses peintures et sa poésie ont une gaieté, une couleur et une sensualité toute latine qui n’apparaissent que rarement en littérature canadienne. Même si elle écrit à la manière d’une artiste visuelle, en explorant ses perceptions, ce qui l’importe et l’inspire avant tout, considère-t-elle, ce sont les idées; sa poésie, en effet, s’apparente aux œuvres de John Donne et des poètes métaphysiques du XVIIe siècle. Ses œuvres sont toujours en équilibre entre masculinité et féminité, entre réflexion et raison et conscience de soi. (P. K. Page est une fervente admiratrice de Carl Gustav Jung.)

P. K. Page accuse un succès indéniable, mais accompagné d’un anonymat certain. Elle ne réussit jamais à s’imposer comme auteure étoile à la manière de ses collègues à la personnalité plus flamboyante, Irving Layton et Al Purdy. Ses œuvres sont plus calmes et distinguées, mais aussi plus audacieuses et solides. Son énergie créatrice se perd en partie dans la vie routinière avec son mari plus vieux et plus travaillant, et dans la relation extraconjugale sans issue qu’elle entretient avec un homme marié, le poète montréalais F. R. Scott… un échec qu’elle regrette jusqu’à la fin de sa vie. « Je ne me suis jamais remise d’un tel rejet », a-t-elle dit.

En cela, elle ressemble un peu à Elizabeth Smart (qu’elle a rencontrée dans une fête, un véritable coup de foudre) : ses objectifs créatifs sont interrompus, mais non ébranlés, par son cœur brisé et ses obligations familiales… chose commune aux poètes, semble-t-il.

P. K. Page est admirée depuis longtemps au sein de la communauté littéraire. Michael Ondaatje, poète et romancier, figure au nombre de ses amis et des admirateurs de sa littérature non romanesque. (L’œuvre Brazilian Journal l’aurait même inspiré pour son propre Running in the Family.) Il décrit ainsi le travail de P. K. Page de façon perspicace : « Elle est une référence très importante pour tout écrivain. Elle est drôle et bruyante en personne, mais sa tête est ailleurs. Elle a une vision décalée du monde, à la fois tragique et comique; son imaginaire côtoie toujours le réel. »

C’est là la clé : l’union sensuelle entre viscéral et inventé. Elle crée des mondes avec ses mots. Elle en conjure les images et les textures, mais elle construit aussi une architecture intellectuelle autour de ces images. P. K. Page aimait beaucoup la fiction à concept de Doris Lessing : « Je suis réellement une personne à idée. J’ai besoin d’idées. »

Margaret Atwood comptait aussi parmi les grands admirateurs de la poète. En effet, dans les années 1950, alors qu’elle étudie au Victoria College, elle tombe sur des poèmes de P. K. Page. « Les bras m’en sont tombés », dit-elle. À l’époque, Margaret Atwood lisait Jay Macpherson, Margaret Avison et P. K. Page. « C’était réconfortant de les lire… C’était… comme des bras tendus, un sentiment qui dit que tu peux y arriver parce que, regarde, c’est possible. »

P. K. Page suit les enseignements du soufisme pendant la plus grande partie de sa vie, intéressée à développer sa conscience comme les intellectuels des années 1970 et 1980. Même si, en tant que poète, elle écrit à propos de « ce qui est », elle flirte toujours un peu avec « ce que ça pourrait être », une manière visionnaire d’abord de noter ce qui est vrai, pour ensuite déconstruire les barrières entre l’ordinaire et le transcendantal.

Journey with No Maps, de Sandra Djwa, redonne à P. K. Page le lustre qu’elle mérite. Cette biographie riche se base sur la connaissance approfondie de Sandra Djwa en matière de littérature canadienne du siècle dernier. L’ouvrage, qui présente P. K. Page comme une femme complexe, attirante et extrêmement talentueuse et créative, a valu à son auteure le Prix du Gouverneur général de littérature et permettra peut-être à P. K. Page d’agrandir le nombre de ses lecteurs et admirateurs.


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