Affaire de la Somalie

En 1993, dans le cadre d’une mission en Somalie pour le maintien de la paix de l’Organisation des Nations Unies (ONU), des soldats canadiens du Régiment aéroporté, aujourd’hui dissolu, torturent et tuent le jeune Somalien Shidane Arone. Ces actes violents scandalisent les Canadiens, portent un rude coup à la réputation internationale du pays et mènent à une enquête publique qui révèle de graves problèmes de leadership dans les hautes sphères des Forces armées canadiennes. Conséquemment, des réformes sont mises en place pour améliorer le professionnalisme du corps des officiers.

Cet article traite de thématiques délicates qui peuvent ne pas convenir à tous les publics.



Affaire de la Somalie
Régiment aéroporté du Canada, l’aumônier capitaine Mark Sargent se tient derrière de jeunes Somaliens capturés, ligotés et portant une enseigne sur laquelle est écrit « Voleur ».

Contexte

À la fin des années 1980, le Canada peut se targuer d’être l’une des principales nations de maintien de la paix. Depuis quatre décennies, le Canada fournit 80 000 militaires à différentes missions de l’Organisation des Nations Unies, du Congo à Chypre (voir Maintien de la paix : chronologie).

Dans les années 1990, les efforts pour le maintien de la paix – jusqu’ici discrets et de faible intensité – laissent place à des missions plus complexes et plus délicates dans des pays rongés par des guerres civiles et des conflits tribaux. En 1992, les Forces armées commencent à s’ajuster à cette dure réalité dans les Balkans (voir Bataille de la poche de Medak) et y feront face à nouveau en Somalie.

Au début des années 1990, la Somalie sombre dans une guerre civile et cède à l’anarchie. Alors que les clans tribaux et les chefs de guerre se disputent le pouvoir, la famine et la souffrance font rage. En 1992, l’ONU répond en approuvant une initiative militaire internationale pour le maintien de la paix, conduite par les États-Unis, afin de restaurer l’ordre en Somalie et d’assurer que l’aide humanitaire se rende à la population.

En décembre 1992, un bataillon de 1400 militaires canadiens composé principalement du Régiment aéroporté, l’unité de parachutistes d’élite des Forces armées canadiennes, arrive à Belet Huen, une ville située dans le désert. Le régiment a pour tâche de restaurer l’ordre dans le centre-sud de la Somalie et de distribuer des fournitures de secours dans la région.

Torture et meurtre

La population harcèle régulièrement les troupes aéroportées, qui tentent de rouvrir les routes et les hôpitaux, de reconstruire des ponts et d’escorter les convois de nourriture. Le campement canadien de Belet Huen est la cible fréquente de pillards somaliens qui essaient de franchir le périmètre durant la nuit en quête de nourriture ou de tout ce qu’ils peuvent trouver.

En réponse aux entrées par effraction, le commandant canadien, lieutenant-colonel Carol Mathieu, autorise ses hommes à tirer sur les pillards dans les jambes s’ils tentent de fuir les soldats qui patrouillent. Un autre officier supérieur approuve la capture des voleurs et leur maltraitance.

À plusieurs occasions, durant les mois de janvier et de février 1993, des soldats canadiens ouvrent le feu sur des Somaliens qui fuient le camp. Dans certains cas, on met en détention les intrus pour ensuite les battre. On se photographie même avec les prisonniers comme s’ils étaient des trophées. Les militaires qui posent de telles actions ne font l’objet d’aucune sanction disciplinaire.

Dans la nuit du 4 mars 1993, un petit groupe de militaires canadiens tend un piège aux personnes qui essaient d’entrer dans le camp : ils placent de la nourriture et de l’eau en guise d’appâts tout près d’une clôture périphérique et attendent dans l’obscurité. Deux Somaliens franchissent la clôture et s’emparent de la nourriture. Quand les soldats ordonnent aux intrus d’arrêter, les Somaliens fuient. Les Canadiens leur tirent dans le dos, tuant un homme appelé Achmed Aruush.

Plus d’une semaine plus tard, dans la nuit du 16 mars, un jeune homme de 16 ans appelé Shidane Arone s’introduit dans le camp et est fait prisonnier. Ligoté et les yeux bandés, l’adolescent est battu et torturé durant des heures dans une aire de détention : on le frappe à coups de pied et de poing, on lui brûle la plante des pieds avec un cigarillo et on lui fracasse les tibias avec une barre de métal. Shidane Arone implore les soldats d’arrêter et crie : « Canada, Canada, Canada ». Meurtri et ensanglanté, il est trouvé mort au petit matin. Ses agresseurs, incluant le caporal-chef Clayton Matchee et le soldat Kyle Brown, photographient abondamment la séance de torture. Bien qu’ils n’aient pas pris part au tabassage, d’autres soldats ont entendu les cris de détresse de Shidane Arone et ne sont pas intervenus.

Scandale

La nouvelle du meurtre de Shidane Arone parvient au public canadien quand Jim Day, un journaliste de l’Observer, de Pembroke, voit Clayton Matchee sur une civière, en route vers l’infirmerie du camp. Ce dernier est arrêté à la suite du meurtre de Shidane Arone. Trois jours plus tard, il tente sans succès de se pendre avec ses lacets : il subit des dommages permanents au cerveau. La découverte de Jim Day se transforme en scandale qui bouleverse profondément les Canadiens, ternissant l’image internationale du pays, dominant la politique nationale durant cinq ans et nuisant à la réputation de nombreux officiers haut placés et de hauts dirigeants de la défense. Le scandale traumatise les Forces armées et annonce ce que l’historien militaire David Bercuson appelle « la période la plus sombre de l’histoire de l’armée canadienne » depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Le résultat immédiat de ces crimes perpétrés en Somalie est la comparution en cour martiale du soldat Kyle Brown. Retenu coupable d’homicide involontaire et de torture, il est condamné à cinq ans de détention et renvoyé de l’armée (voir Système de justice militaire). Il est libéré moins de deux ans plus tard. En raison de lésions cérébrales, Clayton Matchee n’est pas apte à subir un procès et n’est jamais traduit en justice. Un autre soldat témoin du tabassage plaide coupable de négligence dans l’exercice de ses fonctions. Il est brièvement emprisonné, puis rétrogradé. Un seul officier comparaît en cour martiale pour des infractions mineures incitant à l’agression dans son unité, qui ont mené à la mort de Shidane Arone. Le lieutenant-colonel Carol Mathieu, le commandant du Régiment aéroporté, est également accusé pour infractions mineures, mais est acquitté. Personne d’autre n’est accusé pour la mort de Shidane Arone et d’Achmed Aruush, le Somalien tué dans la nuit du 4 mars.

Une fois sa peine purgée, Kyle Brown publie Scapegoat, dans lequel il affirme que d’autres soldats et lui-même ont servi de bouc émissaires pour les crimes commis en Somalie, crimes dont des officiers supérieurs ont été témoins et qu’ils ont tolérés.

La mort d’Achmed Aruush aux mains des troupes du Régiment aéroporté est sujette à un examen minutieux en 1993. Le major Barry Armstrong, un médecin militaire qui a servi en Somalie, fait état d’allégations voulant que, blessé par balles au dos et au fessier, Achmed Aruush soit finalement exécuté d’une balle derrière la tête. Cette accusation n’ayant jamais été résolue, personne n’est accusé du meurtre d’Aruush.

En novembre 1994, le gouvernement libéral du premier ministre Jean Chrétien répond en ordonnant la dissolution du Régiment aéroporté. Sujets à d’énormes pressions pour une enquête approfondie de l’unité et de sa conduite en Somalie – et pour l’examen des allégations politiques et médiatiques voulant que l’armée fasse obstruction aux requêtes d’information et qu’elle cherche à cacher les crimes et la brutalité commis là-bas –, les libéraux annoncent la tenue d’une enquête publique indépendante sur le scandale, qui continue à prendre de l’ampleur.

En janvier 1995, une vidéo fait surface dans laquelle on voit des soldats aéroportés prendre part à des rites d’initiation racistes et troublants.

Enquête

La commission d’enquête sur le déploiement des Forces armées canadiennes en Somalie, dirigée par Gilles Letourneau, juge de la Cour fédérale du Canada, tient des audiences publiques de la fin de 1995 au début de 1996. Les poursuites sont presque entièrement télédiffusées, et l’enquête domine les grands titres durant plus d’un an. L’enquête révèle que des officiers militaires ont altéré des rapports et des documents en lien avec le scandale avant qu’ils soient communiqués aux médias, et qu’une telle altération de l’information remonte jusqu’au général Jean Boyle, le chef d’état-major de la Défense (voir Jean Boyle). Plusieurs officiers supérieurs sont appelés à la barre des témoins, et induisent l’enquête en erreur avec leur déposition ou, comme Jean Boyle, tentent de jeter le blâme sur du personnel subalterne.

Quelques semaines après sa comparution, Jean Boyle démissionne. Le scandale entache la carrière d’autres anciens officiers supérieurs, dont Kim Campbell, ministre de la Défense du Parti conservateur (PC) au moment des meurtres en Somalie. L’opposition alors libérale accuse Kim Campbell de cacher de l’information sur les décès, en raison de son entrée dans la course à la chefferie du PC. Kim Campbell nie toute implication personnelle dans l’affaire.

Au final, c’est le gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui succède aux conservateurs, qui absorbe la plus grande part de blâme pour le scandale et la soi-disant opération de dissimulation. Après avoir exigé la tenue d’une enquête – et enduré les 16 mois d’investigation et de mauvaises nouvelles –, Jean Chrétien met abruptement fin aux audiences à la fin de 1996, avant que l’enquête ait le temps de terminer son travail. Il ordonne que les commissaires produisent un rapport d’ici un an. Le premier ministre affirme que les Canadiens ne s’intéressent plus à l’affaire de la Somalie.

Aboutissement

Le rapport final de l’enquête est rendu public à l’été 1997. Il s’agit d’un compte rendu incomplet du scandale, car l’enquête de 25 millions de dollars est interrompue avant qu’elle puisse investiguer les détails quant aux atrocités commises en Somalie. Conséquemment, le rapport se concentre principalement sur ce qui est considéré comme les manquements institutionnels des Forces armées qui ont mené à ces crimes, et ce qui est décrit comme une opération de dissimulation par les leaders militaires.

Le rapport de 2000 pages constitue une critique cinglante du leadership des officiers supérieurs et de la chaîne de commandement des Forces armées : d’abord pour avoir permis à un régiment interdisciplinaire comportant des éléments racistes d’entreprendre une mission difficile en Afrique sans préparation adéquate, ensuite pour avoir falsifié des documents, résisté à la recherche d’information et menti dans leurs témoignages durant l’enquête.

« L’imprécision et la tromperie, si évidentes à nos yeux, dont étaient imprégnés les témoignages de nombreux officiers supérieurs, en disent long sur le triste état dans lequel est tombé le leadership au sein de nos Forces armées canadiennes et sur la mentalité carriériste qui existe au ministère de la Défense nationale », est-il écrit dans le rapport.

Le rapport propose 157 recommandations à l’emporte-pièce. La plupart d’entre elles visent la transformation du système de justice militaire, une meilleure préparation des soldats pour des missions complexes à l’étranger, et un remaniement de la formation des officiers et du système de promotions en misant sur la compétence plutôt que sur la séniorité et sur des normes plus élevées en matière d’éducation pour tous les officiers. Plusieurs des recommandations reflètent celles proposées par plusieurs comités consultatifs internes du ministère de la Défense mis sur pied en plein scandale dans le but de régler les problèmes qui minent l’armée. Dans les années qui suivent, l’armée canadienne subit une importante réforme, qui inclut une plus grande responsabilité et un professionnalisme renouvelé. Tous ces changements découlent directement du scandale somalien.

Pendant ce temps, la responsabilité du Canada pour le meurtre de deux Somaliens ne va pas au-delà de la condamnation criminelle de trois soldats (deux pour des accusations mineures) et le paiement de 15 000 $ américains au clan de Shidane Arone. Les parents de ce dernier tentent de poursuivre le gouvernement fédéral en cours de justice canadiennes pour compensation : ils prétendent n’avoir jamais reçu le paiement précédent. En 1999, un juge rejette l’affaire, qui ne va pas plus loin.