Casque bleus canadiens au Rwanda

De 1993 à 1995, le Canada a été l’un des plus importants participants à une série d’opérations de maintien de la paix des Nations Unies dans la nation africaine du Rwanda. Malgré tout, la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), dirigée par le major général canadien Roméo Dallaire, n’a rien pu faire pour prévenir l’assassinat de quelque 800 000 Rwandais en 1994. Suivant le génocide, un nouveau contingent de troupes canadiennes est retourné au Rwanda dans le cadre de MINUAR II, dont la tâche est de restaurer l’ordre au pays et de venir en aide à la population dévastée. Des centaines de soldats canadiens, dont Roméo Dallaire, sont revenus du Rwanda traumatisés par ce qu’ils y ont vu.



Casques bleus canadiens au Rwanda

Un soldat canadien nettoyant un garçon au Rwanda.

(avec la permission du ministère de la Défense nationale/Anciens combattants Canada)

Crise rwandaise

Le Rwanda, petit pays densément peuplé d’environ 12 millions d’habitants dans les montagnes luxuriantes de l’Afrique centrale, est composé de deux groupes ethniques principaux : la majorité hutue, et la minorité tutsie. La longue histoire de tensions entre les deux camps atteint son paroxysme vers la fin des années 1990 lorsque le Front patriotique rwandais (FPR), une milice rebelle tutsie basée en Ouganda, envahit le Rwanda, provoquant une guerre civile. En 1993, suivant une série de négociations et de cessez-le-feu, le régime hutu au Rwanda accepte un cadre de paix qui prévoit la création d’un gouvernement de transition offrant une représentation au FPR, dans un premier pas vers des élections démocratiques.

MINUAR

En octobre 1993, les Nations Unies lancent la Mission pour l’assistance au Rwanda afin d’observer et de maintenir le cessez-le-feu entre les FPR et les forces gouvernementales. La MINUAR n’a toutefois pas le droit d’utiliser sa force militaire. C’est le major général canadien Roméo Dallaire et son personnel de soutien qui prennent les commandes de la mission, quelques mois avant que d’autres pays y fournissent quelque 2500 troupes additionnelles. Parmi les Casques bleus, on compte 400 soldats de la Belgique, qui a gouverné le Rwanda pendant 40 ans après la Première Guerre mondiale, jusqu’à ce que la nation réclame son indépendance en 1962.

Roméo Dallaire

Génocide rwandais

Dans les mois qui suivent, les groupes extrémistes, dont certains membres appartiennent au gouvernement rwandais, exacerbent leur campagne de propagande incitant à la violence contre les Tutsis et leurs partisans.

En janvier 1994, Roméo Dallaire envoie un message aux hauts fonctionnaires de l’ONU à New York pour les avertir qu’un génocide se trame, et pour leur demander le droit de prendre des mesures préventives pour l’éviter. Sa demande est ignorée.

Le 6 avril 1994, un avion transportant les présidents du Rwanda et de la nation voisine du Burundi est abattu au-dessus de la capitale rwandaise, Kigali. Au départ, la plupart des gens croient qu’il s’agit de l’œuvre des extrémistes hutus, puisqu’ils s’opposent au cadre de paix. Des preuves récentes suggèrent toutefois que ce serait le leadership du FPR qui aurait organisé l’attaque.

Les assassinats sont immédiatement suivis du meurtre systématique et planifié des Tutsis et des Hutus modérés par les forces du gouvernement rwandais et par des milices d’extrémistes hutus armés de machettes et répondant au nom d’Interahamwe. Le FPR, sous le prétexte de vouloir protéger les Tutsis en péril, reprend aussi son combat. Vers la mi-juillet, le FPR envahit Kigali et prend contrôle du pays, forçant les extrémistes hutus et les hommes de milice à l’exil. Le génocide prend ainsi fin après 100 jours, laissant derrière quelque 800 000 morts et des centaines de milliers d’autres personnes violées, mutilées et sans domicile.

Réponse des Nations Unies face au génocide rwandais

Roméo Dallaire, son assistant le major canadien Brent Beardsley et les forces multinationales de l’ONU sont plongés dans le chaos du génocide. Bien qu’ils n’ont ni le mandat ni les effectifs pour prévenir les massacres, Dallaire et ses Casques bleus travaillent sans relâche pendant des semaines pour aider un nombre incalculable de Rwandais et de ressortissants étrangers à trouver refuge ou à fuir le pays.

Le 7 avril, premier jour du génocide, 10 Casques bleus belges sont piégés, torturés et assassinés par les forces gouvernementales rwandaises. La nouvelle de leur meurtre cause un tel émoi que la Belgique et d’autres pays retirent leurs troupes de la mission. À mesure que les soldats quittent leurs bases temporaires, les miliciens s’y infiltrent pour tuer les groupes de Rwandais s’y étant réfugiés sous la protection de la MINUAR.

Bien que Dallaire sollicite du renfort pour aider à endiguer le bain de sang, les forces de la MINUAR chutent, avec l’approbation de l’ONU, de 2500 soldats à seulement quelques centaines, principalement du Ghana. Roméo Dallaire dit plus tard se sentir personnellement « déchiré par les remords et l’échec » et décrie son incapacité à agir dans une entrevue accordée le 28 juillet à un média étranger : « Si j’avais reçu le bon mandat, les hommes et le matériel, des centaines de milliers de Rwandais vivraient aujourd’hui. »

Casques bleus canadiens au Rwanda

Des membres des Forces armées canadiennes empilant des sacs de sable au Rwanda.

(avec la permission du ministère de la Défense nationale/Anciens combattants Canada)

MINUAR II

À la mi-juillet 1994, le FPR reprend le plein contrôle du Rwanda, et les massacres cessent. La plupart des leaders du génocide et des millions de Hutus, craignant les représailles, fuient vers d’autres pays. La situation au Rwanda demeure cependant précaire et fragile, et la population ayant survécu au génocide est lourdement traumatisée. Les Nations Unies autorisent donc un nouveau déploiement de 5500 troupes au Rwanda dans le cadre d’une mission nommée MINUAR II. Parmi les premiers soldats à arriver au pays se trouve un contingent de quelques centaines de Canadiens. Leur tâche principale est d’offrir des services de communication et d’information et du soutien logistique à la mission, de faciliter le retour des réfugiés et d’aider à distribuer l’aide humanitaire. Un nouveau commandant canadien, le major général Guy Tousignant, est posté à Kigali en remplacement de Roméo Dallaire.

Les Canadiens, pour la plupart des ingénieurs militaires, font face à des défis immenses alors qu’ils tentent de rétablir l’ordre dans un pays rempli d’orphelins et de sans-abri et ponctué de champs de cadavres et de fosses communes sommairement creusées. Les Rwandais éprouvent également une grande rancune envers l’ONU, sentant qu’on les a abandonnés, eux et leur famille, pendant le génocide.

Une des tâches principales des troupes canadiennes est d’éliminer les meutes de chiens errants qui rôdent dans les rues de Kigali. En effet, ces chiens abandonnés pendant le génocide ont appris à se satisfaire de chair humaine pour survivre. Les Canadiens distribuent aussi de la nourriture et des soins à la population affamée, construisent des orphelinats, remettent sur pied certaines infrastructures de base comme la plomberie et l’électricité et patrouillent dans les rues et les villages sur des routes jonchées de mines antipersonnel.

Après-coup et importance

Au début de 1995, après six mois difficiles au Rwanda, environ 600 Canadiens entament leur retour au Canada. À l’instar de Roméo Dallaire, beaucoup d’entre eux développent un trouble de stress post-traumatique, et ce, à des taux beaucoup plus élevés que les participants aux autres missions canadiennes de maintien de la paix. « Nous avons été déployés dans beaucoup d’endroits sur la planète, et nous avons vu beaucoup de choses, mais au Rwanda, nous étions ailleurs, » déclare Denis Lebrun, soldat canadien ayant participé à la MINUAR II, au Globe and Mail. « Ce n’était pas une mission, c’était un cauchemar. »

Le programme de maintien de la paix de l’ONU est profondément terni suivant la situation au Rwanda. Le refus de l’ONU d’écouter les avertissements de Roméo Dallaire quant au génocide imminent et sa réticence à agir de façon décisive une fois les massacres commencés ont laissé une tache indélébile sur sa réputation et sur celles de ses nations participantes. En 1999, une enquête de l’ONU a conclu que les erreurs de jugement et le manque de volonté politique entourant la catastrophe au Rwanda constituent un grave échec pour une grande partie de la communauté mondiale du maintien de la paix.