Controverse Delisle-Richler

En juin 1991, le magazine L’Actualité publiait des passages de la thèse de doctorat d’Esther Delisle, selon laquelle des sentiments antisémites et profascistes étaient répandus parmi l’intelligentsia canadienne-française avant la Deuxième Guerre mondiale. Esther Delisle soutenait que Lionel Groulx était l’auteur de plusieurs déclarations antisémites publiées dans les pages de l’influent journal montréalais Le Devoir entre 1929 et 1939. Les travaux d’Esther Delisle ont été remarqués par Mordecai Richler, qui les a cités dans son controversé best-seller de 1992 Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé. La polémique provoquée par les affirmations d’Esther Delisle et Mordecai Richler a fait rage pendant plus d’une décennie.

En juin 1991, le magazine L’Actualité publiait des passages de la thèse de doctorat d’Esther Delisle, selon laquelle des sentiments antisémites et profascistes étaient répandus parmi l’intelligentsia canadienne-française avant la Deuxième Guerre mondiale. Esther Delisle soutenait que Lionel Groulx était l’auteur de plusieurs déclarations antisémites publiées dans les pages de l’influent journal montréalais Le Devoir entre 1929 et 1939. Les travaux d’Esther Delisle ont été remarqués par Mordecai Richler, qui les a cités dans son controversé best-seller de 1992 Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé. La polémique provoquée par les affirmations d’Esther Delisle et Mordecai Richler a fait rage pendant plus d’une décennie.


Esther Delisle, Montréal, 1992

(photo de Markbellis/avec la permission de Wikimedia Commons)

Contexte

En août 1990, Esther Delisle dépose sa thèse de doctorat au département de science politique de l’Université Laval à Québec. Ses recherches soulèvent une polémique en raison des critiques qu’elle adresse à l’abbé Lionel Groulx, un clerc et important intellectuel canadien-français qui est généralement considéré comme le père de l’école nationaliste de l’histoire du Québec. Le nationalisme québécois est un thème particulièrement prégnant dans la vie politique de l’époque, ce qui contribue à enflammer le débat autour des travaux d’Esther Delisle.

À la suite d’une série de reports, d’erreurs administratives et d’ingérences alléguées, Esther Delisle ne soutient sa thèse qu’en septembre 1992. Sa soutenance dure trois heures, devant un jury de cinq membres et un auditoire de soixante-dix personnes.

Découverte d’antisémitisme

Esther Delisle affirme qu’elle a lu tous les numéros du journal montréalais Le Devoir imprimés entre 1929 et 1939, ce qui lui a permis de déceler la présence de sentiments antisémites et profascistes parmi l’intelligentsia canadienne-française des années 1930. L’auteure a aussi lu des articles, pamphlets, livres et brochures publiés au Québec durant la même période dont le contenu était antisémite, raciste ou profascistes.

Esther Delisle affirme que Lionel Groulx et deux rédacteurs en chef du journal Le Devoir  de l’époque ont régulièrement publié des articles antisémites, racistes ou profascistes. Durant la même période, une anthologie intitulée La réponse de la race (1936) est éditée par un individu utilisant le pseudonyme de Lambert Closse (un des premiers colons de ce qui deviendra Montréal). Cet ouvrage est dédicacé au chanoine Groulx et comprend des extraits des Protocoles des Sages de Sion, une forgerie historique antisémite destinée à faire croire que les Juifs avaient l’intention de contrôler le monde. Esther Delisle dit soupçonner que Lionel Groulx soit l’auteur du livre, bien qu’elle ne puisse en fournir la preuve. Les travaux d’Esther Delisle s’étendent à l’ensemble de l’histoire de l’antisémitisme au Canada, un thème précédemment abordé dans l’ouvrage de 1982 None is Too Many: Canada and the Jews of Europe 1933-1948 des historiens Irving Abella et Harold Troper.

Conséquences et réaction

Lionel Groulx est une figure importante de l’historiographie scientifique du Québec. Indépendamment de ses motivations, il a contribué à poser les fondements de l’histoire des francophones d’Amérique du Nord, particulièrement en ce qui a trait à la Nouvelle-France. Esther Delisle soutient que plusieurs collègues et collaborateurs ont tenté de la dissuader de poursuivre ces recherches, car ils craignaient que cela ait un impact négatif sur sa carrière, même si elle parvenait à étayer solidement sa thèse. En fait, Lionel Groulx a souvent été qualifié de « père du nationalisme québécois ».

Les passages de son travail publiés durant l’été 1991 sont d’abord bien reçus, avant de soulever une réaction très vive. Plusieurs critiques portent sur sa méthodologie, mais un autre argument consiste à relativiser le soutien apparent du chanoine Groulx au fascisme et à l’antisémitisme car ces opinions étaient relativement communes parmi les intellectuels catholiques d’avant-guerre. Pour compliquer les choses, les déclarations de Lionel Groulx se contredisent parfois entre elles. Bien qu’il se disait en principe opposé à l’antisémitisme ouvert, il a exprimé certaines idées antisémites. Il s’est aussi opposé à l’immigration juive d’Europe et a appelé au boycott des entreprises appartenant à des Juifs.

Mordecai Richler et le débat sur le nationalisme québécois

Pendant qu’Esther Delisle publie et défend les résultats de ses recherches, l’auteur bien connu Mordecai Richler se joint au débat, intégrant les travaux d’Esther Delisle dans sa critique plus générale du nationalisme québécois. Il prend la défense de la minorité anglophone du Québec qui considère la loi 101 comme injuste. Mordecai Richler ridiculise les lois linguistiques et le mouvement nationaliste québécois dans un essai publié dans le New Yorker en septembre 1991. En 1992, l’auteur renchérit sur les arguments d’Esther Delisle dans un livre basé sur l’essai du New Yorker, Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé (originalement publié en anglais sous le titre Oh Canada! Oh Quebec! Requiem for a Divided Nation). Il soutient que la majorité canadienne-française du Québec a un lourd passé de xénophobie et de penchant pour les institutions autoritaires, un produit de l’isolement culturel et de la domination de l’Église catholique. Cela se manifeste selon lui par de l’antisémitisme, des sympathies profascistes et des atteintes aux droits civils de la minorité anglophone.

Certains reprochent toutefois à Mordecai Richler d’aller trop loin dans son interprétation. Dans son livre, il évoque, sans citer de sources, un complot de patriotes pour étrangler tous les Juifs et confisquer leurs biens, pendant les Rébellions de 1837-1838. Selon le sociologue Gary Caldwell, les sources historiques ne fournissent rien d’autre qu’un ouï-dire de la bouche d’un indicateur de police, et ne révèlent aucune tendance antisémite parmi les patriotes. L’ancien chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, qualifie Mordecai Richler de « raciste » à la suite de la publication de ce livre. D’autres aspects du livre sont aussi critiqués pour leur inexactitude.

Suites

La thèse de doctorat d’Esther Delisle est acceptée, mais par une étroite majorité, seulement trois des cinq examinateurs ayant voté en sa faveur. On lui reproche notamment d’avoir inclus des références qui ne pouvaient être vérifiées. Esther Delisle tente ensuite de corriger et de clarifier son travail dans un livre intitulé Le Traître et le Juif, publié en 1993. La polémique autour de ses recherches et des conclusions qu’elle en tire se poursuit pendant une dizaine d’années.

En 2002, un documentaire intitulé Je me souviens, en grande partie basé sur le travail d’Esther Delisle, est réalisé par Eric Scott. Le film est diffusé en anglais et en français sur deux chaînes distinctes. Contrairement à la diffusion en anglais, la version française est introduite par une déclaration de l’ancien ministre du Parti québécois Claude Charron, qui allègue que les recherches d’Esther Delisle ont été financées par l’Organisation sioniste mondiale. Cette information se révèle finalement fausse, mais le film contient aussi des inexactitudes, notamment l’affirmation selon laquelle des éditoriaux antisémites étaient présents dans tous les numéros du journal Le Devoir.  


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