Essais de langue française

L'essai canadien-français se distingue par son caractère personnel (ou subjectif) et créatif.

Parent, \u00c9tienne
\u00c9tienne Parent a dominé la premi\u00e8re moitié du XIXe si\u00e8cle au Canada fran\u00e7ais en incarnant, comme nul autre, les ambitions d'une nouvelle élite intellectuelle et politique (avec la permission des Archives nationales du Québec \u00e0 Québec/P1000, S4, PP19).

Essais de langue française

L'essai canadien-français se distingue par son caractère personnel (ou subjectif) et créatif. Contrairement à d'autres formes littéraires, l'essai ne prétend pas proposer une explication objective de la réalité, ni analyser une vérité objective et préétablie qui serait considérée comme valable en tout temps et en tout lieu. L'essayiste n'est pas au service de la vérité, d'une cause ou d'une classe. Il affirme et défend son irréductible sincérité. En même temps, il reconnaît que son vécu et le récit qu'il en fait ont beau être subjectifs, ils peuvent servir de modèles à autrui. L'essai peut aborder son sujet de la manière la plus populaire comme de la plus érudite et porter sur des thèmes très divers (scientifiques autant que théologiques, littéraires ou politiques), et le ton peut en être polémique ou discursif. La qualité littéraire de l'essai repose, comme pour tout autre genre, sur la qualité de l'écriture et sur la capacité de l'auteur à interpréter le monde qui l'entoure, à le reconstruire et à susciter chez son lecteur autant d'admiration et d'émerveillement envers la façon d'interpréter qu'envers la réalité interprétée.

ANDRÉ GIROUARD

Pamphlets et écrits polémiques

Aux confins de l'essai littéraire, philosophique ou politique, le pamphlet, le manifeste et les échanges polémiques sont des formes outrées du discours argumentatif. On trouve dans la littérature de la NOUVELLE-FRANCE un certain courant polémique dans les récits de voyages, la correspondance privée et administrative, les écrits des ordres religieux. Ces textes recèlent une double contradiction, exprimant la réalité du Nouveau Monde avec les codes culturels de la mère patrie, codes eux-mêmes pétris d'antagonismes (p. ex. Récollets versus Jésuites, ou, sur un autre plan, l'opposition entre défenseurs de l'évangélisation et partisans de l'exploitation). Il importe de lire les textes de Cartier, de Champlain, de Lescarbot, de Biard et de Sagard, ainsi que les RELATIONS DES JÉSUITES en gardant à l'esprit les circonstances dans lesquelles ils furent écrits (luttes à peine voilées pour l'obtention de crédits, de privilèges ou de pouvoirs locaux).

On continue, après la Conquête et jusqu'à la fin du XIXe siècle, d'écrire des lettres ouvertes, des pétitions et des essais en guise de protestation, ou des pamphlets dénonçant individus ou institutions. Avec le régime anglais, les débuts de l'imprimerie offrent un nouvel espace public où « nouveaux et anciens sujets » ne manquent pas d'exprimer leurs désaccords (voir la Gazette de Montréal en 1778-1779, l'Appel à la Justice de l'État, de Pierre du Calvet et La Bastille septentrionale). Plus tard, les luttes parlementaires dans le Haut-Canada et le Bas-Canada donnent aussi lieu à des joutes oratoires reprises et amplifiées dans les controverses entre journaux francophones et anglophones (p. ex. le Quebec Mercury versus Le Canadien, les Anti-Gallic Letters, etc.). Sous l'Union, ce sera l'AFFAIRE GUIBORD (1869 à 1875) et la polémique qui oppose Mgr Ignace BOURGET et l'INSTITUT CANADIEN. Des écrivains ou des orateurs comme Joseph Doutre, Louis-Antoine Dessaulles, Étienne Parent, Arthur Buies, Jules-Paul Tardivel, puis, dans les années 20, Victor Barbeau et ses Cahiers de Turc s'illustrent alors. Des exemples notoires de l'utilisation du pamphlet à des fins politiques sont ceux des débats autour de la QUESTION DES ÉCOLES DU MANITOBA, de 1890 à 1896; des campagnes anticommunistes des années 30; des Pamphlets de Valdombre, de 1936 à 1943; et des controverses sur la CONSCRIPTION au cours des deux guerres mondiales. En 1960, Jean-Paul DESBIENS, dans LES INSOLENCES DU FRÈRE UNTEL, et Gilles Leclerc, dans Journal d'un inquisiteur, abordent avec véhémence divers sujets dont celui de la langue. Les auteurs commentent l'actualité avec passion en vue de disqualifier leurs ennemis, de convaincre ou d'arracher l'adhésion du lecteur. Au moment de la RÉVOLUTION TRANQUILLE, des écrivains, des groupements et des revues de gauche publient de nombreux écrits polémiques au sujet de l'indépendance, du syndicalisme et des autochtones. Depuis la polémique autour de la pièce de théâtre Les fées ont soif (1968), le féminisme mobilise les esprits et les plumes, tout comme les débats de 1983-1984 au sein de l' « avant-garde » poétique (entre Les herbes rouges et La nouvelle barre du jour). Les années 90 voient resurgir les grands débats autour de la question nationale, avec la réélection du Parti Québécois (1994) et le deuxième référendum sur la souveraineté. Pressés de prendre position, les intellectuels québécois ne réagissent pas avec le même enthousiasme que dans les années 60. En 1991-1992, ils sont pourtant piqués au vif par les déclarations et écrits de Mordecai Richler sur le nationalisme québécois et la thèse d'Esther Delisle sur Lionel Groulx. Des textes virulents sont échangés par les partisans des uns et des autres, notamment en 1996-1997, dans une polémique autour de Marc Angenot. Ses articles et prises de position fédéralistes en faveur de Guy Bertrand et sa dénonciation du « silence des intellectuels » sont relayés par Nadia Khouri et par René-Daniel Dubois, alors que l'essai de Monique Larue L'arpenteur et le navigateur (1996) déclenche l'ire de la journaliste Ghila B. Sroka. Le poète François Charron s'en mêle et l'on s'oppose allègrement sur les thèmes de la « pure-lanité », des « intégrismes culturels » et du « fascisme soft ». On trouve des échos de ces fougueux débats dans la polémique entre Marc Angenot et Jacques Pelletier (qui avait déjà croisé la plume avec Jean Larose sur des questions relevant de l'éducation et de la culture) Par essais interposés les irréductibles tournent et retournent la question du « ressentiment » qui entacherait ou non la mentalité québécoise. C'est dire qu'au terme de ce siècle, les problèmes de la nation et de l'identité font plus que jamais florès dans le petit monde des polémistes, alors que le « discours agonique » devient même un objet d'étude universitaire.

BERNARD ANDRÉS

Essai politique

Ce qui distingue les essais politiques d'autres travaux dans les domaines de l'histoire, de la sociologie ou de la science politique, c'est leur liberté de pensée et l'implication d'un sujet dans l'écriture. Les Mémoires, souvenirs, notes, journaux personnels peuvent se rapprocher plus ou moins de l'essai politique, tel le Journal tenu pendant la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme par André Laurendeau, publié en 1990, où l'on retrouve les qualités de l'éditorialiste du Devoir doublé d'un écrivain. Mais les Mémoires politiques sérieux sont rares: les plus lucides et toniques sont ceux d'un artisan, d'un artiste de la Révolution tranquille, Georges-Emile Lapalme (3 vol., 1969-1973), coincé entre Duplessis et Louis Saint-Laurent.

Les essais politiques ou idéologiques les plus lisibles du 19e siècle ne sont pas dus à des leaders et orateurs, mais à l'historien François-Xavier Garneau et aux observations, discussions, rêves ou constructions de journalistes professionnels: Etienne Parent, Louis-Antoine Dessaulles, Arthur Buies, dont on a recueilli les conférences, les chroniques, accessibles dans les éditions critiques de la « Bibliothèque du Nouveau Monde » (PUM). L'Avenir du peuple canadien-français (1896), d'Edmond de Nevers, formé en Europe, lui aussi, est un essai critique et prophétique, pessimiste et idéaliste. Au 20e siècle, les essais politiques les plus originaux sont encore l'oeuvre de journalistes cultivés (Olivar Asselin, Jules Fournier, Laurendeau) et d'historiens engagés (Lionel Groulx, Michel Brunet). Conservateurs ou libéraux, ils sont tous nationalistes en ce sens qu'ils posent et repensent radicalement les problèmes d'identité et de développement des Canadiens-français.

La fondation par de jeunes intellectuels de revues sociopolitiques indépendantes des partis officiels - Cité libre (1950-66), Parti pris (1963-68) - favorise une éclosion d'essais diversifiés, à la fois libres et engagés dans l'action, nationalistes (ou nationaux) et ouverts sur le monde. Le recueil d'articles, études et témoignages, la Grève de l'Amiante (1956), avec une introduction substantielle de Pierre Elliott Trudeau, est le prototype de la collaboration qui s'organise entre les chercheurs, les communicateurs, les agents sur le terrain. Plusieurs ouvrages collectifs sont le fruit de colloques, tel celui de Cerisy-la-Salle, France, le Canada au seuil du siècle de l'abondance (1969). Les indépendantistes produisent des manifestes, déclarations, programmes, et aussi des essais denses, structurés, tels que le Colonialisme au Québec (1966), d'André d'Allemagne, ou le Canadien français et son double (1972), de Jean Bouthillette.

Une théorie de la décolonisation, teintée de psychanalyse, de marxisme et des expériences du Tiers-Monde, marque certains essais du début de la Révolution tranquille, par exemple Nègres blancs d'Amérique (1968), de Pierre Vallières, terroriste repenti, champion de toutes les bonnes causes. Les néo-fédéralistes, du côté de Trudeau, rigide, ou de Claude Ryan, modéré, combattent les thèses néo-nationalistes par des arguments apparemment plus rationnels, mais où les statistiques et les textes de loi servent aussi bien de symboles que d'exemples. Les politologues pèsent le pour et le contre: Gérard Bergeron, le Canada français après deux siècles de patience (1967); Denis Monière, le Développement des idéologies au Québec (1977). Le sociologue Marcel Rioux pose clairement la Question du Québec (1971). Mais ce sont des écrivains comme Vadeboncoeur, Jacques Ferron, Hubert Aquin, qui vont le plus loin dans l'évocation et l'analyse des aspects existentiels, personnels et collectifs, de l'horizon politique. Le partage des pouvoirs n'est pas seulement un problème constitutionnel entre Ottawa et Québec, il touche Montréal et les régions, les communautés ethniques, les femmes, les jeunes, les minorités de la (nouvelle) majorité québécoise.

La collaboration entre les premiers ministre Mulroney et Bourassa permet un temps de repos, d'espoir, propice aux Mémoires (René Lévesque), au Bilan du nationalisme au Québec (Louis Balthazar, 1986), aux bilans de la diplomatie québécoise et du référendum - Claude Morin, l'Art de l'impossible (1987), Lendemains piégés (1988) -, ainsi que du terrorisme (Marc Laurendeau, les Québécois violents, 1990). L'ALENA provoque cependant une rupture entre le Québec et l'intelligentsia canadian nationaliste, le plus souvent de gauche. Les échecs de Meech et de Charlottetown durcissent les positions idéologiques.

La pensée libre, créatrice, a peine à se manifester après le retour de Jean Chrétien au pouvoir et le référendum fifty-fifty de 1995. Le passage à la politique active de politologues et de constitutionnalistes (Gérald Beaudoin, Stéphane Dion, Daniel Turp, Benoît Pelletier) enlève à l'Université sans favoriser l'action. Le temps est aux avocats, à la Cour suprême, aux journalistes partisans, à l'activisme agressif (partitionnisme municipal, etc.). Le retrait ou la mort de plusieurs penseurs respectés (Gérard Bergeron, Léon Dion, Claude Ryan) sont compensés par l'émergence de nouveaux analystes professionnels: Christian Dufour (la Rupture tranquille, 1992), Alain Gagnon, Guy Laforest et surtout Lise Bissonnette (Toujours la passion du présent, 1998), qui quitte le Devoir pour créer la nouvelle Bibliothèque nationale du Québec à Montréal.

En histoire politique, une tendance importante, qualifiée de révisionniste, s'applique à montrer que le Québec d'avant la Révolution tranquille était déjà largement intégré à la modernité nord-américaine: par exemple, Claude Couture, Pierre Elliott Trudeau et le libéralisme canadien (1996). L'ex-PM fut aussi « monolithique » dans ses dénonciations que Duplessis dans ses discours. Ce débat est mieux fondé, plus utile que les polémiques sur le « racisme » lancées par l'école sectaire de la nouvelle Cité libre (Esther Delisle, Nadia Khouri).

Un siècle et demi plus tard, on redécouvre (éditions, biographies, études) la pensée politique originelle du Canada français: Louis-Joseph Papineau et sa femme, Julie, Etienne Parent, François-Xavier Garneau. Voir à ce sujet l'oeuvre majeure du regretté Fernand Dumont: Genèse de la société québécoise (1993). La question essentielle, existentielle, demeure posée: mémoire ou inconscience, survivance (individuelle) ou épanouissement (collectif), dépendance ou autonomie, confédération rééquilibrée ou Etat unitaire? Un autre sociologue, Roger Bernard, montre toujours menacé, inconfortable, le Canada français: entre mythe et utopie (1998), entre le bilinguisme canadien officiel et l'indépendantisme québécois, dans un climat d'incompréhension réciproque et de lutte à finir.

L. MAILHOT

L'essai littéraire

Contrairement à la critique littéraire, qui porte un jugement sur l'oeuvre écrite, l'essai littéraire la considère librement et propose des réflexions personnelles et non définitives sur sa valeur esthétique. C'est au milieu du XIXe siècle qu'il paraît pour la première fois dans les journaux et les revues, mais aussi lors de conférences données dans des cercles littéraires, comme à l'Institut canadien ou dans des groupes de lecture du même genre. Ces premières tentatives pavent la voie aux véritables essayistes littéraires : Étienne Parent, Napoléon Aubin, l'abbé Henri-Raymond CASGRAIN, Octave CRÉMAZIE, Arthur Buies et d'autres, que des préoccupations religieuses et morales incitent à aborder les questions d'ordre esthétique.

Au Québec, l'essai littéraire prend son essor au début du XXe siècle selon deux axes nationaliste et régionaliste, grâce à Camille ROY, professeur à l'U. Laval, qui a étudié la « nationalisation » de la littérature canadienne-française dans une trentaine d'essais. À sa suite viendront Olivier Maurault et Émile Chartier, de l'U. de Montréal, et d'autres ténors du nationalisme, comme Lionel Groulx, dont la réflexion porte essentiellement sur la terre, la paroisse, la famille, la religion, les coutumes et les traditions. Suivra une vague d'auteurs régionalistes associés aux journaux Le Pays laurentien, La Revue nationale et L'ACTION FRANÇAISE (rebaptisée L'Action canadienne-française, puis L'Action nationale).

Les parisianistes (aussi appelés les exotistes ) s'opposent souvent farouchement au groupe précédent et s'inscrivent dans la mouvance de la pensée française moderne, pour leurs thèmes comme pour leur écriture. Ce sont, notamment, Paul Morin, Marcel Dugas, Jean Charbonneau, Robert de Roquebrune, Olivar Asselin, Victor Barbeau et ses Cahiers de Turc (1921-1922, 1926-1927) ainsi que les auteurs associés au NIGOG, aux Cahiers des Jeunes-Canada et à LA RELÈVE. Les désaccords souvent vigoureux entre les deux groupes ont débouché en définitive sur l'affirmation d'une littérature canadienne-française autonome, mais toujours fortement influencée par la France.

Une fois cette querelle idéologique calmée, les écrivains peuvent enfin s'intéresser de plus près aux différents genres. De 1940 à 1960, l'essai occupe une place privilégiée dans le paysage littéraire. Les publications sont nombreuses : textes sur des écrivains canadiens aussi bien que français; études générales de la littérature canadienne-française proposées par des critiques comme Roger Duhamel, Benoît Lacroix et Séraphin Marion; études spécialisées portant sur le THÉÂTRE (signées Léopold Houlé et Jean Béraud), la poésie (Jeanne Crouzet) et le roman (Dostaler O'Leary); et histoires de la littérature (Samuel Baillargeon, Berthelot Brunet, Auguste Viatte).

La Révolution tranquille a considérablement dynamisé l'enseignement de la littérature québécoise et, partant, la multiplication des essais littéraires (Voir LITTÉRATURE DE LANGUE FRANÇAISE : ÉRUDITION ET ENSEIGNEMENT DE LA). Outre les études de la littérature et des mouvements qui la forment (le roman historique, le roman du terroir, le nationalisme littéraire, Parti pris, les AUTOMATISTES, le surréalisme), de nombreux essais abordent les différents genres littéraires : le roman (Gérard Bessette, Yves Dostaler, Jacques Blais, Maurice Lemire, Gilles Marcotte, Mireille Servais-Maquoi, Henri Tuchmaïer), le théâtre (Michel Bélair, Beaudoin Burger, Jacques Cotnam, Martial Dassylva, Jan Doat, Jean-Cléo Godin et Laurent Mailhot, Chantal Hébert, Édouard-G. Rinfret), la poésie (Paul Gay, Philippe Haeck, Jeanne d'Arc Lortie, Axel Maugey) et l'essai littéraire (Jean Terrasse). Les publications sont diverses : réflexions sur des thèmes précis (la famille, l'hiver, etc.), nombreuses monographies consacrées aux écrivains canadiens-français, études générales de la littérature québécoise (Guy Laflèche, Gilles Marcotte, Jean Ménard, Guy Robert) et histoires de la littérature (Pierre de Grandpré, Laurent Mailhot, Gérard Tougas). On note aussi la parution de plusieurs essais littéraires collectifs (par exemple les Archives des lettres canadiennes) et d'anthologies (entre autres, l'Anthologie de la littérature québécoise, dirigée par Gilles Marcotte, et le Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, dirigé par Maurice Lemire). Ce sont là des ouvrages éminemment utiles, même si leur teneur les apparente plus à la critique littéraire qu'à l'essai. Il est bien rare que les essayistes québécois se penchent sur des problématiques générales à la manière des Européens. Enfin, même s'ils sont parfois conçus pour un public assez vaste, la plupart des essais littéraires québécois sont destinés aux étudiants et aux professeurs des collèges et des universités du Québec et de l'extérieur.

GILLES DORION

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