Goin' Down the Road (Le voyage chimérique)

Applaudi dès sa sortie comme un film qui ferait date dans l’histoire du cinéma canadien, le premier long métrage de Don Shebib est largement reconnu pour avoir marqué les débuts de l’industrie du cinéma au Canada anglophone. Goin’ Down the Road offre un portrait réaliste et sans mièvrerie de deux gars des Maritimes qui essayent, sans succès, de faire fortune en rejoignant la grande ville. Le film remporte trois distinctions au Palmarès du film canadien dans les catégories Meilleur scénario original, Meilleur long métrage et Meilleur acteur dans un rôle principal (prix partagé entre Doug McGrath et Paul Bradley) et est invariablement considéré comme l’un des meilleurs films canadiens de tous les temps. En 2016, le film est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage mené par le Festival international du film de Toronto (TIFF).

Doug McGrath (\u00e0 gauche) et Paul Bradley dans Goin' Down the Road. Don Shebib voulait \u00e0 l'origine créer un documentaire sur les travailleurs migrants de la région de l'Atlantique. Au lieu de cela, il écrit un script avec William Fruet et tourne Goin' Down the Road avec une équipe de trois personnes et une subvention de 19 000 $ de la SDICC.

Synopsis

Goin’ Down the Road relate les prouesses amusantes quoique pathétiques de deux chômeurs des Maritimes, Pete, interprété par Doug McGrath, et Joey, interprété par Paul Bradley, en route pour Toronto où ils veulent faire fortune. Les postes prestigieux de leurs rêves ne sont malheureusement pas au rendez-vous et ils se voient contraints d’accepter des emplois subalternes, mal rémunérés, dans une usine de bouteilles et dans un lave-auto. Joey épouse une serveuse, qui est enceinte de lui, et emménage dans un appartement meublé à crédit. Pete a, de son côté, des ambitions plus élevées qui sont également déçues. Lorsque leurs emplois saisonniers prennent fin, ils sont obligés de partager le même toit. En désespoir de cause, ils décident de cambrioler un magasin à Noël. Là encore, ils échouent après avoir saboté cette ultime tentative. Désespérés, ils prennent la route vers l’Ouest.

Contexte

Documentariste chevronné ayant travaillé pour CBC, Don Shebib conçoit son film, à l’origine, comme un documentaire d’une heure sur les migrations professionnelles du Canada atlantique vers l’Ontario durant les décennies de l’après-Deuxième Guerre mondiale. Il déclare à l’occasion d’une entrevue en 1978 : « Le film s’inspire de l’expérience vécue de l’un de mes cousins du côté de mon père […] Parti à Toronto alors que j’étais encore au collège, il a passé un mois ou deux avec nous. Mon cousin a intégralement vécu les mésaventures de nos deux héros et c’est en l’observant que j’ai construit mon film. »

N’ayant pas réussi à réaliser son documentaire, Don Shebib entame une collaboration avec le scénariste William Fruet, un collègue de l’émission The Way It Is sur CBC, à partir de laquelle le scénario évolue vers un long métrage de fiction. Le film est tourné sous la direction photo de Richard Leiterman, un acteur essentiel de la révolution documentaire des années 1960 avec à son actif la direction photo de nombreux documentaires, notamment Un couple marié d’Allan King en 1969. L’équipe de tournage, réduite à trois personnes, Don Shebib, Richard Leiterman et l’ingénieur du son James McCarthy, réalise le film en 16 mm grâce à une subvention de 19 000 $ de la Société de développement de l’industrie cinématographique canadienne (SDICC), qui vient de naître et qui deviendra Téléfilm Canada. Le budget total du film s’élève à 85 000 $.

Analyse

Goin’ Down the Road reprend le thème de la route vers l’Ouest empruntée depuis toujours par les gens des Maritimes pour se rendre d’abord à Toronto, « cœur » du Canada anglais, puis vers l’Ouest où ils grossissent les rangs des travailleurs itinérants sous-payés. L’authenticité documentaire, le réalisme social et la sensibilité artistique fusionnent dans le film avec l’un des centres d’intérêt majeurs de Don Shebib documentariste : l’amitié et la création de liens affectifs entre hommes.

Les protagonistes du film, Pete et Joey, deux prolétaires excentriques, entrent dans la tradition des antihéros des films d’errance, mettant en vedette l’amitié entre gars, sortis en Amérique du Nord dans la foulée du succès phénoménal d’Easy Rider en 1969. Cependant, Goin’ Down the Road va plus loin en décrivant, avec une précision troublante, l’incarnation par nos deux « déclassés » du dilemme auquel sont confrontés de nombreux Canadiens anglais — comment construire une identité nationale unique en partant de sensibilités régionales exacerbées et d’identités de classes extrêmement diversifiées — et renvoyant par là même à ce que c’est que d’être Canadien.

Dans sa critique, la journaliste Pauline Kael du New Yorker écrit : \u00ab Tout est \u00e0 sa place dans Goin' Down the Road; Don Shebib parvient si bien \u00e0 intégrer les acteurs aux endroits qu'on en oublie parfois qu'il s'agit bien d'une fiction. \u00bb

Réception critique

Applaudi par la critique au Canada et aux États‑Unis, Goin’ Down the Road est comparé à Easy Rider et à Midnight Cowboy, tous deux sortis en 1969, et est encensé pour sa sensibilité documentaire et pour son réalisme authentique. Les critiques canadiens de toutes origines accueillent le film comme constituant le premier grand film canadien. The Gazette, le quotidien anglophone de Montréal, en parle comme d’un « superbe film constituant la plus brillante tentative cinématographique canadienne de tous les temps et qui excelle à tout point de vue ». Le Vancouver Sun loue Goin’ Down the Road comme étant « une œuvre de fiction largement inspirée de la réalité, portée à l’écran fidèlement sans émotion excessive, bouillonnante du conflit intérieur qui fait évoluer le scénario et qui pousse les personnages à agir ».

Roger Ebert décerne au film le titre de « meilleur film sorti depuis longtemps » et note qu’il « s’avère exceptionnel sur le plan du traitement des personnages et de la ville elle-même, tout en étant empreint d’un réalisme pondéré exempt de toute forme de mièvrerie ». Il ajoute qu’il s’agit d’une œuvre qui « parvient à une objectivité documentaire qui nous touche bien plus profondément qu’une sentimentalité et un pathos excessifs ne l’auraient fait ». Pauline Kael, une critique étasunienne de cinéma, écrit : « Pratiquement tout est juste dans ce film. Don Shebib atteint un tel niveau d’excellence dans l’intégration transparente des personnages dans les différents contextes locaux qu’on en vient parfois à oublier qu’il s’agit d’un film joué par des acteurs. »

Distinctions et héritage

Applaudi dès sa sortie comme un événement à marquer d’une pierre blanche, Goin’ Down the Road a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs films canadiens jamais réalisés. Le film se hisse parmi les trois premiers rangs des 10 meilleurs films canadiens de tous les temps (listes compilées par le TIFF en 1984, 1993 et 2004), et se classe au sixième rang en 2015. En 2016, il est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage auprès de 200 professionnels des médias mené par le TIFF, Bibliothèque et Archives Canada, la Cinémathèque québécoise et la Cinematheque de Vancouver en prévision des célébrations entourant le 150e anniversaire du Canada en 2017.

En 1992, Goin’ Down the Road est sélectionné comme l’un des sept films de fiction projetés au Musée des beaux-arts du Canada dans le cadre du 25e anniversaire de Téléfilm Canada. En outre, en 1996, il a l’honneur de faire partie des dix films représentés sur une série de timbres-poste émis par Postes Canada pour célébrer le 100e anniversaire du cinéma au Canada. En 2000, il est désigné « œuvre magistrale » par l’organisme Trust pour la préservation de l’audiovisuel. En 2002, il est élu cinquième meilleur film canadien de tous les temps à l’occasion d’une enquête réalisée auprès des lecteurs de Playback.

Suite

Une suite de Goin’ Down the Road, écrite en 2008 et réalisée en 2010 par Don Shebib, sort en salle en 2011 sous le titre Down the Road Again. On y retrouve un certain nombre des interprètes du premier film, notamment Doug McGrath dans le rôle de Pete, Jayne Eastwood dans le rôle de Betty, la femme de Joey et Cayle Chernin dans le rôle de son amie Selina. Cette suite, dont on dit que Cayle Chernin, décédée d’un cancer peu après la fin du tournage, a été le fer de lance, suit Pete alors qu’il apprend la mort de Joey et se voit chargé de rapatrier les cendres de son ami défunt et la fille de ce dernier, Betty‑Jo, interprétée par Kathleen Robertson, de Toronto à Cape Breton.

Voir aussi Longs métrages canadiens.

Récompenses

Meilleur scénario original – long métrage, Palmarès du film canadien (1970)

Meilleur acteur dans un rôle principal – long métrage (Doug McGrath, Paul Bradley), Palmarès du film canadien (1970)

Meilleur long métrage, Palmarès du film canadien (1970)