Théâtre par les Autochtones au Canada

À partir des années 1970, le théâtre autochtone prend un certain essor avec ses propres dramaturges, acteurs et directeurs. Vingt ans plus tard, c’est un élément essentiel de la scène théâtrale canadienne.
À partir des années 1970, le théâtre autochtone prend un certain essor avec ses propres dramaturges, acteurs et directeurs. Vingt ans plus tard, c’est un élément essentiel de la scène théâtrale canadienne.


Les thèmes en rapport avec les Autochtones font leur apparition dans le théâtre canadien à la fin des années 1960 avec des œuvres telles que The Ecstasy of Rita Joe de George Ryga (1967), Esker Mike and His Wife de Herschel Hardin (1969) et Almighty Voice de Len Peterson (1970). Avec des personnages comme Tomson Highway à l’avant-plan, le théâtre autochtone est devenu un élément essentiel de la scène théâtrale canadienne avant les années 1990.

Le Centre for Indigenous Theatre

Ce n'est qu'au milieu des années 1970 que le théâtre autochtone réussit une percée notable avec l'apparition d'auteurs, de comédiens et de troupes autochtones. En 1974, l'Association for Native Development in the Performing and Visual Arts (ANDPVA) fonde la Native Theatre School (maintenant le Centre for Indigenous Theatre), qui dispense des cours intensifs permettant aux jeunes talents d'apprendre leur art avec les meilleurs professeurs de diction, de gestuelle et de déclamation et qui prône l'étude des traditions culturelles et des formes de spectacles propres aux Autochtones. La quasi-totalité des comédiens autochtones du Canada étudient à cette école de théâtre.

Native Earth Performing Arts

En 1980, on organise à Toronto le premier festival de théâtre autochtone, qui réunit des comédiens autochtones venus du monde entier. En 1982, la troupe Native Earth Performing Arts est fondée à Toronto. Sous la direction artistique de Tomson Highway, cette compagnie affiche très rapidement un bilan impressionnant. De 1982 à 1985, elle présente des créations collectives expérimentales et obtient son premier grand succès populaire en 1986 avec The Rez Sisters, qui remporte les prix Dora et Chalmers décernés à la meilleure nouvelle pièce. Cette pièce, écrite par Tomson Highway, mise en scène par Larry Lewis et chorégraphié par de René Highway, le frère danseur et chorégraphe de Tomson Highway, raconte l'histoire d'un groupe de fanatiques du bingo qui se rend à Toronto dans l'espoir de remporter le gros lot. Œuvre à la fois humoristique et émouvante, The Rez Sisters fait une tournée nationale et est invitée au Fringe Festival d'Édimbourg en 1988. En 2011, Ken Gass dirige une production de The Rez Sisters au Factory Theatre de Toronto, offrant une distribution diversifiée sur le plan culturel.

En 1989, Tomson Highway, René Highway et Larry Lewis associent une fois de plus leurs talents pour présenter Dry Lips Oughta Move to Kapuskasing, une pièce qui décrit la réaction de quelques hommes quand leurs femmes ou leurs amies vont jouer une partie de hockey. Cette réalisation vaut à Highway un deuxième prix Chalmers et remporte quatre prix Dora, pour la meilleure production, la meilleure nouvelle pièce, le meilleur comédien (Graham Greene) et le meilleur rôle de soutien féminin (Doris Linklater). En 1991, Dry Lips Oughta Move to Kapuskasing est produite au Royal Alexandra Theatre, marquant la première pièce de théâtre autochtone à être montée sur cette scène.

En 1989 aussi, la troupe Native Earth fonde son festival annuel sous le nom de Weesageechak Begins to Dance, dont le mandat consiste à créer de nouvelles pièces. Au fil des années, on y développe des pièces évocatrices, dont Moonlodge de Margo Kane, Princess Pocahontas and The Blue Spots de Monique Mojica, Bootlegger Blues de Drew Hayden Taylor, Almighty Voice and His Wife de Daniel David Moses et Diva Ojibway de Tina Mason, qui deviennent par la suite des productions complètes.

Parmi tous ces auteurs, l'un des plus prolifiques, Daniel David Moses, écrit, entre autres, Coyote City (Native Earth, 1988), The Dreaming Beauty (Inner Stage, 1990), Big Buck City (Cahoots, 1991), Almighty Voice and His Wife (GCTC, 1991) et The Moon and Dead Indians (Cahoots, 1993). Dreaming Beauty, une allégorie du renouveau culturel autochtone, mêle le mythe et le conte de La Belle au bois dormant et obtient, en 1990, le premier prix à la Canadian National Playwriting Competition.

En 2003, la Native Earth Performing Arts nomme Yvette Nolan directrice artistique de la compagnie. En 2004-2005, la plus importante pièce produite par la Native Earth depuis plusieurs années, The Unnatural and Accidental Women de Marie Clements, est interprétée par treize acteurs. Cette production figure parmi les dix meilleures productions théâtrales de 2004 selon le NOW Magazine de Toronto. La pièce Dreary and Izzy (2005-2006) de Tara Beagan est un portrait humoristique et touchant du parcours de deux sœurs atteintes du syndrome d'alcoolisation fœtale. En 2003, on assiste également au lancement de la tournée de Honouring Theatre, qui présente trois pièces autochtones en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada à Peterborough, Toronto, Regina et Vancouver. D’autres productions dignes de mention sous la direction d’Yvette Nolan comprennent A Very Polite Genocide or The Girl Who Fell to Earth (2008) de Melanie J. Murray, Almighty Voice and His Wife (2009) de Daniel David Moses et Salt Baby (2009) de Falen Johnson. En 2011, Yvette Nolan quitte son poste de directrice artistique de la Native Earth Performing Arts. Elle est remplacée par Tara Beagen la même année. Depuis, Native Earth Performing Artsa produit plusieurs œuvres théâtrales célèbres, dont Tombs of The Vanished Indian (2012) de Marie Clements, The Circle: Visions of a Hoop Dancer (2013) de Tjay Henhawk, Café Daughter (2013) de Kenneth T. Williams et Huff (2015) de Cliff Cardinal.

Une compagnie théâtrale sur une réserve

La troupe De-Ba-Jeh-Mu-Jig, de l'île Manitoulin dans le nord de l'Ontario, fondée en 1984, est la première et aujourd'hui la seule compagnie théâtrale œuvrant dans une réserve des Premières Nations. Elle a pour mission de dynamiser la culture, la langue et le patrimoine du peuple anishinaabeg (Ojibwé) par l'enseignement et le partage d'expressions créatives originales entre les autochtones et les allochtones. La pièce Toronto at Dreamer's Rock de Drew Hayden Taylor, produite par la troupe De-Ba-Jeh-Mu-Jig, vaut à Taylor le prix Chalmers, en 1992. Cette histoire de trois garçons qui se rencontrent devant trois rochers sacrés du rêve, un désignant le passé, un le présent et l'autre le futur, soulève les questions de l'identité contemporaine des autochtones dans un texte humoristique et émouvant qui s'adresse à un jeune public. Depuis, cette pièce est souvent montée un peu partout au Canada par des troupes comme Theatre Direct et Magnus. En 2009, De-Ba-Jeh-Mu-Jig se développe avec l'ouverture du Debajehmujig Creation Centre. D'une superficie de 4572 m2 (15 000 pi2), ce centre multidisciplinaire est un lieu de création, de production et de formation.

Bootlegger Blues, de Taylor, est d'abord produite par la troupe De-Ba-Jeh-Mu-Jig en 1990. Deux ans plus tard, elle reçoit le prix littéraire décerné à la meilleure œuvre dramatique par la Canadian Authors' Association. En 1994, Taylor est nommé directeur artistique de la compagnie Native Earth. Il inaugure la saison 1994-1995 en présentant Someday, une pièce spirituelle racontant l'histoire d'une famille autochtone rurale qui retrouve par hasard une fille prodigue disparue depuis longtemps. Someday a été produite plus récemment en 2015 par la troupe De-Ba-Jeh-Mu-Jig, à Manatowing, en Ontario. À l'instar de Highway, Taylor se distingue par son talent à décrire avec humour et justesse la vie des Autochtones dans les réserves. En plus de Someday, The Bootlegger Blues et Toronto at Dreamer’s Rock, Taylor a écrit plusieurs pièces célèbres et largement produites, y compris alterNatives, The Buz’Gem Blues, 400 Kilometres et Only Drunks and Children Tell the Truth.

Théâtre inuit

Depuis plusieurs années, la troupe Nakai Theatre Ensemble au Yukon incarne l'expression théâtrale inuite et met l'accent sur les expériences des habitants du Grand-Nord. De même, la compagnie Young People se penche sur des thèmes inuits en produisant un magnifique drame épique intitulé Whale(1993), qui s'inspire des légendes inuites et traite des problèmes environnementaux dans le Grand-Nord. Depuis plusieurs années, la troupe Nakai Theatre produit des pièces qui abordent les sujets de l'itinérance, de la pauvreté, de la discrimination et de l'appropriation culturelle, telles que Sixty Below de Leonard Linklater et Patti Flather, Yellow on Thursdays de Sara Graefe et Late Nite with Grey Owl de Joseph Tisiga. En 1996, la troupe Nakai Theatre lance le New Theatre North Playwrights Festival, qui jumelle des dramaturges canadiens bien établis avec des talents locaux. En 2008, la troupe Nakai lance le Festival de théâtre Pivot annuel, qui inclut un programme de pièces locales et des productions de partout au Canada. Les productions dignes de mention de la troupe Nakai Theatre comprennent Speak (1999), de Greg Nelson, So Many Doors (2007)de Celia McBride et Broken (2013) de Brian Fidler.

Le théâtre autochtone devient courant

Au début des années 1990, plusieurs compagnies de théâtre établies s'intéressent aux projets du théâtre autochtone. Des pièces autochtones sont présentées en tournée et sont mises en scène dans plusieurs grands théâtres. En 1994, la Canadian Stage Company confie à Tomson Highway le poste de dramaturge attitré. Ian Ross, un auteur métis, reçoit le prix John Hirsch remis à l'auteur manitobain le plus prometteur en 1996 et le prix du Gouverneur général en théâtre en 1997 pour fareWel, une pièce créée par le Prairie Theatre Exchange de Winnipeg en 1996 et montée à nouveau au Fringe Festival d'Édimbourg en 2001.

Un autre signe laisse penser que cette communauté mûrit : la Native Theatre School se détache de l'ANDPVA et devient autonome. Elle est rebaptisée Centre for Indigenous Theatre (CIT). Sous la direction artistique de Floyd Favel et Monique Mojica, le CIT cherche à implanter ses activités dans les écoles et joue un rôle crucial dans l'épanouissement de la culture scénique des Autochtones qui, à la fin du 20e siècle, est solidement établie sur la scène théâtrale canadienne.

À Saskatoon, le Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre (anciennement la Saskatchewan Native Theatre Company), fondée en 1999 par Gordon Tootoosis, Tantoo Cardinal, Donna Heimbecker, Kennetch Charlette et Dave Pratt, offre des programmes qui encouragent les jeunes à s'impliquer dans le milieu artistique ainsi que des programmes de formation professionnelle et de coproduction en collaboration avec le Persephone Theatre de Saskatoon. Les productions récentes du Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre comprennent In Care de Kenneth T. Williams (2016), qui traite de la lutte d’une mère pour retirer ses enfants d’une famille d’accueil, Kohkoms in Toyland de Curtis Peeteetuce (2016), un voyage surréaliste dans un magasin de jouets juste au nord d’une réserve et Dominion d’Andrea Ledding (2016), l’exploration de l’histoire et de relations amoureuses entre deux couples enfermés dans une salle de bain.

À Vancouver, Urban Ink Productions, une compagnie fondée en 2001 par l'artiste métisse Marie Clements, présente plusieurs pièces de Clements, dont Burning Vision (2002) et Copper Thunderbird (2007). Aujourd’hui sous la direction de Corey Payette, la compagnie se concentre sur la création, le développement et la production de pièces autochtones et d'œuvres culturelles théâtrales, littéraires et cinématographiques. Children of God de Corey Payette, une comédie musicale sur une famille oji-crie à qui on a retiré les enfants pour les envoyer au pensionnat, sera présentée en 2017 par Urban Ink Productions.

À Edmonton, l'Alberta Aboriginal Arts est cofondée en 2009 par deux Métis d’Edmonton, Ryan Cunningham et Christine Sokaymoh Frederick, afin de développer les traditions autochtones dans les milieux artistiques. Ils organisent un Rubaboo Arts Festival annuel (rubaboo est un mot michif désignant un ragoût cuisiné sur la ligne de trappe), une célébration du théâtre et de la culture autochtones.

L’avenir du théâtre autochtone

Une génération de dramaturges et d’artistes plus jeunes a fait surface au Canada au cours de la dernière décennie. Un des plus remarquables est l’artiste anishnaabe Waswaate Fobister, dont le spectacle Agokwe bi-spirituel ») explore une relation amoureuse intense entre deux adolescents de réserves voisines. Agokwe a été présenté au Buddies in Bad Times Theatre de Toronto en 2008 et a remporté six prix Dora Mavor Moore.

En 2019, le Centre national des Arts (CNA) lancera un nouveau théâtre autochtone, lequel on envisage aura autant d’influence et de prestige que les compagnies théâtrales anglaises et françaises du CNA établies depuis longtemps.


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