Jean Lumb

Jean Bessie Lumb (née Toy Jin Wong), C.M., dirigeante communautaire, restauratrice (née le 30 juillet 1919 à Nanaimo, en Colombie Britannique; décédée le 17 juillet 2002 à Toronto, en Ontario). Jean Lumb a été la première Sino Canadienne et la première restauratrice intronisée dans l’Ordre du Canada. Elle est notamment connue pour ses succès comme lobbyiste auprès du gouvernement fédéral en vue de modifier les politiques d’immigration discriminatoires canadiennes ayant abouti à la séparation des familles chinoises. Elle a également dirigé le comité Save Chinatown, qui cherchait à empêcher la poursuite des démolitions dans le quartier chinois de Toronto dans les années 1960.

Jean Lumb
Jean Lumb (photo par Cavouk)

Jeunesse

Née Toy Jin Wong à Nanaimo en Colombie‑Britannique, Jean Lumb est la sixième d’une fratrie de 12 enfants. Son père, Fun Gee Wong, arrive de Chine en 1899 pour travailler comme ouvrier agricole au Canada. Sa mère, Hone Hung Mah, le rejoint quelques années plus tard.

Pour une petite fille d’origine chinoise, grandir à Nanaimo et plus tard à Vancouver ne va pas sans quelques difficultés. À l’époque, la Colombie‑Britannique est dotée de plus d’une centaine de lois et de politiques antichinoises.

« Lorsque j’étais enfant à Nanaimo et que je fréquentais une école séparée, il m’est souvent arrivé d’éprouver un intense sentiment de culpabilité ou de honte d’être née Chinoise. Je me demandais :  “Pourquoi sommes‑nous traités de cette façon? Pourquoi est‑ce que je ne peux pas faire la même chose que tous les autres?” La chose la plus importante pour moi, à cette époque, était d’être acceptée dans le “cercle”. Je ne voulais pas rester à l’extérieur en tentant de regarder à l’intérieur. Je voulais que les autres m’acceptent au sein de leur cercle. Dans notre petite ville, Chinatown était considéré comme un “ghetto”. Nous vivions là et nous n’en sortions pas, parce que c’était l’endroit où nous étions censés être à notre place ».
Jean Lumb

Bien qu’elle soit une élève enthousiaste, la petite Jean doit quitter l’école à 12 ans pour travailler et aider financièrement sa famille pendant la Grande Dépression. En 1935, sa sœur aînée, déjà mariée, lui offre un emploi qui amène la jeune fille, alors âgée de 16 ans, à déménager à Sudbury en Ontario.

En 1936, Jean Lumb s’installe à Toronto et ouvre un magasin de fruits à l’angle de la rue Bathurst et de l’avenue St. Clair. Son entreprise rencontre un tel succès que ses parents et ses frères et sœurs quittent Vancouver pour venir la rejoindre à Toronto. Sur les conseils de sa mère et d’un marieur, elle épouse Doyle Lumb en 1939. Étant donné que son mari est né en Chine, son mariage lui fait perdre sa citoyenneté canadienne. A l’époque, la nationalité d’une femme dépend de celle de son mari. En se mariant, elle devient donc une « étrangère ». Doyle et elle travaillent dans leur magasin de fruits dans le quartier de Junction, tout en élevant six enfants.

Jean Lumb
Jean Lumb dans son magasin de fruits (avec la permission de la Jean Lumb Collection)

Réforme de l’immigration et réunification familiale

Lorsque Jean Lumb vient vivre à Toronto, elle est consternée de découvrir que le quartier chinois est essentiellement peuplé d’hommes célibataires dont les femmes et les enfants sont restés en Chine. Les Chinoises y sont rares et le quartier ne compte qu’une douzaine de familles. Une telle situation s’avère déchirante pour quelqu’un comme elle, née dans une grande famille très unie. Cette expérience va s’avérer décisive et sera à l’origine de sa détermination à faire bouger les choses dans ce domaine.

Jean Lumb se fait connaître dans tout le pays en s’attaquant à la législation sur l’immigration dont sa communauté et sa famille ont été victimes. La taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois, perçue de 1885 à 1923, constitue la première loi sur l’immigration dans toute l’histoire canadienne à établir une discrimination fondée sur l’origine ethnique. Ce droit d’entrée est institué afin de décourager les immigrants chinois. Son père, sa mère et son mari se sont respectivement acquittés d’une taxe de 50, 100 et 500 dollars en arrivant au Canada. Par deux fois, le montant de cette taxe est augmenté, rendant pratiquement impossible la possibilité pour les familles de rester réunies. Toutefois, ce système ne réussit pas à décourager l’immigration. Devant cette situation, le gouvernement fédéral adopte des mesures extrêmes d’exclusion pure et simple en promulguant la Loi de l’immigration chinoise de 1923, appelée loi sur l’exclusion des Chinois. Cette loi va mettre fin, pendant 24 ans, à l’arrivée au Canada de pratiquement tous les immigrants chinois. De plus, la nouvelle législation impose à tous les résidents chinois au Canada, qu’ils soient nés au pays, comme Jean Lumb, ou naturalisés, de s’inscrire auprès des autorités à des fins d’identification.

Certificat d’identification de Jean Lumb
Certificat d’identification de Jean Lumb à l’âge de trois ans (Avec la permission de la Jean Lumb Collection)

L’abrogation de cette législation d’exclusion en 1947 donne naissance à une vague d’optimisme, suscitée par la perspective de réunification des familles, au sein de la communauté chinoise. Cependant, des restrictions demeurent. Seuls les citoyens canadiens peuvent présenter une demande d’immigration au Canada pour leurs conjoints et leurs enfants non mariés âgés de moins de 18 ans.

Ces lois sur l’immigration, toujours discriminatoires, doivent impérativement être modifiées et Jean Lumb est une inconditionnelle du regroupement familial. Quand une délégation de 40 Canadiens, d’origine chinoise ou non, décide de faire du lobbying auprès du gouvernement pour qu’il lève les restrictions à la réunification familiale, le député Roland Michener lui conseille de se joindre à ce groupe. Elle est la seule femme de cette délégation qui rencontre le premier ministre John Diefenbaker en 1957.

« Même si, au départ, nous étions tous effrayés de nous adresser au premier ministre, cette réunion a plutôt été un succès. Le plus drôle, c’est que, lorsque nous sommes arrivés là‑bas, Foon Sien était assis à côté de M. Diefenbaker, mais ce dernier a insisté pour que je sois également à côté de lui puisque j’étais la seule femme de la délégation. M. Diefenbaker n’entendait pas bien d’une oreille... celle du côté de [Foon Sien Wong]. Ainsi, à chaque fois que Foon Sien lisait une partie de notre mémoire, M. Diefenbaker me demandait ce qu’il avait dit. Connaissant parfaitement le contenu du document, je n’avais aucun problème à lui expliquer ce qui venait d’être lu.
Étant donné que j’étais une femme et que le sujet du jour était la réunification familiale, la plupart des questions adressées à la délégation m’étaient posées directement… Je m’estime extrêmement chanceuse de m’être trouvée là, en première ligne, en tant que porte‑parole officielle de notre délégation. Selon moi, trop souvent, les femmes sont cantonnées à l’arrière‑plan ».
Jean Lumb

Les règlements sur l’immigration sont ensuite modifiés, et les Chinois résidant légalement au Canada sont autorisés à parrainer leurs proches pour qu’ils viennent les rejoindre. En 1967, toutes les restrictions à l’immigration fondées sur la race et l’origine nationale sont supprimées.

Délégation des lobbyistes pour la réunification familiale
Le Premier ministre, John Diefenbaker, assis entre Foon Sien Wong et Jean Lumb, devant la délégation des lobbyistes pour la réunification familiale. (Avec la permission de la Jean Lumb Collection)

Kwong Chow Chop Suey House

Durant cette période, Jean Lumb et son mari ouvrent la Kwong Chow Chop Suey House dans le quartier chinois de Toronto. Ce restaurant, lancé en 1959, restera en activité pendant 26 ans. Rencontrant un grand succès auprès de la population, qu’elle soit d’origine chinoise ou non, il devient un carrefour pour les politiciens, les journalistes, les célébrités, les chefs d’entreprise et les dirigeants communautaires, qui, tous, contribuent à faire évoluer et à façonner la perception qu’ont les Canadiens des Chinois.

La nourriture servie constitue une excellente façon d’aborder la culture chinoise pour ceux qui ne la connaissent pas encore. Outre les clients qu’elle accueille dans son restaurant, Jean Lumb organise également des démonstrations de cuisine chinoise dans des lieux comme Eaton, Simpsons et le Musée royal de l’Ontario, s’exprime devant des groupes, et passe à la télévision et à la radio. En tant que Sino‑Canadienne, elle contribue à faire évoluer les stéréotypes prévalant, à l’époque, non seulement vis‑à‑vis de sa communauté d’origine, mais également vis‑à‑vis des femmes.

Jean Lumb promeut également la culture chinoise par le biais de la danse en fondant, en 1959, la compagnie Chinese Community Dancers of Ontario. Cette troupe interprète la danse du lion et d’autres danses classiques chinoises lors de festivals, de célébrations et de défilés organisés d’un océan à l’autre. Elle se produit notamment lors d’un spectacle sur la colline du Parlement commandé dans le cadre des célébrations du centenaire de la Confédération en 1967 qui voient la reine Elizabeth II se rendre au Canada à cette occasion.

Comité Save Chinatown

L’engagement de Jean Lumb en faveur de la préservation et de la promotion de la culture chinoise se manifeste, de façon évidente, par son leadership au sein du comité Save Chinatown. À Toronto, les deux tiers du quartier chinois d’origine avaient été démolis pour la construction du nouvel hôtel de ville et de la place Nathan Phillips. Après leur inauguration en 1965, la Ville propose de nouvelles expropriations. Sous la présidence de Jean Lumb, le comité Save Chinatown se bat pour préserver ce qui reste du quartier et éviter d’autres démolitions. Ce quartier constitue un endroit où la communauté chinoise peut organiser des célébrations et mieux faire connaître son patrimoine culturel à la population dans son ensemble. Le plan de préservation du quartier chinois est adopté par la Ville en 1969.

Jean Lumb
Présidente du comité Save Chinatown. (Avec la permission de la Jean Lumb Collection)

Nominations et fonctions officielles

La volonté de Jean Lumb, remontant à son enfance, d’être pleinement acceptée au Canada et parfaitement intégrée au mode de vie canadien la pousse à se consacrer à l’établissement de ponts entre les communautés. Elle occupe notamment les fonctions suivantes : membre du Conseil consultatif des relations civiques et multiculturelles de l’Ontario, directrice fondatrice et conseillère honoraire de la Yee Hong Chinese Nursing Home of Greater Toronto, conseillère honoraire du Chinese Cultural Centre of Greater Toronto, administratrice de l’hôpital Mount Sinai, directrice du Summer Centres for Seniors, membre honoraire de la Direction générale de la condition féminine de l’Ontario, présidente de la Women’s Association of the Chinese United Dramatic Society, directrice fondatrice de l’Ontario Chinese Restaurant Association, présidente du Lem Si Ho Tong Family Association Women’s Group, administratrice de la Toronto Chinese Public School et directrice fondatrice de la chaîne de télévision chinoise Chinavision.

En tant que juge de la citoyenneté, Jean Lumb fait prêter le serment de citoyenneté à des centaines de nouveaux Canadiens, une activité particulièrement riche de sens pour une personne ayant elle‑même été dépouillée de la citoyenneté canadienne au moment de son mariage.

Importance

Par son dévouement aux activités civiques et communautaires, Jean Lumb laisse derrière elle, au profit de l’ensemble de la population canadienne, un riche héritage, fait de militantisme et de fierté culturelle. Tout ce qu’elle a accompli pour son pays reste gravé dans les mémoires. La Fondation Jean Lumb rend hommage à des élèves du secondaire ayant obtenu des résultats exceptionnels. Elle remet, chaque année, un prix annuel à ces jeunes gens méritants issus de la communauté chinoise et provenant de partout au Canada. Une plaque de la Fiducie du patrimoine ontarien est située près du site de l’ancien restaurant de Jean Lumb, le Kwong Chow. En 2017, le Toronto District School Board annonce la création d’une nouvelle école au centre‑ville, l’école publique Jean Lumb.

Distinctions

Reconnue comme porte‑parole officieuse de sa communauté, Jean Lumb a renversé un certain nombre d’obstacles en enchaînant les « premières ». Elle a été la première femme d’origine chinoise à siéger aux conseils d’administration du Women’s College Hospital, de la University Settlement House et du Rotary‑Laughlen Centre. Elle a obtenu le prix Fran‑Deck pour ses réalisations exceptionnelles dans le secteur de la restauration à Toronto. Elle a été la première restauratrice chinoise et la première femme à recevoir cette récompense. L’un des moments de sa vie dont elle s’est montrée la plus fière est celui qui l’a vue devenir la première Canadienne d’origine chinoise et la première restauratrice intronisée à l’Ordre du Canada en 1976.

Distinctions

  • Médaille du jubilé d’argent de la reine Élisabeth II (1977)
  • Prix du Gouverneur général (1977)
  • Prix de l’Ontario Chinese Restaurant Association (1984)
  • Prix du mérite de la Ville de Toronto (1984)
  • Tableau d’honneur des femmes qui font changer les choses, YWCA (1994)
  • Honorée comme rebelle pour une cause, Société Elizabeth‑Fry (1997)
  • Membre de l’Order of the Knights of Rizal (2000)
  • Médaille du jubilé d’or de la reine Élisabeth II, (2002)
  • Prix pour l’œuvre de toute une vie, Association of Chinese Canadian Entrepreneurs (2007)