le 13e mission d'Andrew Mynarski

La nuit du 12 juin 1944, quelques jours après le jour J, le Lancaster et son équipage décollèrent en direction de la gare ferroviaire de Cambrai : il s'agissait de leur 13e mission et ils devaient essayer de désorganiser les artères de ravitaillement des Allemands.



Pendant mon enfance passée dans le nord de Winnipeg, l'un de mes souvenirs les plus émouvants du jour du Souvenir remonte à une assemblée générale tenue à l'école Andrew Mynarski VC Junior High. Ce jour-là, j'ai vu des larmes de fierté sur le visage ému de la mère de Mynarski pendant que le directeur d'école relatait l'histoire du sacrifice ultime de son fils.

Andrew Charles Mynarski, fils d'immigrants polonais, est né à Winnipeg le 14 octobre 1916. Un jeune garçon du quartier nord de la ville, il fréquente les écoles élémentaires King Edward et Isaac Newton, ainsi que la St. John's Technical School. Andrew n'a que 16 ans lorsque son père meurt; le jeune homme se voit alors obligé d'abandonner l'école pour aider à subvenir aux besoins de sa famille. En novembre 1941, Charles Mynarski s'enrôle dans l'Aviation royale du Canada (ARC); il fait son entraînement à Calgary et à Edmonton avant d'être affecté à la No. 3 Bombing and Gunnery School à MacDonald, au Manitoba, où il s'entraîne en tant que mitrailleur dorsal de l'aviation. En 1942, il obtient ses ailes de mitrailleur de bord. Il est envoyé outremer au mois de décembre 1942, et, suite à un entraînement en Angleterre, est affecté à l'escadron 419 « Moose », un escadron de bombardiers lourds faisant partie du Groupe 6 - le bras canadien du Bomber Command de la Royal Air Force (RAF).

Un portrait par Paul Goranson (1947) de Andrew Mynarksi, qui a reçu la croix de Victoria (avec la permission du Musée canadien de la guerre).

L'escadron « Moose » faisait des sorties à partir de la station RAF à Middleton St. George, près de Darlington dans le nord de l'Angleterre. Le jeune Mynarski faisait partie d'une équipe de sept hommes à bord du bombardier Lancaster A for Able (A pour Apte) : le pilote Art de Breyne, de Saint-Lambert, Québec; Jack Friday, de Port Arthur, Ontario; Jim Kelly, de Winnipeg, Manitoba; Bob Bodie, de Vancouver, Colombie-Britannique; Roy Vigars, de Guildfand, Angleterre; et le capitaine d'aviation Pat Brophy, de Port Arthur, Ontario. Une cuisinière à la base militaire, madame Berriman, raconta que lorsque les Canadiens rentraient de missions, la première chose qu'ils demandaient était une part de sa tarte meringue au citron. Sa fille raconte : « Lorsqu'ils atterrissaient, ma mère devait en avoir de prêt pour eux. Les Canadiens en raffolaient, beaucoup plus que les Britanniques. »

La nuit du 12 juin 1944, quelques jours après le jour J, le Lancaster et son équipage décollèrent en direction de la gare ferroviaire de Cambrai : il s'agissait de leur 13e mission et ils devaient essayer de désorganiser les artères de ravitaillement des Allemands. Mon oncle Arthur Thomas était aussi un aviateur bombardier, un mitrailleur de queue comme Pat Brophy; lui aussi mourut en mission au-dessus de la France à l'âge de 21 ans, le 28 juin, deux semaines après l'écrasement de l'avion de Mynarski. L'espérance de vie pour les équipes de bombardiers lors de la Deuxième Guerre mondiale était mesurée en mois. Ce qui m'a le plus frappé pendant la minute de silence à l'école Mynarski, lors du service commémorant le jour du Souvenir, c'est que je n'aurai jamais l'occasion de connaître mon oncle, mort presque au même âge que le mien, à cette époque. En me montrant les médailles, ma grand-mère, tout comme madame Mynarski, avait le visage ruisselant de larmes.

Le partage d'une telle tristesse entourant la mort d'un être cher est un terrible reliquat de la guerre. Mais ce que je n'avais pas compris avant ma visite du Canadian Warplane Heritage Museum à Hamilton, en Ontario, et avant que je ne me promène dans le bombardier Lancaster (l'un des deux seuls qui puissent encore voler) et que j'entende de nos hôtes les détails de l'héroïsme qui valut la Croix de Victoria à Mynarski, c'est à quel point cette aube du 13 juin 1944 avait été hors de l'ordinaire.

Selon les réminiscences de Pat Brophy, l'ami de Mynarski, dans « the Thirteenth Mission », histoire publiée dans l'édition de décembre 1965 du Reader's Digest, Mynarski était « un type tranquille, trapu et au sourire d'enfant ». Brophy, un officier, et Mynarski, un sous-officier, vivaient dans différents baraquements, mais ils devinrent vite amis. Après des missions de vol ou des sorties en ville, les deux hommes observaient un rituel : Brophy disait : « Au revoir, l'Irlandais », et Mynarski le saluait exagérément en répliquant « Bonsoir, mon Commandant! ». Alors que les deux amis étaient assis sur la pelouse près de leur bombardier attendant le moment du décollage pour la France, Mynarski trouva un trèfle à quatre feuilles et dit : « Tiens, Pat. Prends-le. » Ce geste s'avéra prophétique.

Pendant que le bombardier se rendait à Cambrai, un avion allemand, un JU-88, passa en flèche sous le Lancaster et tira. L'avion fut secoué par des explosions. Le 13 juin, à minuit et 13 minutes, le capitaine de Breyne donna l'ordre d'abandonner l'avion. Le système hydraulique de la tourelle de queue de l'avion avait toutefois été détruit et Brophy était coincé. Au moment où Mynarski s'apprêtait à sauter en parachute, il vit Brophy essayer de se dégager. Minarski se traîna vers lui à quatre pattes; il essaya frénétiquement de libérer son ami à l'aide d'une hache, puis avec ses mains nues. Les flammes engouffraient toute la carlingue et Brophy lui cria : « Recule, Andrew! Saute! »

À contrecœur, Mynarski se retourna et se traîna vers la trappe d'évacuation; puis, se tenant debout dans son uniforme en flammes, il salua son vieil ami tout comme il l'avait fait à maintes reprises auparavant. Brophy se rappela : « Au même moment, juste avant qu'il ne saute, il m'a dit quelque chose. Et bien que je ne puisse pas l'entendre, je savais que c'était : 'Bonsoir, mon Commandant!' »

Étonnamment, pendant que le Lancaster se précipitait vers la terre, il percuta un arbre et le coup ouvrit la tourelle d'évacuation de Brophy, qui fut libéré du coup, indemne. Des membres de la résistance française secoururent Brophy et trois de ses compagnons; deux des membres de l'équipage avaient été fait prisonniers. Il apprit par après qu'un fermier français racontait avoir vu un parachutiste qui avait atterri encore vivant, mais qui était mort de ses très sévères brûlures.

Le sous-lieutenant d'aviation Andrew Mynarski, âgé de 27 ans, fut le premier membre de l'Aviation royale du Canada à être décoré de la Croix de Victoria. Son exemple est un reflet de courage et d'amitié. La force d'âme, l'endurance, la loyauté et les actes de courage devraient être des sources d'édification pour nous tous, mais, tel que Gwynne Dyer l'écrit dans War, ce sont des nécessités fondamentales dans la vie militaire. Combattre à la guerre est une expérience horrifiante et pour persévérer, il faut un lien d'amitié. Sir John Hackett, un général britannique bien connu, précise que l'action militaire est une action de groupe : « Le succès des armées dépend en grande partie de la cohésion du groupe et la cohésion du groupe repose sur le niveau de loyauté et de confiance entre les membres. » Les soldats combattent à cause de la loyauté entre proches amis. Mynarski fit preuve de courage et de loyauté à un niveau quasi surhumain.

Mais, plus important que cela, il fit preuve de ces vertus à l'égard d'un ami. William Bennett écrit dans son Book of Virtues (Livre des vertus) que : « dans les meilleures amitiés, nous voyons, possiblement à son état le plus pur, un paradigme moral pour toutes les relations humaines. » Avoir des amis et être un ami veut dire que l'on commence par partager des intérêts mutuels et se plaire en la compagnie de l'autre. Mais les amitiés plus profondes passent du stade de la connaissance à celui de l'affection et de la franchise, au partage et à l'entraide, tel que Mynarski l'a montré, et ce, jusqu'au point de l'oubli de soi.

Je crois que c'est cet aspect de l'histoire de Mynarski qui a eu autant de répercussions. Des soldats courageux doivent mourir en temps de guerre, mais cet homme mourut en tentant de sauver un ami. Il s'agit d'un exemple qui réunit les générations : près de l'ancienne base de Middleton, les enfants des écoles élémentaires se sont joints à plusieurs autres, de l'Angleterre et du Canada, pour réunir plus de 76 000 livres britanniques qui servirent à ériger une statue en hommage à Andrew Mynarski à l'aéroport de Durham Tees Valley. Le sculpteur de la statue visita la tombe de Mynarski au cimetière Meharicourt, en France, et y déposa un message des écoliers : « Nous n'oublierons jamais notre héros. » Le 4 juin 2005, Colleen Bacon, la fille de Pat Brophy, dévoila la statue qui restera un mémorial en permanence.

Ralph Waldo Emerson estimait que les amitiés étaient des cadeaux et des manifestations de Dieu. Pat Brophy partageait certainement cet avis. C'est en ces mots qu'il termina son article de 1965 sur Andrew Mynarski : « Je croirai toujours qu'une providence divine intervint pour me sauver à cause de ce dont j'avais été témoin - pour que le monde puisse aussi connaître un homme valeureux qui se sacrifia pour sauver un ami. »