​Représentations du front intérieur : les femmes du Fonds des souvenirs de guerre canadiens

Bien qu’elles n’aient pas eu l’occasion d’aller sur les champs de bataille, de nombreuses artistes canadiennes ont laissé leur marque dans la culture visuelle de la Première Guerre mondiale en offrant des représentations du front intérieur.

Bien qu’elles n’aient pas eu l’occasion d’aller sur les champs de bataille, de nombreuses artistes canadiennes ont laissé leur marque dans la culture visuelle de la Première Guerre mondiale en offrant des représentations du front intérieur. Les premières d’entre elles sont affiliées au Fonds des souvenirs de guerre canadiens, le tout premier programme canadien d’art de guerre officiel. Fondé en 1916, le Fonds a comme mission l’offre d’œuvres commémoratives appropriées sous forme de tableaux et de peintures à l’huile aux héros et aux héroïnes de guerre du Canada. Les expatriées Florence Carlyle et Caroline Armington participent à l’initiative de l’étranger, tandis que les artistes Henrietta Mabel May, Dorothy Stevens, Frances Loring et Florence Wyle produisent des commandes du Fonds qui documentent les efforts de guerre au pays, au Canada.

Le Fonds des souvenirs de guerre canadiens, une initiative conjointe privée et publique dirigée par sir Max Aitken (devenu lord Beaverbrook en 1917), finance au-delà de 100 artistes canadiens et britanniques qui travaillent différents médiums, styles et sujets et qui créent, ensemble, une collection de plus de 800 œuvres. Avant la nomination du capitaine H.E. Knobel à titre de premier photographe de guerre officiel du Canada, la mémoire visuelle de la participation du pays à la guerre reposait sur les contributions étrangères, la reproduction de croquis et de rares (et parfois fausses) photographies d’amateurs. Ainsi, le Fonds répond aux besoins du public en matière de documentation visuelle des événements outre-mer, en plus de produire de la propagande patriotique très efficace.

La première œuvre du Fonds est commandée à l’artiste britannique Richard Jack : elle s’intitule The Second Battle of Ypres, 22 April to May 1915 (1917) et remédie à l’absence de représentation de la bataille d’Ypres. Même si cette œuvre est complétée dans un style romancé, traditionnel et historique (comme les peintures typiques qui illustrent un événement historique réel), d’autres artistes adoptent des styles plus modernes. C’est le cas du peintre britannique William Roberts qui, sur le même sujet, produit le tableau La première attaque allemande aux gaz à Ypres (1918). Parmi les artistes qui livrent des tableaux au Fonds des souvenirs de guerre canadiens à l’étranger, mentionnons les éminents Canadiens Maurice Cullen, David Milne, A.Y. Jackson et F.H. Varley, sans oublier des artistes britanniques de la trempe de Wyndham Lewis et Augustus John.

Deuxième bataille d
22 avril au 25 mai 1915. À la deuxième bataille d'Ypres, les Allemands attaquent, utilisant du gaz au chlore pour la première fois. La division française d'Algérie est la plus durement touchée par l'attaque au gaz, qui ouvre de sérieuses brèches dans les lignes alliées. Les Canadiens repoussent néanmoins de nombreux assauts. Quatre Canadiens seront décorés de la Croix de Victoria. Peinture réalisée par Richard Jack (avec la permission du Musée canadien de la guerre/8179).

À partir du printemps 1918, sous la supervision de sir Byron Edmund Walker, président du Musée des beaux-arts de Toronto (l’actuel Musée des beaux-arts de l’Ontario) et d’Eric Brown, directeur du Musée des beaux-arts du Canada, le Fonds étend sa visée afin de représenter une autre source de fierté canadienne, à savoir le front intérieur et ses ressources naturelles et industrielles. Le nouveau volet de « travail au pays » souhaite célébrer des sujets comme le recrutement et la formation des troupes, l’agriculture et la foresterie et les usines de munitions, d’avions et de bateaux.

Les usines de munitions constituent un thème très en vogue chez les artistes féminines : Henrietta Mabel May, Dorothy Stevens, Frances Loring et Florence Wyle qui explorent toutes le sujet. Les femmes représentaient en effet la majorité des travailleurs dans les usines de munitions lors de la Première Guerre mondiale. À partir de 1916, environ 35 000 femmes se mettent à fabriquer des munitions. Bien que la plupart d’entre elles travaillent déjà dans les usines avant la guerre, certains avancent que la grande popularité que connaissent les travailleuses des usines de munitions à l’époque, et ce pas seulement dans les arts visuels, mais également au cinéma, en photographie, et dans les campagnes de propagande, permet de rendre le travail des femmes à l’extérieur de la maison plus accepté dans la société, et de diffuser un discours sur l’identité féminine qui tourne autour de la santé, de la force, de l’activité et de l’indépendance.

L’artiste montréalaise Mabel May est approchée en 1918 pour la production d’une œuvre qui dépeint le travail des femmes dans les usines de munitions. Celle-ci a étudié à la Art Association of Montreal avant de voyager à Paris, où elle découvre l’impressionnisme. Actrice importante de la scène artistique montréalaise et réputée pour ses tableaux de paysages industriels et portuaires, elle s’inscrit parfaitement dans le programme du Fonds. Elle est d’abord approchée par Eric Brown, qui lui demande si elle souhaite documenter le travail des femmes dans les usines de munitions et d’avions. Elle accepte la proposition avec enthousiasme : son grand tableau Femmes fabriquant des obus (1919) à la lumière diffuse et avec une technique pleine de texture, en plus d’illustrer l’intérêt de l’artiste pour l’impressionnisme, dépeint des personnages pris sur le vif travaillant dans une usine et donne au public la chance de contempler une scène à laquelle il n’aurait pas pu accéder autrement.

Dorothy Stevens offre elle aussi son interprétation des usines de munitions dans une série de gravures qui illustrent les usines torontoises de fabrication de bateaux, d’avions et de forge. Née à Toronto, l’artiste étudie à la Slade School de Londres et à l’Académie Colarossi de Paris avant de revenir au pays, où elle se fait connaître pour ses talents de peintre et de graveuse. C’est elle qui approche Eric Brown pour lui proposer une série d’illustrations portant sur les activités du front intérieur. Elle obtient une commande en 1918. Les images qu’elle livre, telles que Munitions – Obus de gros calibre (1918), illustrent des femmes et des hommes qui travaillent avec de l’équipement lourd, leurs positions et leurs expressions reflétant la nature physique de leur travail. Une autre illustration, Usine de fusibles à munitions (1918), dépeint un grand groupe de femmes qui travaillent dans l’espace restreint d’une usine.

Les sculptures de Frances Loring et de Florence Wyle soulignent elles aussi le travail physique de la main-d’œuvre féminine durant la guerre. Ces deux conjointes, souvent appelées « les filles », sont toutes deux originaires des États-Unis. Elles se rencontrent à l’Art Institute of Chicago avant de déménager à New York et de finalement s’installer à Toronto, où elles deviennent les piliers d’un cercle d’artistes qui domineront le monde de l’art canadien dans les années 1920 et 1930. Déjà bien connues, Frances Loring et Florence Wyle se font approcher par Eric Brown en 1918 pour la production d’une série de petites statues de bronze commémorant les différents types de main-d’œuvre féminine en temps de guerre. Au total, elles produisent 15 statues (six de Frances Loring et neuf de Florence Wyle), dont neuf représentent des femmes. Dépeintes en tant que catégories plutôt qu’individuellement, leurs silhouettes musclées et fortes sont considérées comme héroïques, et comparées par beaucoup aux statues grecques classiques. Les poses formelles et les expressions sereines des femmes dans les statues de Florence Wyle Noon Hour (1918-1919) et Farm Girl (1918-1919) symbolisent, par exemple, une grandeur stoïque, et ce, même dans un format relativement petit. De son côté, dans Girls with a Rail (1918-1919) et The Shell Finisher (1918-1919), Frances Loring souligne l’activité physique du travail : plis dans les tissus, contractions des muscles, étirement des parties du corps.

Les sculptures de Frances Loring et de Florence Wyle sont bien reçues par la critique, le public et la scène artistique. Dans une lettre d’Eric Brown à Florence Wyle, celui-ci se rappelle une conversation qu’il a eue avec A.Y. Jackson : « Il dit que vous avez produit une série de bronzes remarquables, et qu’il souhaiterait pouvoir remplacer toutes les statues dans la ville de Toronto par n’importe quelle statue que vous produisez. » Les illustrations de Dorothy Stevens et de Mabel May sont tout aussi bien reçues lors de leur exposition en 1919. Le Fonds des souvenirs de guerre canadiens compte, au final, de nombreux succès importants qui vont au-delà de la documentation visuelle de la guerre. En plus de financer des artistes à une époque où les budgets sont serrés et où la tolérance du public envers la production culturelle frivole est basse, le Fonds établit une infrastructure de diffusion grand public ainsi qu’un réseau professionnel d’artistes qui n’existaient pas au Canada avant la guerre.

Les œuvres créées sous les auspices du programme sont exposées puis données au public canadien après la guerre. La collection connaît une exposition d’envergure pour la première fois au début de 1919 à la Royal Academy de Londres, où elle attire des foules énormes qui louangent la nature spontanée des œuvres. L’exposition se rend ensuite à New York avant de rentrer au Canada en août 1919, où elle fait ses débuts à l’Exposition nationale canadienne à Toronto, puis à l’Art Association of Montreal. Le gouvernement fédéral hérite de la collection en 1920 et en profite pour l’exposer au Musée des beaux-arts du Canada. S’y ajoutent plus tard les œuvres produites par le Comité des artistes de guerre canadiens lors de la Deuxième Guerre mondiale; les deux collections seront transférées au Musée canadien de la guerre en 1971.


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