Stories We Tell (Les histoires qu’on raconte)

Dans Stories We Tell Sarah Polley invite sa famille et ses amis à partager un secret de famille. Cette œuvre intimiste brouillant les frontières entre les genres mêle entrevues, archives familiales et mises en scène fictives pour permettre à la réalisatrice de faire émerger une vérité supérieure transcendant des récits contradictoires. Le film a reçu de nombreuses récompenses et distinctions, notamment le prix du meilleur long métrage documentaire aux Prix Écrans canadiens. Il a été inscrit, en 2015, dans la liste des dix meilleurs films canadiens de tous les temps à l’occasion d’une enquête menée par le Festival international du film de Toronto (TIFF), et classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien lors d’un sondage similaire mené en 2016.

Sarah Polley, 2012.
Image: David Chan/flickr cc.

Contexte

La genèse de Stories We Tell remonte à 2007 lorsqu’un journaliste de Toronto entre en contact avec Sarah Polley pour vérifier une information exclusive à propos de son histoire familiale. Après avoir convaincu son interlocuteur de ne pas publier son reportage, elle décide d’en faire elle-même le récit en interrogeant ses proches et ses relations afin de réaliser un film documentaire. La production du film, lancée au départ comme une entreprise secrète, évolue vers un projet formel de cinéma expérimental lorsque la productrice Anita Lee de l’Office national du film (ONF) encourage la cinéaste à produire un portrait collectif décrivant les stratégies utilisées par les familles pour communiquer leurs histoires intimes et s’en souvenir.

Sarah Polley dit de Stories We Tell qu’il s’agit du projet le plus difficile de sa carrière. Elle tourne, avec son équipe, les entrevues entre trois séances de montage durant lesquelles le « millefeuille » des différentes thématiques et lignes narratives du film s’approfondit et se complexifie. La production s’avère si épuisante sur le plan émotionnel qu’elle doit l’interrompre pendant un an pour réaliser Take This Waltz en 2011. Stories We Tell reste secret jusqu’à la première mondiale au Festival international du film de Venise à l’occasion duquel la réalisatrice révèle l’histoire du film dans un billet de blogue publié sur le site Web de l’ONF.

Synopsis

Sarah Polley découvre son passé familial au fur et à mesure que ses proches et ses amis lui font part de versions différentes de l’histoire de sa conception; la remise en question de l’identité de son père biologique, qui faisait l’objet d’une blague familiale récurrente, devient alors réalité. La cinéaste enquête sur un secret que sa mère, Diane, a emporté avec elle dans la tombe en en rassemblant les différents éléments tels qu’ils émergent de récits contradictoires. L’exploration du passé de Diane constitue le point de départ du scénario. Cependant, au fur et à mesure que Michael Polley, le père de la réalisatrice, raconte l’histoire, le film s’attache plutôt à l’acte même de la narration, utilisant des fragments, réels et fictionnels, d’archives familiales et des entretiens pour réécrire la fiction en réalité et réciproquement.

Analyse

Stories We Tell consolide la position de Sarah Polley comme l’une des réalisatrices canadiennes les plus éminentes. Cette œuvre intimiste, brouillant les frontières entre les genres et exempte de tout jugement, s’inscrit dans la continuité des films précédents de la réalisatrice, Away from Her en 2006 et Take This Waltz en 2011, dans lesquels elle explorait le thème des bouleversements et des malaises créés par l’amour et l’infidélité. En utilisant des fragments de son propre récit familial, la cinéaste joue avec la perception du spectateur, tordant le cou à la forme traditionnelle du documentaire en mélangeant des images numériques contemporaines, des séquences tournées aujourd’hui avec le grain des anciens films en super 8, de véritables films familiaux d’archives et des reconstitutions jouées par des acteurs. Ce formalisme composite remet en cause la vérité présumée du documentaire, tandis que les différentes couches superposées de la narration interrogent l’authenticité supposée du récit lui-même en se demandant qui dispose de la légitimité nécessaire pour raconter une histoire, si tant est que quiconque puisse effectivement détenir une telle légitimité. Le film célèbre l’acte de raconter pour que d’autres entendent et montre que quelque chose d’intime et de personnel peut avoir une portée universelle.

Réception critique

Stories We Tell est salué par de nombreux critiques pour son courage et sa complexité artistique. Katherine Monk de PostMedia, dans sa critique où elle lui attribue cinq étoiles, dit du film qu’il constitue « un coup de génie artistique ». Peter Howell du Toronto Star en parle comme d’un film « extraordinaire à tous les points de vue, de sa structure postmoderne à l’émotion brute dégagée par la révélation minutieuse de secrets familiaux ». Brian D. Johnson, du magazine Maclean’s, évoque « un film brillant, un chef-d’œuvre passionnant composé de multiples couches délicatement imbriquées ». Kenneth Turan du Los Angeles Times salue l’équilibre trouvé par la cinéaste entre intimité et transparence; il précise : « Ce qui, au départ, ne constitue un bouleversement que pour la vie de la seule Sarah Polley se révèle à l’arrivée bouleverser également celle du spectateur. » À l’image de nombreux autres critiques, Eric Kohn d’IndieWIRE estime que Stories We Tell « marque un sommet dans l’art cinématographique de Sarah Polley ».

Cependant, la tentative de la réalisatrice de donner un caractère collectif à son histoire personnelle n’est pas du goût de tous. Robbie Collin du London Télégraph se montre critique à l’égard de la thèse du film en estimant que « La réalité et les souvenirs s’avèrent finalement relativement cohérents, l’ambiguïté tant vantée n’étant tout simplement jamais au rendez-vous. » Dans sa critique accordant deux étoiles au film, Rick Groen du Globe and Mail décrit Story We Tell comme« techniquement accompli », tout en étant « empreint d’une patine béate d’autocongratulation ». Il écrit que le film se montre alternativement « fascinant et ennuyeux, surprenant et répétitif, franc et dissimulateur, émouvant et manipulateur ». Certains critiques établissent des parallèles avec Take This Waltz racontant l’histoire d’une femme fuyant un mariage qui ne la satisfait pas, cependant la réalisatrice nie que l’histoire de sa mère ait pu consciemment influencer Take This Waltz.

Distinctions et héritage

Stories We Tell réalise à peine moins de deux millions de dollars de recettes au guichet en Amérique du Nord et se retrouve sur plus de 100 listes des « meilleurs films » établies en fin d’année, notamment sur celles du Toronto Star, du Toronto Sun, du Vancouver Sun et du Globe and Mail (Liam Lacey). Il fait également partie du palmarès annuel des dix meilleurs films canadiens constitué par le TIFF. Le film obtient de nombreux prix canadiens et internationaux, notamment le prix du meilleur long métrage documentaire 2013 à l’occasion des premiers Prix Écrans canadiens. Il fait partie de la liste restreinte pour les Oscars dans la catégorie Meilleur long métrage documentaire, de nombreux observateurs en faisant même leur favori pour l’obtention du trophée, toutefois Stories We Tell ne fera même pas partie de la sélection finale.

Il a été inscrit, en 2015, dans la liste des dix meilleurs films canadiens de tous les temps à l’occasion d’une enquête menée par le TIFF. Il s’agit du film le plus récent et du seul film réalisé par une femme à intégrer cette sélection. En octobre 2016, Stories We Tell est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage auprès de 200 professionnels des médias mené par le TIFF, Bibliothèque et Archives Canada, la Cinémathèque québécoise et la Cinematheque de Vancouver en prévision des célébrations entourant le 150e anniversaire du Canada en 2017.

Voir aussiLongs métrages canadiens.

Prix

Meilleur long métrage documentaire (Sarah Polley, Anita Lee), Prix Écrans canadiens (2013)

Meilleur documentaire, Prix de l’Association des critiques de films de Toronto (2012)

Meilleur film canadien, Prix de l’Association des critiques de films de Toronto (2012)

Grand Prix, Festival du nouveau cinéma (2012)

Meilleure réalisation (Sarah Polley), Cinema Eye Honors (2013)

Les « Inoubliables » (Michael Polley), Cinema Eye Honors (2013)

Prix Allan King pour l’excellence en réalisation de documentaires (Sarah Polley, Anita Lee, David Forsyth),

Prix de la Guilde canadienne des réalisateurs (2013)

Meilleur film documentaire, Los Angeles Film Critics Awards (2013)

Meilleur documentaire, National Board of Review Awards (2013)

Meilleur film documentaire, New York Film Critics Awards (2013)

Meilleur scénario documentaire (Sarah Polley), Writers Guild of America Awards (2014)


Liens externes